De battre un choeur a commencé

SCENES | Olivier Dubois présente à Lyon "Tragédie", créée au Festival d'Avignon en 2012. Une pièce-manifeste puissante et radicale, non pas en raison de la nudité des interprètes, mais par l'importance de ses enjeux et l'intelligence et la force de son écriture chorégraphique. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 25 février 2014

Photo : E Stemmer


POUM, POUM, POUM, POUM... Des battements de tambour amples et réguliers résonnent dans la salle et tendent une scène baignée de pénombre pour y accueillir bientôt des cœurs singuliers, puis tout un chœur de dix-huit danseurs. Neuf femmes et neuf hommes, totalement nus, qui viendront d'abord un à un nous rencontrer dans leur marche fière, composée de douze pas aller et de douze pas retour, en alexandrins de chair et d'os. Il est immédiatement ici question d'écriture et de symboles, tout simplifiés et balbutiants qu'ils soient. «La pièce est extrêmement difficile pour les interprètes puisque tout est écrit nous indique Olivier Dubois. Et l'écriture ne lâche rien, elle devient de plus en plus complexe au fil de la représentation, d'où une demande physique de plus en plus forte. J'ai écrit toute la matière, mais je n'ai pas défini les placements du corps – le placement des mains des danseurs par exemple. C'est cette liberté dans un cadre strict qui permet aux spectateurs de rencontrer dix-huit personnes, et non une masse anonyme». Chacun pourra du coup, dans une première partie quasi-hypnotique, s'identifier à l'un ou à l'autre des danseurs et voir, aussi, se dessiner dans une sorte de dénuement originel les traits essentiels de ce qui constitue un individu humain : une manière de marcher, un regard, un balancement des bras, une posture face à l'obscurité et au vide. «Être humain ne fait pas l'humanité déclarait Olivier Dubois à La Terrasse en 2012. Parvenir à exister, ce qui ferait cette humanité, demande un acte conscient, volontaire, réfléchi, endurant, travailleur. Tragédie, c'est la tentative de faire apparaître ça».

Je délire donc je suis


Le crescendo de Tragédie est lent, il se développe parfois par simples petites touches chorégraphiques : un changement de trajectoire, des lignes qui se croisent, une variation de configuration des corps dans l'espace ou entre eux... Mais au-delà de la marche et de la posture, un individu existe encore par ce qui le dépasse, le fêle, le détourne, consciemment ou inconsciemment, d'une norme. Ce sont alors ces petits gestes nerveux et inopinés, ces accidents de parcours, ces chutes, ces brèves explosions d'un corps qui semble échapper à lui-même, qui dévie de son sillon, soit étymologiquement qui "délire". Tout ira alors ensuite en s'accentuant jusqu'à la transe et à la catharsis, à une certaine folie ou sauvagerie collective où l'individu à la fois se perd et se ressource dans le magma du groupe, dans le fond indistinct des sensations physiques communes. «Tragédie est liée à l'idée de chœur en marche dans la tragédie grecque. Sans exhibitionnisme ni pudeur, les corps ont cette nudité qui n'est pas une mise à nu. On travaille énormément sur le rythme, la quête de l'harmonie, sur cette masse qui va tranquillement marcher, jusqu'au martèlement. On arrive à ce grand exode, à cette course de sortie qui est vraiment de l'ordre de la sensation : on entend leurs cris, leurs humeurs, leurs prises d'air....».

Apollon et Dionysos 


Troisième volet d'une trilogie commencée avec deux titres frondeurs, Révolution et Rouge, Tragédie est elle aussi une pièce-manifeste, un grand coup de poing chorégraphique sur la table des arts de la scène. Cru, nu, mordant. Comme Olivier Dubois (né en 1972, directeur du Centre Chorégraphique National de Roubaix) en a l'habitude depuis, notamment, son interprétation polémique du Faune de Ninjinski en 2008. Tragédie s'avère aussi un hommage assez génial à Nietzsche et à sa Naissance de la tragédie parue en 1872. «Le héros est gai, voilà ce qui a échappé jusqu'à maintenant aux auteurs de tragédie» écrit le philosophe, qui voit dans les figures entremêlées d'Apollon et de Dionysos le principe même de la tragédie. Apollon est la sculpture, le principe d'individuation, la construction de la belle apparence, le rêve et l'image plastique. Dionysos est au contraire la musique, le retour à l'unité primitive, ce qui brise l'individu, le submerge. «La tragédie, écrit encore Nietzsche, c'est le chœur dionysiaque qui se détend en projetant hors de lui un monde d'images apolliniennes... Au cours de plusieurs explosions successives, le fond primitif de la tragédie produit par irradiation cette vision dramatique, qui est essentiellement un rêve... Le drame est donc la représentation de notions et d'actions dionysiaques». La pièce de Dubois se trame ainsi de ces deux figures essentielles du tragique et a pour enjeu cette question essentielle, profonde et atemporelle : qu'est-ce qui constitue un individu, quelles sont ses métamorphoses possibles ?


Tragédie

A la Maison de la danse, mercredi 26 et jeudi 27 février


Tragédie

Chor Olivier Dubois, 1h30, pour 18 danseurs
Maison de la Danse 8 avenue Jean Mermoz Lyon 8e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Lyon : la Biennale de la Danse dévoile son programme

Danse | Repoussée, remodelée, raccourcie, la 19e Biennale de la Danse aura cependant bien lieu. Et c’est avec une certaine joie que nous vous en présentons les grands axes et quelques spectacles à ne pas manquer.

Jean-Emmanuel Denave | Lundi 3 mai 2021

Lyon : la Biennale de la Danse dévoile son programme

Réduite à quinze jours, la 19e Biennale de la Danse n’en reste pas moins foisonnante dans sa programmation, avec vingt-eux créations et une quarantaine de compagnies internationales invitées ! Nouveauté remarquable, la Biennale propose cette année aux anciennes usines Fagor ("L’expérience Fagor" du 8 au 16 juin) une multitudes de pièces ou formes expérimentales gratuites, ouvrant la danse contemporaine à un public possiblement plus large, et sans pour autant lésiner sur la qualité des intervenants : le chorégraphe français Noé Soulier, deux anciens danseurs de William Forsythe, Brigel Gjoka et Rauf Yasit, le Collectif Es… Pour le reste, l’ADN de la Biennale demeure le même : un savant mélange des genres chorégraphiques, et de grandes pointures et de chorégraphes moins connus… Même si, période oblige, certains créations phares ont été annulées comme Le Lac des cygnes d’Angelin Preljocaj (mais il sera présenté cet automne à la Maison de la Danse). Le défilé associé à la Biennale, sous les couleurs de l’Afrique (comme une partie de la programmation) aura lieu, quant à lui, ex

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En route vers la mégalomanie et le despotisme

TNP | Poursuivant son exploration de la langue d'Aimé Césaire, Christian Schiaretti livre avec La Tragédie du roi Christophe un spectacle choral instructif mais étonnement figé.

Nadja Pobel | Mardi 31 janvier 2017

En route vers la mégalomanie et le despotisme

Comment se traduit au quotidien un régime démocratique ? Au travers des écrits de Césaire, Christian Schiaretti visite avec appétence cette question fondamentale qui agite continuellement le monde, notre riche Occident de plus en plus fragilisé par l'accroissement des inégalités n'étant pas en reste. Avec Une saison au Congo, il parvenait à matérialiser l'injuste chute de Lumumba et à rendre perceptibles les manigances hors-sols de l'ex-colonisateur belge. Le metteur en scène poursuit ce travail consistant à expliquer l’immense difficulté de rendre le peuple libre. En Haïti, sur les cendres de Saint-Domingue, Césaire saisit la première démocratie noire au monde, proclamée en 1804, avec en entame un combat symbolique de coqs entre Pétion qui règne sur le Sud de l'île et Henri-Christophe sur le Nord. Ce dernier l'emporte et va peu à peu faire marcher ses administrés aux pas militaires de son ambition, déviant vers la mégalomanie comme en témoigne la construction de la pharaonique citadelle pour laquelle même femmes et

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Le grand cirque des amants

Roméo et Juliette au TNP | Transformant les Capulet en forains ambulants, Juliette Rizoud livre une version saltimbanque de Roméo et Juliette, vive quoique sans émotion.

Nadja Pobel | Mardi 17 janvier 2017

Le grand cirque des amants

Au train où va le texte (2h30 sans instant pour souffler, contre 3h20 dans la récente version d'Olivier Py par exemple) dans cette adaptation du classique des classiques par ailleurs peu monté, il n'y a pas vraiment de place pour faire émerger l’émotion ; notamment dans un dernier acte longuet et fatalement sans surprise, tant il constitue la partie la plus connue de cette histoire éternelle. Le rythme échevelé ne peut contrer l'impression de langueur qui règne sur la mort des amants. Tout au long des actes précédents, Juliette Rizoud semble plus à son aise pour insuffler à son travail une vitalité d'autant plus prégnante qu'elle ne l'enferme dans aucune temporalité. Ses héros ne sont pas coincés dans l'époque élisabéthaine ni dans une contemporanéité trop affirmée – ce pourrait être intéressant d'en faire des personnages très actuels. Non, la jeune metteuse en scène, qui poursuit ici son cycle entamé avec Le Songe d'une Nuit d'été et la troupe de la Bande à Mandrin constituée avec ses camarades ac

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À la Biennale, "Auguri" : ça tourne !

Biennale de la Danse | Olivier Dubois a secoué la Biennale de la Danse avec sa nouvelle création : une pièce aussi puissante qu'asphyxiante.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 27 septembre 2016

À la Biennale,

Lundi, nous avons découvert le film d'Alain Guiraudie, Rester vertical. Jeudi, la nouvelle création du chorégraphe Olivier Dubois, Auguri (entre-temps, Christian Rizzo et Rachid Ouramdane avaient lancé à la Biennale un nouveau courant chorégraphico-dentaire : celui de la "danse creuse"). Lundi, nous nous sommes un peu ennuyés, jeudi pas une seconde. Pourtant, nous défendrions plus facilement le film de Guiraudie que la pièce, toute en surplomb, de Dubois... Les deux œuvres jouent sur des trajectoires circulaires, sur des éternels retours qui tentent de relancer, à chaque "tour", un nouveau désir ou un nouveau pan de condition humaine. Sur une bande son techno dramatique, Olivier Dubois fait courir, en cercle et à toute allure, ses vingt-quatre danseurs, avec des entrées et des sorties réglées au cordeau, des rythmiques effrénées impressionnantes, et un sens de la scénog

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Biennale de la danse 2016 : Ce qu'il faut voir

Biennale de la Danse | La 17e Biennale de la Danse garde la tête haute et le tour de bras généreux, malgré un budget au rabais, embrassant une fois encore tous les styles de danse contemporaine actuels. Parmi les trente-sept spectacles proposés, en voici huit à ne pas manquer.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 6 septembre 2016

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Israel Galvan, Flacomen Le « danseur des solitudes » comme l'appelle le critique et historien d'art Georges Didi-Huberman fait son retour sur les scènes lyonnaises, avec un solo datant de 2014, accompagné de musiciens free jazz et flamenco. On sait, et on n'arrête pas d'admirer, la capacité du chorégraphe-danseur à tordre en tous sens les codes du flamenco et à en extraire la pulpe fondamentalement tragique. Galvan hisse ce tragique à la condition de tout individu, montrant, avec humour ou pas, ces forces qui nous traversent et se heurtent à l'intérieur de soi. Ces forces antagonistes qui sont aussi au cœur dialectique de tout geste, de tout mouvement dansé. À la Maison de la Danse du 14 au 16 septembre Yuval Pick, Are Friends Electric ? À l'instar de Galvan, le Lyonnais

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Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 2 janvier 2014

Retour aux sources

Neuf danseuses et neuf danseurs, nus, entrent et sortent d'une scène baignée de pénombre, au rythme lancinant d'un tambour pendant... quarante-cinq minutes ! La première partie de la Tragédie d'Olivier Dubois (créée au Festival d'Avignon 2012 et présentée à la Maison de la danse les 26 et 27 février) annonce un début d'année chorégraphique sous les auspices du retour aux sources, qu'elles soient minimalistes et essentielles ou bouillonnantes et pulsionnelles (Tragédie se poursuit ensuite en une véritable explosion des corps). Plus posé et moins tonitruant, Emmanuel Gat prolonge avec Goldlandbergs (les 16 et 17 avril à la Maison de la danse), pièce composée à partir d'une émission radio de Glenn Gould et de son interprétation des Variations Goldberg de Bach,  ses recherches entre danse et musique, pour tendre vers une certaine pureté gestuelle, faite de délicatesse et d'extrême précision. Dan

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SCENES | Un Toboggan dont on ne connaît pas encore la programmation, un Ballet de l'Opéra qui reprend un génial mais énième opus de William Forsythe, une Maison de la Danse qui ouvre sa saison avec Benjamin Millepied... Le début de l'année chorégraphique n'est pas des plus fous. Les choses devraient toutefois s'arranger par la suite. La preuve en dix rendez-vous. Jean-Emmanuel Denave et Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 10 septembre 2013

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Limb's Theorem Créé en 1990, transmis au Ballet de l'Opéra en 2005, «le théorème des limbes» (limb pouvant aussi désigner le bord ou le membre, polysémie dont joue le chorégraphe) est l'une des pièces phares du grand William Forsythe. Inspiré par l'architecte Daniel Libeskind et les écrits du philosophe Wittgenstein, il y plonge ses interprètes dans des jeux de pénombre et de clair-obscur parmi un dispositif spatial et "machinique" complexe et parfois infernal. Le tout baigné de la bande sonore de son complice Thom Willems, oscillant entre musique et drones assourdissants. Une pièce aussi folle que réglée au cordeau, qui se tisse d'oppositions entre l'humain et la technique, la forme et le chaos, la danse et l'enfer mécanique.A l'Opéra, du 13 au 19 septembre  

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«Mauviette». Dans la trilogie Retour vers le futur, il suffisait d'adresser cette injure à Marty McFly pour le voir, galvanisé par son orgueil, prendre les risques les plus insensés. Dans le cas de Yohann Metay, c'est un «t'es cap ou pas cap ?», encaissé entre une gorgée de Leffe Triple et une bouchée de frites, qui l'a poussé en 2006 à s'inscrire à l'Ultra Trail du Mont Blanc. Une course d'endurance de cent soixante-huit kilomètres à travers la Savoie, le Val d'Aoste et un bout de la Suisse dont le souvenir, long de quarante-cinq heures, sert aujourd'hui à ce Lyonnais d'adoption de trame à La Tragédie du dossard 512, un solo plaisamment rocambolesque. Nul besoin de connaître son Roger Frison-Roche sur le bout des doigts pour en apprécier les subtilités : même si nombre d'allusions, notamment celles sur les bienfaits de la crème NOK, illumineront plus intensément les visages des possesseurs de baskets à cent cinquante euros, ce sont sa souplesse cartoonesque (voir l'outrance "Chris Tu

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