Sens interdits 2013, jours 1 et 2 : Les femmes au pouvoir

SCENES | Maudit soit le traître à sa patrie. Bussy monologues. Villa + Discurso.

Nadja Pobel | Vendredi 25 octobre 2013

Photo : DR


Après une ouverture coup de poing, passablement énervée et sacrément accusatrice envers les spectateurs (qui tous n'ont pas souhaité la nomination de Manuel Valls au ministère de l'Intérieur, quoi qu'en disent les véhéments comédiens) par les Croates et Slovènes de Maudit soit le traître à sa patrie, le programme de jeudi fut plus posé mais pas moins calme et tranchant.

 

Un héros ? Des égyptiennes !

À peine débarquées d'Egypte, Mona El Shili et Sondos Shabayek ont posé leurs petites affaires en fond de scène du Théâtre de l'Elysée : des foulards, une brosse à cheveux, une poupée d'enfant... Et pendant une heure, dans Bussy Monologues, elles ont incarné leurs compatriotes féminines qui, depuis plusieurs années, leur laissent des témoignages à l'Université américaine du Caire, là où les deux jeunes filles se sont rencontrées et ont eu l'idée de ce spectacle - dont une partie seulement est présentée ici. Il y est question du corps de la femme, de l'apparition des règles aux premiers désirs, des tentatives d'affleurement à la sexualité (baptisée «impolitesse», pour ne pas prononcer ce mot considéré comme sale). Et c'est à chaque fois empreint de honte, tant tout est couvert de non-dits dans les familles. Et puis il y a la colère, qui monte inexorablement, non seulement à l'encontre des hommes (fustigés comme il se doit, est-on tenté d'écrire quand on a déjà mis un pied sur ce sol), mais aussi des femmes, celles qui fusillent du regard, quand elles ne les agressent pas, les jeunes filles qui tentent de s'affranchir en enlevant le voile, en mettant un simple jean.

«Certains hommes essayent de t'imaginer sans vêtement» dit l'une d'elle, dépitée, avant de poursuivre : «je me sens déshabillée vingt fois par jour et touchée trois cents fois». Car ainsi va la vie d'une occidentale partie à la découverte du Caire (ou d'un pays du Maghreb), mais ainsi va également celle d'une jeune cairote réclamant juste de pouvoir disposer de son corps. Pour autant, les deux comédiennes ne signent pas un manifeste. Elles disent juste ce qu'elles et que leurs congénères vivent en composant un duo très soudé, s'appuyant l'une sur l'autre et sur quelques accessoires habilement utilisés, véritables articulations de ce spectacle minimal, presque bricolé mais néanmoins solide, où la parole circule avec facilité et dans lequel elles affirment que c'est par l'émancipation de la femme que passera désormais l'avenir du pays. Ou ne passera pas.

Le Chili. Plaies et Bachelet

En découvrant dans la foulée Villa + Discurso au TNP, nous voilà repartis pour un très long texte surtitré. Mais là encore, les efforts seront amplement récompensés. Après l'arabe, voici deux heures d'espagnol qui filent à toute vitesse. Adieu l'Egypte, place au Chili et à ses blessures brûlantes. D'emblée, le spectacle est plus professionnel, les gestes sont plus précis. Guillermo Calderón, auteur et metteur en scène, a déjà tourné ses spectacles, et notamment celui-là, dans le monde entier. Nous sommes dans du théâtre purement sud-américain (on pense à Daniel Veronese, Enrique Diaz et surtout Claudio Tolcachir auteur du Cas de La Famille Coleman) : un décor réduit au strict minimum – toujours du mobilier, tables, chaises - des comédiens habillés comme à la maison et un débit de parole sidérant. Bref, la vie. Calderón nous emmène au cœur d'une discussion entre trois jeunes filles qui doivent décider du sort de la Villa Grimaldi, où se sont déroulées les pires exactions durant la dictature militaire de Pinochet. Une sinistre demeure du souvenir ? Un musée ? La laisser telle quelle ? Un lieu comme cela doit-il provoquer les larmes, être didactique ? Peut-on courir sur la pelouse ou pique-niquer ? Doit-on être dans le recueillement permanent ? Pour répondre à ces questions fondamentales auxquelles tous les pays qui ont connu des heures noires se cognent (Berlin ne cesse d'être dans cette dialectique), les filles tentent des démonstrations «blanches», sortes de répétitions de ce qu'elles pourraient dire à un auditoire de décideurs. Et elles s'écharpent, s'engueulent, s'accusent, micro HF collé au paletot pour ne jamais "faire théâtre".

Derrière ces discussions sur l'histoire, l'héritage, le devoir de mémoire, il y a surtout leurs douleurs personnelles qui, longtemps tues, explosent, se réverbèrent violemment les unes aux autres et bouleversent. Que font ces femmes face au désastre pas encore refroidi ? Certaines deviennent «présidentes de la République». Dans un twist scénaristique impossible à anticiper, ces trois comédiennes divisées deviennent alors une seule : Michelle Bachelet. Voilà Discurso, la deuxième face de cette pièce. Elue de gauche, la dirigeante reconnait être là pour reproduire le modèle néo-libéral inventé par la droite, même si «le pouvoir ne m'a pas corrompue». Entre autocélébration et critique, Bachelet parle d'elle-même sans concession, des Chiliens qu'elle aime infiniment et de la marche du monde qui déraille. Au plateau, c'est surtout la performance éclatante des trois comédiennes qui jaillit plus que jamais. Et cet aveu de Calderón : «les dramaturges ne sont pas à la hauteur de cette histoire». Si, bien sûr que si.

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Sens interdits 2013, jours 7 & 8 : L’Adieu aux larmes

SCENES | "Regards de femmes" de Chrystèle Khodr et Chirine El Ansary. "Pendiente de voto" de Roger Bernat. "L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge" de Georges Bigot et Delphine Cottu.

Nadja Pobel | Jeudi 31 octobre 2013

Sens interdits 2013, jours 7 & 8 : L’Adieu aux larmes

Sens Interdits s’est achevé pour nous avec deux pièces déjà vues en amont du festival et dont vous avions parlé dans la version papier du Petit Bulletin. Si Pendiente de voto s’avère être un spectacle très dépendant de la participation du public et de sa capacité à débattre intelligemment ou pas (ce qui fut loin d’être le cas lors de notre séance), L’Histoire terrible… est lui d’une solidité constante. La troupe de jeunes Cambodgiens a fait se lever spontanément toute la grande salle des Célestins après 3h30 en khmer exigeantes et néanmoins passionnantes. Et nous voilà à nous demander depuis quand nous n'avions pas vu pareil enthousiasme du public dans cette ville de Lyon réputée (et souvent à juste titre) froide. En effet peu nombreuses sont les pièces à pouvoir déclencher une vraie ferveur au cours d’une saison. Sur le festival, elles furent pourtant plus d'une, qui plus est dans des salles bien remplies, quand elles n’étaient pas

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Sens interdits, jours 5 & 6 : aux noms des pères

SCENES | "El año en que nací" de Lola Arias.

Nadja Pobel | Mardi 29 octobre 2013

Sens interdits, jours 5 & 6 : aux noms des pères

Appliquant à la lettre une mesure de gauche existante (oui ça existe encore parfois), nous nous sommes accordés une pause dominicale.Retour au théâtre ce lundi avec la première déception du festival : El año en que nací, présenté au Radiant. Onze jeunes Chiliens nés entre 1971 et 1989 racontent la dictature de Pinochet et le sort de ses opposants via l'histoire vraie de leurs pères. Au plateau, le dispositif scénique est réjouissant : une table en verre avec caméra à jardin (qui, exactement, comme dans Je suis de Tatiana Frolova, va servir à faire défiler des documents liés à l'histoire de chacun), une série de casiers de lycées américains en fond de scène et des comédiens à vue côté cour... Et puis des micros et une guitare, qui semblent garantir que la pièce ne se vautrera pas dans la naphtaline passéiste. Problème, les onze racontent leur histoire sur le même mode opératoire : des documents réels ayant appartenus à leurs paternels (photos, pièces d'identité...) sont systématiquement filmés, projetés sur écran et sourlignés au feutre au fur et à mesure qu'ils sont commentés.C'est là que le

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Sens interdits 2013, jour 4 : «avec humanité et chœur»

SCENES | "Chœur de femmes" de Marta Górnicka. "Je suis" de Tatiana Frolova.

Nadja Pobel | Dimanche 27 octobre 2013

Sens interdits 2013, jour 4 : «avec humanité et chœur»

Il est facile de parodier cette petit phrase perfide et cynique que Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur, avait prononcée lors de l’évacuation musclée de trois-cents sans-papiers de l’église Saint-Bernard en 1996, mais elle résume bien notre quatrième journée passée à Sens interdits, le cœur s'y étant allègrément confondu avec le chœur des Polonaises. Nous les avions ratées lors de leur passage dans ce même festival en 2011, et ce n’est pas en voyant Chœur de femmes que notre curiosité fut rassasiée. Car aussitôt conquis, la frustration de manquer les deux autres volets (Magnificat et Requiemachine) a fait son apparition (on ne pas être partout…). C’est que ces femmes de tous âges, toutes tailles et toutes corpulences, sont épatantes. Impeccablement dirigées, autant vocalement que dans l’espace du plateau, par Marta Górnicka, elles disent rien moins qu’elles existent, que la vaisselle ne leur est pas exclusivement réservée, que Lara Croft, c’est elles aussi. Elles le martèlent avec conviction mais aussi avec humour, elles le chantent collectivement, et parfois

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Sens Interdits 2013, jour 3 : ArabRévolt

SCENES | "ArabQueen" de Nicole Öder. "Invisibles" de Nasser Djemaï.

Nadja Pobel | Samedi 26 octobre 2013

Sens Interdits 2013, jour 3 : ArabRévolt

Ca va, ça vient sous le chapiteau posé devant les Célestins. Une première pour ce festival qui du coup revêt vraiment un aspect convivial (café, snack, librairie, et un même un bal balkanique survolté !). Mais pas le temps de s’attarder aux débats sur la place publique et de discuter du nouvel espace de liberté conquis par les artistes tunisiens ou égyptiens après les révolutions arabes. Nicole Öder et ses copines allemandes nous attendent au TNG. Filons.   Reines d’elles-mêmes Un cube carré bien tassé et un sol blanc immaculé. Voilà tout. Avec si peu, Tanya Erarstin, Inka Löwendorf et Sasha Ö Soydan vont faire beaucoup dans ArabQueen. À cour et jardin, à peine dans l’ombre, elles opèrent aux yeux de tous leurs transformations pour incarner pléthore de personnes récurrentes, hommes ou femmes, vieux ou ados. Rien n’est caché. Et ça marche ! Seule l’une d’elles interprète, de bout en bout ou presque, Mariam, jeune fille d’aujourd’hui qui vit dans un foyer d’hier, celui de ses parents traditionnalistes immigrés en Al

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Mon vieux

SCENES | Pour sa troisième pièce en tant qu’auteur, le Grenoblois Nasser Djemaï s’intéresse aux travailleurs immigrés restés en France sans leur famille. Et offre un spectacle d’une justesse de ton remarquable. Aurélien Martinez

Benjamin Mialot | Mardi 22 octobre 2013

Mon vieux

Les invisibles, ce sont ces « travailleurs immigrés, écartelés entre les deux rives de la Méditerranée, qui ont vieilli ici, en France » explique en note d’intention l’auteur et metteur en scène Grenoblois Nasser Djemaï. « Ils sont restés seuls, pour des raisons diverses. La France est devenue leur pays, mais ils sont devenus des fantômes. » Un constat cruel et désabusé sur une société française qui a longtemps fait appel à une immigration de travail, mais qui a ensuite refusé de considérer ces travailleurs comme des citoyens à part entière. Nasser Djemaï s’est ainsi servi d’une histoire à la Wajdi Mouawad centrée sur la quête des origines (à la mort de sa mère, un jeune homme apprend qu’il a un père, et part à sa recherche) pour dresser le portrait de ces Chibanis (cheveux blancs en arabe) aujourd’hui à la retraite et vivant en groupe dans des foyers, loin de la collectivité et – surtout – de leur famille restée au bled. Je t’aime, moi non plus En suivant les énigmatiques derniers mots prononcés par sa mère sur son lit de mort, Martin, agent immobilier à la

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