Cédric Klapisch : « Le drame se fabrique avec du rien »

Interview | On a rencontré le fameux réalisateur qui, avec "Ce qui nous lie", livre un beau drame familial autour du vin.

Vincent Raymond | Mardi 13 juin 2017

Qu'est-ce qui, dans Ce qui nous lie, vous a amené à parler du vin et de la transmission aujourd'hui ?

Cédric Klapisch : C'est toujours compliqué de savoir pourquoi l'on fait un film. En tout cas, c'est sûr que le vin m'intéresse, pas seulement parce que je l'aime mais parce que c'est un produit qui contient du temps. Je voulais terminer par quelqu'un qui boit un verre de vin contenant tout ce que l'on a vu dans le film, mais j'ai placé ce plan assez tôt. Les personnages boivent le vin de leur grand-père, de leur père… On sent que dans le verre, il y a une personne qui s'est exprimée.

Au-delà de ça, le film raconte que le vin est à la fois un savoir-faire que l'on apprend par ses parents, un terroir, tellement de choses qui n'existent dans aucun autre produit. Le vin a quelque chose de mythologique, avec des dieux (Dionysos, Bacchus) très signifiants, qui mélangent la raison et le côté irrationnel. Bref, des choses assez complexes.

Étrangement, le vin a peu été exploité sur grand écran…

C'est un sujet inépuisable, et il a été pour moi une des raisons de faire ce film : ce produit est associé à l'image de notre pays, à de beaux paysages. Il questionne aussi notre identité : il y a quelque chose de la tradition française en plein mouvement, des choses archaïques qu'on garde et des choses de la modernité qu'on intègre. Or j'avais envie de parler de ce que l'on garde de la tradition et de ce qui évolue.

Pourquoi particulièrement en Bourgogne ?

J'ai connu le vin par la Bourgogne : depuis toujours, mon père n'achète que du Bourgogne. À partir du moment où j'ai eu 18 ans, on a eu cette espèce de rituel d'y aller ensemble. C'est donc la région que je connais le mieux. J'ai vécu ensuite 10 ans avec une femme dont le père ne buvait que du Bordeaux – donc j'ai découvert d'autres endroits, puis d'autres pays.

Ce qui est beau dans le vin, c'est la diversité. En Bourgogne, on sent bien quelque chose de millénaire, le vécu, le terroir, le côté "Histoire", avec les abbayes… Et la modernité : j'ai été étonné de voir que la Bourgogne est un monde en mutation. J'ai parlé avec des vigneronnes qui ont commencé à faire du vin il y a 20 ans. À l'époque, c'était très bizarre qu'une femme reprenne le vin dans la maison ; aujourd'hui, plus du tout.

Ce film sur un héritage immatériel se trouve "pollué" par les questions d'héritage…

C'était une question intéressante. Il se passe quelque chose de très particulier dans les régions viticoles : en dix ans, le prix de la terre a doublé en Bourgogne. Et ça s'accélère encore plus, car la spéculation est forcément exponentielle. On m'a rapporté que Bouygues a proposé 200 fois le prix d'un terrain cette année.

Cela crée quelque chose de totalement irrationnel comme le dit le notaire dans le film : si l'on vend tout son vin pendant 40 ans, on atteint à peine 1% du prix de la terre. Finalement, le vrai héritage n'est pas chez le notaire : c'est le vécu, ce qu'on hérite de ses parents au sens presque psychanalytique.

Pourquoi ne montrez-vous le père que dans des flashbacks, et pas sur son lit de mort ?

Je voulais qu'il y ait une espèce de frustration pour les spectateurs comme le personnage de Jean. Comme dans la chanson Il pleut sur Nantes de Barbara, Jean a "raté" son père. Je ne sais pas ce que nous avons, nous, les garçons, mais il y a souvent avec la mère une présence forte et avec le père une trop grande absence – c'est ce que je raconte dans L'Auberge espagnole. La chanson de Barbara est déchirante parce qu'il y a à la fois du lien et beaucoup d'affection, mais une rencontre qui ne se fait pas.

La rencontre qui se fait, en revanche, c'est celle du quotidien, de la vie ordinaire…

Dans le cinéma américain, si quelqu'un qui veut détruire la planète, c'est facile de dramatiser avec les 10 secondes où l'on désamorce la bombe. C'est plus compliqué quand on traite la banalité, quand on enlève les vrais méchants. Car ici, on ne peut pas dire ici que le voisin ou le notaire soient le méchant : ce sont des gens qui ont des façons d'être différentes. Entre frères et sœur, il y a des conflits, mais on ne peut pas dire que l'un est plus méchant que l'autre.

Le drame se fabrique avec du rien, avec la banalité du quotidien. Perec a fait un texte qui s'appelle L'Infra-ordinaire, où il dit aimer le contraire de l'extraordinaire. Un train m'intéresse quand il ne déraille pas. Parce qu'il y a beaucoup plus d'histoires à raconter dans ce train qui ne déraille pas. J'essaie de prendre la vie normale et de voir ce qui intéressant dans ce qui est simple et normal.

Pourquoi votre traditionnelle apparition clin d'œil se fait-elle ici à la toute fin ?

Je me suis rendu compte à la fin du tournage que je n'y avais pas pensé ! Il n'y avait qu'une scène où je pouvais apparaître : parmi les figurants des vendanges. Je n'avais plus que cette solution-là. En général, je me mets plutôt au début pour me débarrasser du problème. Par paresse (rires).

Le titre, Ce qui nous lie, fait écho à votre premier grand court-métrage, Ce qui me meut

Ce titre est venu tard. Au début, le film s'appelait Le Vin, puis Le Vin et le vent pendant qu'on tournait, et très tardivement, pendant le montage, j'ai trouvé celui qui convenait le mieux. La notion de fratrie a pris le dessus sur tout le reste. De Ce qui nous noue, on est passé à Ce qui nous lie. Parce que le lien, c'était mieux que le nœud (rires)

Vous sentez vous davantage aujourd'hui dans le lien que dans le mouvement ?

C'est très étrange le cinéma : on refait des choses éternellement, et en même temps on ne cesse d'apprendre apprend. J'ai l'impression d'être un réalisateur très différent de celui du Péril jeune. C'est drôle de voir ce qui reste et ce qui bouge. C'est d'ailleurs un des thèmes de ce film : le personnage de Jean a besoin de voir ce qui se passe autour du monde avant, finalement de perpétuer les choses qu'il connaissait au départ…


Ce qui nous lie

De Cédric Klapisch (Fr, 1h53) avec Pio Marmai, Ana Girardot...

De Cédric Klapisch (Fr, 1h53) avec Pio Marmai, Ana Girardot...

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Jean a quitté sa famille et sa Bourgogne natale il y a dix ans pour faire le tour du monde. En apprenant la mort imminente de son père, il revient dans la terre de son enfance. Il retrouve sa sœur, Juliette, et son frère, Jérémie. Leur père meurt juste avant le début des vendanges. En l’espace d’un an, au rythme des saisons qui s’enchaînent, ces 3 jeunes adultes vont retrouver ou réinventer leur fraternité, s’épanouissant et mûrissant en même temps que le vin qu’ils fabriquent.


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Cédric Klapisch : « On est tous des anonymes »

ECRANS | Renouant avec deux des comédiens de "Ce qui nous lie", Cédric Klapisch revient dans la foule des villes pour parler… de solitude. Un paradoxe qu’il explique volontiers alors que sort en salle son "Deux moi".

Vincent Raymond | Mardi 10 septembre 2019

Cédric Klapisch : « On est tous des anonymes »

D’où vient cette idée de mélanger en un seul film thérapie et drame existentiel ? Cédric Klapisch : Un scénario est toujours un mélange d’idées. Là, il y avait le désir d’une sorte d’hommage à ma mère, psychanalyste à la retraite. Il y a 6 ou 7 ans, elle redoutait le moment où elle aurait son dernier patient. Je me suis interrogé sur ce qu’était son métier. Dans le même temps, je me demandais si une histoire où deux personnes célibataires ne se rencontrant qu’à la fin d’un film pouvait marcher : comme je ne n’en avais jamais vu, j’ai essayé. C’est intéressant de prendre deux personnages un peu au hasard dans la grande ville et d’essayer d’être précis sur cette idée des "deux moi" : on va assez loin dans l’intime de chacun, à l’inverse des "romantic comedy". Ça décale un peu le sujet puisqu’ici on parle d’avant la rencontre. Il y a beaucoup de réminiscences de Chacun cherche son chat — pas seulement parce qu’un chat fait du lien social et par la présence de Garance Clavel ou Renée Le Calm au générique. Ici aussi, vous vous interrogez sur ce que c’est qu'être dans un quartie

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"Deux moi" : seuls two par Cédric Klapisch

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Vincent Raymond | Mardi 10 septembre 2019

Ils sont voisins, se côtoient tous les jours mais ne se connaissent pas. Entre leur âge, leurs problèmes de sommeil, de boulot ou leurs difficultés à se projeter, Rémy (François Civil) et Mélanie (Ana Girardot) ont beaucoup en commun et à partager. Mais pour le savoir, encore faudrait-il qu’ils se rencontrent… L’idée de jouer sur la frustration des spectateurs en retardant à l’extrême la rencontre de ce duo s’avère sacrément perverse si l’on y réfléchit, puisqu’elle tient du "coitus interruptus" entre deux personnages se frôlant à peine – chacun étant protagoniste de son histoire à l’intérieur de ce film jumeau. S’ils paraissent ensemble, ce n’est que virtuellement : dans l’esprit du public et par la grâce du montage. Le réalisateur s’égare un peu d’ailleurs dans cette dilatation excessive précédant la délivrance collective : une vingtaine de minutes surnuméraires aurait pu rester sur le chutier. Ou alors il aurait fallu opter pour la mini-série en quatre épisodes et quatre heures. Dans la fourmilière Si l’on fait abstraction de la romance, ou si on la considère comme un prétexte, on retrouve les motifs favoris du

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Olivier Coussemacq : « Le Maroc est un pays qui connaît bien le cinéma »

ECRANS | Le cinéma n’a pas de frontière. Le réalisateur français Olivier Coussemacq le prouve en signant "Nomades", un film (en salle le 7 août) on ne peut plus marocain. Rencontre.

Vincent Raymond | Jeudi 25 juillet 2019

Olivier Coussemacq : « Le Maroc est un pays qui connaît bien le cinéma »

Habituellement, les films traitant des questions de migration du point de vue du Sud sont produits ou réalisés par des Marocains. Quel est votre rapport au Maroc ? Olivier Coussemacq : Cela a été une des difficultés du projet, en effet… Quand j’ai présenté le film à Tanger, en avant-première marocaine dans le cadre du festival du cinéma marocain, on n’a pas reconnu au film son identité marocaine. Quand je suis en France avec ce film, on me dit : mais c’est un film avec des inconnus en langue arabe ! J’ai un rapport ancien avec le Maroc, un rapport d’amour surtout, et des liens anciens avec le Maghreb ainsi qu’un intérêt pour ce qui n’est pas "nous". J’ai envie d’aller voir ailleurs pour éviter de trop parler de nous – d’autres le font très bien. Enfin, j’ai eu quelques difficultés dans le passé, à titre intime, avec ma mère que je ne développerai pas. Et les mères du Maghreb, en règle générale, sont des femmes qui m’émeuvent par leurs capacités de résistance, leur générosité. Un caractère de mère amoureuse et protectrice… Les Marocains ne se reconnaissaient pas dans les personnages ?

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"Je promets d'être sage" : prenez garde !

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Vincent Raymond | Jeudi 25 juillet 2019

Lassé par ses années d’échec au théâtre, Franck (Pio Marmaï) se fait recruter comme gardien vacataire dans un musée. Sa présence suscite l’hostilité de Sybille (Léa Drucker), une consœur rigide, mais complète le staff et permet au conservateur de lancer un inventaire des collections. Au grand dam de Sybille … Imaginez ce que peut donner la rencontre d’un chien fou et d’une minette sauvage dans un magasin de porcelaine : à peu de choses près, voilà à quoi équivaut l’association entre Franck et Sybille ; deux caractères tellement dissonants qu’ils sont fatalement faits pour s’entendre. Cette comédie trépidante s’inscrit dans la droite ligne du cinéma de Pierre Salvadori, où prédominent fantaisie des situations, dialogue parsemés d’absurdités cocasses et courses-poursuites. Le réalisateur Ronan Le Page laisse quelques zones d’ombre bienvenues sur le passé de Sybille et donc la latitude de l’imaginer ou le déduire de ses actes. Quel plaisir : rien n’est plus agaçant qu’un scénario où la moindre intention a besoin d’être justifiée. Couronnée cette année pour une prestation dramatique (un registre dans lequel elle

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"Mais vous êtes fous" : de la poudre aux yeux

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Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

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"Mon inconnue" : je t’aime, je t’aime

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Vincent Raymond | Mardi 2 avril 2019

Dix ans après leur coup de foudre, Raphaël et Olivia vivent ensemble. Lui est devenu auteur à succès, elle a remisé ses rêves de concertiste. Un matin, Raphaël s’éveille dans un monde alternatif où ils n’ont jamais fait connaissance. Il doit la séduire pour espérer reprendre sa vie d’avant… Plutôt enclin aux comédies de potes et d’enfants malades ruisselant de bons sentiments, Hugo Gélin aurait-il atteint, avec ce troisième long-métrage, le fatidique "film de la maturité" ? Il s’inscrit ici en tout cas dans le sillage plutôt recommandable de Richard Curtis (et son charmant About time de 2013), voire d'Harold Ramis (pour l’indispensable Un jour sans fin sorti en 1993), maître de cette spécialité anglo-saxonne qu’est la comédie fantastico-sentimentale se lovant dans les replis du temps. À la fois léger comme l’exige la romance et dense du point de vue narratif (saluons au passage l’efficacité du montage et sa fluidité), Mon inconnue remplit son office en rapprochant in extremis des amants désunis voués à s’aimer et en parsemant de magie leurs roucoulades contrariées. Aux côtés de l’impeccable couple d

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"Celle que vous croyez" : le cœur a ses réseaux (sociaux)…

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Vincent Raymond | Lundi 25 février 2019

Son jeune amant l’ayant quittée sans élégance, Claire tente de se rapprocher de lui en se liant sur Facebook avec Alex, son colocataire. Entre Alex et Clara, l’alias de 24 ans que la quinquagénaire s’est créée, va naître une relation érotique d’autant plus trouble qu’elle reste virtuelle et aveugle… Adapté d’un roman de Camille Laurens, Celle que vous croyez n’est justement pas ce que l’on pourrait croire – à savoir un thriller érotique, ni une fable sur la digitalisation des relations humaines. Portant sur la solitude et la peur de l’abandon, ce film se révèle également un exercice de style autour du récit, dans ses différents niveaux d’imbrication (avec, peut-être, un rebondissement final en trop) et l’incertitude de son authenticité : en effet, l’histoire est recomposée à partir du discours partiel de Claire à sa psy (aux omissions et travestissements de la vérité près) et se trouve amendée par un roman offrant une version alternative de la réalité. Tout est paroles, faux-semblants, mensonges et fantasmes dans ce qui résonne comme la version contemporaine d’un échange épistolaire libertin, d’une romance à la sensualité moins charnelle que v

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François Civil : « Avec Juliette Binoche, j’ai pris une leçon absolue ! »

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François Civil : « Avec Juliette Binoche, j’ai pris une leçon absolue ! »

Vous étiez "Oreille d’or" dans Le Chant du loup. Ici, votre personnage joue plutôt de sa voix et de ses yeux, puisqu’il est photographe… François Civil : (rires) Je ne m’en étais pas rendu compte ! Le début de ma carrière est un parcours des sens : dans Mon Inconnue qui sort bientôt [le 3 avril], ce sera le toucher, puisque je serai écrivain. Peut-être être que je serai nez dans le prochain ? Vous l’étiez déjà un peu dans Ce qui nous lie de Klapisch... Ah voilà : c’était le nez et le goût. Bon, ben ma carrière est bientôt finie (rires) ! Cela ne vous a pas freiné de n’avoir ici qu’une petite p

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Antonin Baudry : « "Le Chant du loup" est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd’hui »

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Pour une première réalisation de long métrage, vous vous êtes imposé un double défi : signer un quasi huis clos en tournant dans des sous-marins, mais aussi donner de la visibilité au son… Antonin Baudry : C’était l’une des composantes dans l’idée de créer un espace immersif. Il fallait d’abord reproduire le son et ensuite avoir une représentation visuelle des choses qu'on entend, et une représentation dans le son des choses qu'on voie. C’est un truc très envoûtant : on a essayé de recréer des écrans à la fois beaux et réalistes, qui jouent narrativement, politiquement également. Cela fait partie du décor, du rapport entre les êtres humains et les machines – les sonars – donc de la problématique du film. Le terme "chant du loup" préexistait-il ? AB : C'est le nom que l’on donne souvent à des sonars ennemis parce qu’il reflète cette notion de danger. Une fois, quand j'étais à bord d’un sous-marin à moitié en exercice et en mission, une espèce de sirène a retenti et j'ai vu que tout le monde se crispait un peu. J’ai entendu quelqu'un qui disait :

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"Le Chant du loup" : la mort dans les oreilles

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"En liberté !" : les magnifiques

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Policière, Yvonne élève son fils dans la légende de son défunt époux Santi, flic héroïque mort en intervention. Découvrant fortuitement que celui-ci était un ripou de la pire espèce, elle entreprend de réhabiliter une de ses victimes, et cause son pesant de dommages collatéraux… Après une parenthèse semi-tendre célébrant les épousailles de la carpe et du lapin (Dans la cour, avec Deneuve et Kervern), Pierre Salvadori revient à ses fondamentaux : une comédie portée par des bras cassés, émaillée d’un franc burlesque et construite autour de mensonges plus ou moins véniels. Qu’ils proviennent de mythomanes pathologiques ou d’affabulateurs·trices d’occasion, qu’ils visent à duper ou à adoucir la vie de ceux qui en sont les destinataires, les gauchissements de la vérité constituent en effet la trame régulière du cinéma salvado

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Pierre Salvadori « "En liberté !" est le film où Camille Bazbaz me complète et comprend le mieux mon univers »

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Pierre Salvadori «

Ce n’est pas la première fois que vous travaillez avec Camille Bazbaz… Pierre Salvadori : Oui, c’est le quatrième film ensemble après Comme elle respire, Les Marchands de sable, Hors de prix… Pio Marmaï (surgissant) Quelle fripouille celui-ci. J’adore ! Il a une identité musicale ce film, c’est un chef-d’œuvre – César ou je meurs ! T’imagines, le roublard ? Je veux voir son costume ! Vous l’auriez vu, à Cannes. On avait un look… PS : Moi je m’en fous de l’avoir, mais je prie pour que Camille retire un peu de gloire. Entre nous, c’est une vieille histoire. Comment vous êtes-vous rencontrés ? PS : Par la musique, dans les années 1990. Dans le XVIIIe arrondissement, il y avait un endroit qui s’appelait l’Hôpital Éphémère, un squat, avec des peintres où il avait son studio de répétition. J’allais voir ses concerts

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Une toile sous les étoiles : notre sélection de films en plein air pour cet été

Sélection | Des amis et/ou de la famille, le soleil qui se couche, une petite couverture pour s’asseoir, un écran géant et des bons films : comme chaque été, les communes de l’agglomération grenobloise proposent plusieurs séances de cinéma en plein air à celles et ceux qui ne passent pas les deux mois d’été au bord de la mer (ou ailleurs). Sélection du meilleur, en toute subjectivité bien sûr.

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Une toile sous les étoiles : notre sélection de films en plein air pour cet été

L’Ascension Lundi 9 juillet à Échirolles (Village Sud, placette Pôle Jacques-Prévert) Lundi 30 juillet à Saint-Martin-d’Hères (terrain sportif Henri Maurice) Vendredi 17 août à Saint-Égrève (parc de l'Hôtel de Ville) Jeudi 30 août à Eybens (devant le CLC) L’an passé sortait en salle ce feel-good movie multipliant les plans plein cadre sur des personnages aux mines réjouies et bienveillantes, respirant l’air pur des montagnes et le bonheur de vivre. Soit l’histoire d’un jeune gars de Saint-Denis parti sans préparation aucune à l’assaut de l’Everest afin de conquérir la fille dont il est épris. Pas révolutionnaire, mais sympathique… Ma vie de courgette Mercredi 11 juillet à Fontaine (parc de la Poya) Jeudi 12 juillet à Grenoble (jardin du Musée de l’Ancien Évêché) Jeudi 19 juillet à Grenoble (parc Soulage) Jeudi 2 août à Crolles Là, on est sur l’un des meilleurs films de 2016 grâce à sa délicatesse, sa sensibilité dépourvue de sensiblerie et son

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Elsa Diringer : « Luna est un personnage encore en friche »

ECRANS | Mercredi 11 avril, la Montpelliéraine Elsa Diringer sort son premier long-métrage "Luna", portrait d’une jeunesse bouillonnante qu’elle a su approcher, voire apprivoiser. Interview avant sa venue le lendemain au cinéma le Club, en compagnie de son actrice principale Laëtitia Clément.

Vincent Raymond | Jeudi 5 avril 2018

Elsa Diringer : « Luna est un personnage encore en friche »

Comment vous en êtes venue à la réalisation ? Elsa Diringer​ : Un peu par hasard. Au départ, je ne voulais pas du tout faire de cinéma. J’ai rencontré un copain dans une salle d’escalade qui m’a emmené sur un tournage et à l’époque, comme j’étais un peu perdue, je me suis dis : bah voilà, je vais faire ça. Mais je ne savais pas encore exactement quoi. Donc je me suis inscrire à la fac et je me suis dit qu’il fallait apprendre un métier technique pour gagner ma vie. J’ai découvert la perche et j’ai bien aimé parce que c’était physique. Ensuite, j’ai fait de l’assistanat, ce qui m’a permis de fréquenter de chouettes plateaux comme ceux de Nicole Garcia, René Féret ou Alain Resnais à la fin. En même temps, j’ai écrit des courts-métrages qui ont été plus ou moins financés. Au bout d’un moment, je me suis dis : arrête de te raconter que tu vas être perchman parce que ce n’est pas vrai, ce n’est pas un métier pour toi. Et j’ai commencé à écrire mon long-métrage. Mais c’était assez tard. Vers 27 ans. Qu’est-ce qui a déterminé le choix du sujet de

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"Soleil battant" : les sœurs Laperrousaz à l’ombre du deuil

ECRANS | de Clara & Laura Laperrousaz (Fr., 1h35) avec Ana Girardot, Clément Roussier, Agathe Bonitzer…

Vincent Raymond | Mardi 12 décembre 2017

Un couple et ses deux petites jumelles arrivent dans leur résidence au Portugal pour un séjour estival. Très vite, des tensions apparaissent entre les parents et le spectre d’un drame ressurgit : quelques années plus tôt, leur fille aînée a été victime d’un accident fatal en ces lieux… Au vu de l’argument et de la dédicace finale, on devine que les sœurs cinéastes Clara et Laura Laperrousaz ont puisé dans une histoire vraisemblablement très proche de la leur pour composer ce long-métrage entrant de surcroît en étroite résonance avec un court précédent, Retenir les ciels (2013). Nul ne les blâmera d’user de l’art, en l’occurrence du cinéma, comme d’un médium cathartique. Esthétique, l’image l’est assurément : les plans à la composition picturale tirent parti des paysages, du moindre crépuscule rougeoyant, des nuits profondes. Quant au soleil du titre, s’il ne fait pas forcément ressentir sa morsure brûlante, ses effet sur les corps et les nerfs sont palpables : les gamines infusent dans un mélange de torpeur, d’éclats de voix et de silences. Elle ne sont pas longues à découvrir le secret de leur aînée disparue. Le duo d’autr

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"Santa & Cie" : on tient enfin le futur classique télévisuel de Noël !

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Carine Tardieu : « Pleurer ou rire, c’est une manière d’être vivante »

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Avec Ôtez-moi d’un doute, vous abordez le thème du secret de famille, très fécond au cinéma… Carine Tardieu : Au fur et à mesure de l’écriture de cette histoire, je me suis rendu compte qu’il y avait énormément de famille dans lesquelles il y avait des secrets – beaucoup autour de la paternité, car on sait qui est la mère d’un enfant. On en entend davantage parler depuis que les tests ADN existent. Des gens m’ont raconté leur histoire : certains ont eu envie de chercher leur père biologique, d’autres n’ont jamais voulu savoir… Paradoxalement, découvrir que son père n’est pas son père biologique permet à votre héros de mieux connaître le premier… Absolument. J’ai eu moi-même la sensation de rencontrer mon père assez tard, alors que mon père je le connais depuis toujours. Parfois, la rencontre se fait à un moment précis de la vie : quand on devient soi-même père ou mère, on se demande quel homme et quelle femme nos parents ont été. On projette de

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"Ce qui nous lie" : millésime de qualité pour Cédric Klapisch

ECRANS | D’une vendange à l’autre, une fratrie renoue autour du domaine familial… Métaphore liquide du temps et de la quintessence des souvenirs précieux, le (bon) vin trouve en Cédric Klapisch un admirateur inspiré. Un millésime de qualité, après une série de crus inégaux.

Vincent Raymond | Lundi 12 juin 2017

Dix ans après avoir laissé sa Bourgogne pour courir le monde, Jean (Pio Marmaï) s’en revient au domaine viticole familial, alors que son père agonise. Oubliant rancune et rancœur, dépassant les tracas administratifs, il s’emploie avec sa sœur (Ana Girardot) et son frère (François Civil) à réussir le meilleur vin possible. Le travail d’un an, le travail de leur vie… Loin de délaisser la caméra ces mois passés (il a en effet enchaîné pour la télévision la création de la série Dix pour cent et des documentaires consacrés à Renaud Lavillenie) Cédric Klapisch a pourtant pris son temps avant de revenir à la fiction sur grand écran. Une sage décision, au regard de ses dernières réalisations : sa sur-suite facultative et paresseuse à L’Auberge espagnole en mode cash-machine ou son recours systématique au film choral néo-lelouchien constituaient autant de symptômes d’un essoufflement préoccupant.

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Agnès Jaoui : « Plus on montrera des femmes normales, plus on les acceptera »

Interview | Agnès Jaoui campe le premier rôle dans "Aurore", une comédie insolite de Blandine Lenoir sur la ménopause et contre la tyrannie des apparences. On l'a rencontrée.

Vincent Raymond | Mardi 25 avril 2017

Agnès Jaoui : « Plus on montrera des femmes normales, plus on les acceptera »

Aurore aborde un sujet concernant les femmes de plus de cinquante ans, et sort justement au moment où l’on parle de la difficulté des actrices de cet âge de se voir confier des rôles… Agnès Jaoui : Le cinéma reflète peu ou prou la société civile, où les femmes ont moins de postes importants. Si on écrit un rôle de chirurgien, de commissaire, de personnalité politique, on ne va pas forcément penser à une femme, alors que ça pourrait être simplement le cas. Souvent, on va se sentir obligé de faire en sorte que ça devienne un sujet en soi. Ce que je trouve aussi très énervant, c’est que les acteurs masculins de 40 à 70 ans ont souvent des épouses ayant 20 ou 30 ans de moins qu’eux, et que plein de femmes se battent pour eux alors qu’ils sont vieux et bedonnants. Ça m’irrite profondément parce que dans la vie, Dieu merci, beaucoup d’hommes de 50 ans et plus sont avec des femmes de leur âge parce qu’ils les aiment. Bizarrement, quand on passe au cinéma, elles perdent 20 ans – et 20 kg en gén

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Élie Chouraqui : « On a le devoir de montrer l’immontrable »

ECRANS | Choc des Rencontres cinématographiques du Sud d’Avignon, où il a été projeté en avant-première, "L’Origine de la violence" a été présenté par un Élie Chouraqui combatif et serein. Interview.

Vincent Raymond | Mardi 24 mai 2016

 Élie Chouraqui : « On a le devoir de montrer l’immontrable »

Y a t-il de la violence en vous ? Avez-vous réussi à en déterminer l’origine ? Élie Chouraqui : Il y en a, oui. J’ai fait un peu d’analyse, je me suis fait “suivre” comme on dit, parce que j’avais des questions auxquelles personne n’avait répondu. Des vides dans mon passé, des inquiétudes, des angoisses – qui m’habitent toujours, qui ne sont pas complètement dissipées – m’empêchant parfois de “bien” vivre. J’avais tendance à me mettre dans des situations désagréables alors que ce n’était pas du tout indispensable. Et puis j’ai compris pourquoi. Maintenant, je vais mieux (rires). Je suis beaucoup plus apaisé. Vous évoquez à travers le film les interdits pesant sur la représentation des camps d’extermination – et l’impossibilité de montrer des déportés en train de rire. C’est rare… Ce principe de Claude Lanzmann, selon lequel on ne montre pas l’immontrable, c’est comme un lieu commun, c’est stupide. Pardon pour Lanzmann, pour le

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"Vendeur" : elle n'est pas belle ma cuisine ?

ECRANS | de Sylvain Desclous (Fr., 1h29) avec Gilbert Melki, Pio Marmai, Pascal Elsoplus…

Vincent Raymond | Mardi 3 mai 2016

Grandeur et servitudes des cuisinistes… Vendeur rend hommage à un métier qui, lorsqu’il est bien exercé, emprunte son spectaculaire au jeu d’acteur et à son habileté à l’art de l’escroc, tout en cumulant pour l’officiant le stress engendré par ces deux activités. Davantage qu’aux façades brillantes ou aux réussites de la profession, Sylvain Desclous s’intéresse à ses coulisses, à ses recoins sombres et aux contrastes métaphoriques qu’ils révèlent. Aux magasins où les commerciaux font l’article autour de modèles étincelants, il oppose ainsi les hôtels impersonnels et les cafétérias interchangeables des zones d’activité, où les vendeurs se posent entre deux “représentations”. Se consumant dans le négoce de la promesse, le héros Serge (sur)vit dans un présent permanent et contagieux, puisque son fils habite une maison inachevée, et son père se contente d’un minimum pour subsister. Serge semble autant de passage dans son existence que les clients en transit dans les galeries marchandes, dans l’attente d’être harponnés.

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Five

ECRANS | de et avec Igor Gotesman (Fr., 1h42) avec Pierre Niney, François Civil, Margot Bancilhon, Idrissa Hanrot…

Vincent Raymond | Mardi 29 mars 2016

Five

À chaque époque, sa vision de la colocation. Revendiquant L’Auberge espagnole (2002), Five se veut un film de joyeux potes idéalisant une chouette vie autarcique d’enfants gâtés sans contraintes, habitués qu’ils sont à voir leurs moindres caprices assouvis par Sam (justement surnommé "Sam régale") l’amphitryon de la bande – lequel dupe son père pour disposer à l’envi de la fortune familiale, avant d’être démasqué par celui-ci. D’une morale déjà douteuse, le tableau s’aggrave lorsque le fameux Sam trouve dans le mensonge et surtout le trafic de drogue la solution naturelle à ses problèmes ; et que ses "amis pour la vie" manifestent leur profonde solidarité en se dissociant de lui dès qu’il plonge. On résume : des personnages profiteurs, individualistes, arnaqueurs, délateurs ; une vision caricaturale de la banlieue où les trafiquants sont arabes et barbus, de l’argent facile sans beaucoup se fatiguer, une crudité du dialogue en dents de scie (malgré quelques audaces, le ton demeure timoré), et un manque de fond. Si Klapisch avait assorti son film d’un questionnement sur le processus de maturation personnelle, Gotesman reste loin de tou

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Un homme idéal

ECRANS | À cause d’une imposture littéraire devenue succès de librairies, un jeune auteur est entraîné dans une spirale criminelle. Yann Gozlan signe une réussite inattendue du thriller hexagonal, avec un Pierre Niney excellent en héros négatif. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Un homme idéal

Les yeux cernés, le visage fiévreux, un jeune homme hurle en jetant sa voiture contre une paroi rocheuse. Flashback : trois ans auparavant, on le découvre, pas forcément mieux dans ses baskets, suant sang et eau pour accoucher d’un roman finalement refusé par tous les éditeurs parisiens et contraint de végéter dans un emploi minable de déménageur. Lors d’une de ses missions, il tombe sur les carnets d’un homme fraîchement décédé où celui-ci raconte sa vie de soldat pendant la guerre d’Algérie. Ni une, ni deux, Mathieu fauche le tapuscrit, le rentre dans son Mac et l’expédie fissa à un éditeur… qui accepte instantanément de le publier. Succès critique et public, voici l’imposteur promu star de la littérature française. Dans ce premier acte, Yann Gozlan, auteur de l’oubliable Captifs, enclenche le turbo pour raconter à toute vitesse cette ascension fulgurante, non sans la pimenter d’un regard incisif sur les mœurs des lettres actuelles. La manière dont Mathieu invente son personnage en s’inspirant des apparitions télés d’auteurs célèbres (Gary, Houellebecq et… Yann Moix !) expr

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La Prochaine fois je viserai le cœur

ECRANS | De Cédric Anger (Fr, 1h51) avec Guillaume Canet, Ana Girardot…

Christophe Chabert | Mercredi 12 novembre 2014

La Prochaine fois je viserai le cœur

Comme Vie sauvage d’un autre Cédric (Kahn), La Prochaine fois je viserai le cœur s’inspire d’un fait divers célèbre : les agissements à la fin des années 70 d’un tueur en série dans l’Oise qui s’est révélé être… un des gendarmes enquêtant sur les crimes. Et comme Vie sauvage, le film de Cédric Anger peine à prendre ses distances avec la réalité, malgré ses tentatives de stylisation et le désir de ne jamais quitter le point de vue du meurtrier – un Guillaume Canet qui surjoue la fièvre et le dolorisme. Le film est d’abord plombé par son écriture, et en particulier ses dialogues, qui reproduisent une fois encore les clichés des fictions françaises – des gendarmes qui parlent comme des gendarmes, des ados comme des ados... Surtout, Anger tourne autour de la névrose de son personnage sans jamais oser l’affronter à l’écran : la peur des femmes et la haine de soi qui s’empare du gendarme lorsqu’il commence à les désirer. Le personnage d’Ana Girardot, amoureuse aveuglée, lui ouvrait pourtant la voie. Mais la seule scène de sexe du film se résume à qu

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Dans la cour

ECRANS | Rencontre dans une cour d’immeuble entre un gardien dépressif et une retraitée persuadée que le bâtiment va s’effondrer : entre comédie de l’anxiété contemporaine et drame de la vie domestique, Pierre Salvadori parvient à un équilibre miraculeux et émouvant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

Dans la cour

En pleine tournée et avant même le début du concert, Antoine décide de ne plus chanter dans son groupe de rock. Plus la force, plus le moral. Après un rapide passage par Pôle emploi, il est engagé comme gardien d’immeuble par Mathilde, nouvellement retraitée. Quelques jours plus tard, Mathilde découvre une fissure dans le mur de son appartement, et cette lézarde va devenir une obsession ; la voilà persuadée que c’est tout l’immeuble qui menace de s’effondrer. Pendant ce temps, Antoine doit faire face aux doléances des autres voisins, dont un architecte à fleur de peau et un marginal trafiquant de vélos. Le dernier film de Pierre Salvadori rompt ainsi avec les tentatives lubitschiennes de Hors de prix et De vrais mensonges pour revenir à ses premières amours : la comédie douce-amère en forme de chronique du temps présent et, surtout, du temps qui passe. Antoine est à bout de souffle social et sentimental, Mathilde en

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Casse-tête chinois

ECRANS | De Cédric Klapisch (Fr, 1h54) avec Romain Duris, Audrey Tautou, Cécile de France…

Christophe Chabert | Vendredi 29 novembre 2013

Casse-tête chinois

Après L’Auberge espagnole et surtout l’affreux Les Poupées russes, il y avait de quoi redouter les retrouvailles entre Cédric Klapisch et son alter ego romanesque Xavier-Romain Duris. Or, Casse-tête chinois se situe plutôt dans la meilleure veine du cinéaste, celle de Peut-être et de Paris, lorsqu’il baisse les armes de la sociologie caustique – que Kyan Khojandi, qui fait un petit coucou dans le film, a customisé dans sa série Bref – pour se concentrer sur la singularité de ses personnages et laisser parler une certaine mélancolie. Il faut dire que ce troisième volet raconte surtout des séparations, des renoncements et des désenchantements, sans pour autant que cela vaille constat générationnel ou métaphore de l’état d’un monde. New York n’est jamais regardé béatement pour son exotisme – ce n’est pas Nous York, donc – mais comme une ville à appréhender dans son multiculturalisme, sa géographie, son prix et ses tracas. Sur

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Alyah

ECRANS | Faux polar suivant la dérive existentielle d’un dealer juif qui tente de raccrocher pour s’exiler à Tel Aviv, le premier film d’Elie Wajeman opère un séduisant dosage entre l’urgence du récit et l’atmosphère de la mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 14 septembre 2012

Alyah

À 27 ans, Alex Rafaelson est dans l’impasse. Dealer de shit tentant de se ranger des voitures, il n’arrive pas à se décoller d’un frère, Isaac, dont il éponge les dettes et dont il dissimule les embrouilles sentimentales. Un soir de Shabbat, son cousin Nathan lui propose de devenir son associé pour ouvrir un restaurant à Tel Aviv ; mais pour cela, Alex doit faire son Alyah — la procédure de demande d’exil en Israël — et réunir 15 000 euros. Si Alyah possède les atours du film noir, avec son héros cherchant à échapper à son destin en s’offrant un nouveau départ, quitte à sombrer un peu plus dans la délinquance en passant au trafic de cocaïne, Elie Wajeman s’est fixé un cap plus complexe et ambitieux pour ses débuts dans le long-métrage. Exil existentiel C’est d’abord l’observation d’un milieu, la communauté juive, qu’il traite dans tous ses paradoxes, subissant autant qu’elle profite de sa culture — liens familiaux écrasants, ombre du sionisme transformée en point de fuite existentiel… C’est ensuite le beau dialogue qu’il instaure entre les urgences de son récit, de l’apprentissage de l’hébreu à la nécessité de se procurer la somme nécessaire pour quitt

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Ma part du gâteau

ECRANS | De Cédric Klapisch (Fr, 1h45) avec Karin Viard, Gilles Lellouche…

François Cau | Mercredi 9 mars 2011

Ma part du gâteau

D’un côté, un trader irresponsable, mauvais père et vrai goujat (Lellouche, plutôt bien, il faut le souligner) ; de l’autre, une ouvrière du Nord licenciée de son usine, qui se fait embaucher comme femme à tout faire chez ce même trader (Karin Viard, méritante vu ce qu’on lui demande de faire). De cet argument pioché dans l’actualité, Cédric Klapisch tire une comédie pamphlétaire, ce qui résume assez bien l’impasse dans laquelle il s’engouffre. Imaginez Stéphane Hessel ayant glissé des blagues Carambar dans son Indignez-vous, et vous aurez une idée de ce qu’est Ma Part du gâteau. Non seulement la comédie est lourde (Karin Viard avec l’accent russe, Karin Viard parle anglais avec les maîtres du Dow Jones, arf !), mais elle annule toute la colère que le cinéaste voulait exprimer face à son sujet. Lors de l’escapade vénitienne de Lellouche avec la mannequin ou pendant les adieux de Karin Viard à son ancien mari, le film ébauche ce qu’il aurait pu être : un conte amer, sérieux et cruel. Mais non, ce sont les vieux fantasmes sociologiques et les réflexes sarcastiques de Klapisch qui l’emportent, conduisant vers une dernière séquence qui pose un gros problème, soudain appel à l’insurrect

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Paris

ECRANS | de Cédric Klapisch (Fr, 2h10) avec Romain Duris, Juliette Binoche, Fabrice Luchini...

François Cau | Vendredi 15 février 2008

Paris

Paris surprend de la part d'un Cédric Klapisch revenant de loin, c'est-à-dire des horribles Poupées russes. Dès les premières images, on sent pourtant que quelque chose a changé : à commencer par Romain Duris, qu'on découvre en danseur du Lido atteint d'un mal cardiaque qui risque de lui être fatal. Adieu l'ado attardé, place à l'homme rattrapé par l'angoisse de la mort. La lumière crépusculaire, les cadres soignés, les mouvements de caméra caressants : Klapisch a lui aussi décidé de grandir, et ce vaste film choral où une vingtaine de personnages vit tant bien que mal dans le Paris d'aujourd'hui étonne par l'empathie qui s'en dégage. C'est d'ailleurs comme si Klapisch s'était surpris lui-même : il passe une bonne première partie de film à justifier son concept, à le légitimer dans les dialogues des personnages. Duris qui voit dans les fenêtres parisiennes autant de petites histoires à explorer, Luchini qui disserte sur Paris comme un assemblage d'archaïsme et de modernité, un Sénégalais qu'une bourgeoise en vacances invite par réflexe mondain à l'appeler quand il viendra à Paris... Oui, le film ne s'attache qu'à des petites intrigues et des destins moy

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