Emmanuel Négrier : « Le discours du RN est en contradiction totale avec les règles d'une politique culturelle »

Politique culturelle / Alors que la date du premier tour des législatives approche, et que l’éventualité d’une majorité RN se profile, le chercheur Emmanuel Négrier s’est interrogé sur la place de la culture dans le programme du RN dans un article intitulé « Quelle place pour la culture dans le programme du RN ? » dans The Conversation, un média indépendant qui fait collaborer chercheuses et chercheurs avec des journalistes.

Comment avez-vous examiné le programme du Rassemblement national (RN) en matière de culture ?

Je me suis intéressé aux municipalités qui ont élu des maires RN et j’ai également examiné ce qui se faisait dans les pays gérés par des extrêmes droites similaires, ainsi que dans des régions (notamment en Espagne), où les partis d’extrême-droite sont aux commandes.

Emmanuel Négrier, est directeur de recherche au CNRS et responsable du Centre d’études politiques et sociales de l’université de Montpellier, Emmanuel Négrier a notamment écrit La fin des cultures nationales, aux éditions la Découverte (avec L.Bonet) en 2008 ainsi que Les musiques du monde et leur(s) public(s) en 2014, aux éditions Le mot et le reste.  
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Dans votre étude, vous notez que les municipalités RN font plutôt preuve d'une « logique d’apprivoisement » plutôt que de se lancer dans une « guerre culturelle ». Qu'est-ce que cela signifie ?

Les municipalités que j’ai observées veulent incarner des laboratoires exemplaires de ce que pourrait être le RN au pouvoir. Le tout en mettant en œuvre des stratégies de dédiabolisation : c'est-à-dire qu'il ne faut pas faire de vague, notamment sur les sujets culturels. Ces derniers mettent tout de même en place un certain nombre de stratégies, qui consistent par exemple à valoriser la culture traditionnelle, folklorique, jusqu’à celle religieuse.

Ils vont aussi, et à bas bruit, fragiliser les acteurs qui valorisent les valeurs que le RN promet à la destruction. Par exemple, ils baissent des financements aux organisations d'événements promouvant la diversité culturelle, avec des esthétiques rap ou hip-hop par exemple.

En revanche, ils ne s'attaquent pas aux événements importants, pour éviter les polémiques. Louis Aliot [maire RN de Perpignan, élu en 2020 ndlr] n'a par exemple pas touché aux subventions du festival Visa pour l'image, un événement international autour du photojournalisme, qui s'oppose aux valeurs défendues par le RN, notamment sur les questions migratoires. En laissant ce type d'événements prospérer, ils donnent ainsi des gages de respectabilité.

Ces remarques ne peuvent cependant pas être prédictrices de ce que pourrait être la politique du RN au pouvoir gouvernemental. Alors que dans les villes les décisions « de base » sont plutôt exercées par des services culturels,  toutes les municipalités RN montrent une ingérence très directe des élus (maires, adjoints), fragilisant ainsi la position et les compétences des administrateurs. Le tout en disant qu’elles ne font pas de politique avec la culture, ce qui est bien sûr intenable, quel que soit le bord politique en charge d’une politique culturelle. 

Dans votre travail, vous avez évoqué « un programme centré sur les bâtiments ». À quoi cela fait-il référence ?

Le programme culturel du RN est particulièrement développé sur le patrimoine, car cette dimension permet la promotion de leurs idées, comme la sauvegarde d’une identité ou d’un passé glorieux. C’est là qu’on trouve les mesures les plus détaillées du RN en matière de culture. Il y est évoqué une fiscalité plus avantageuse pour les propriétaires de patrimoine par exemple, permettant une promotion symbolique et financière des possédants. 

Il faut bien observer que la politique du patrimoine en France n'est plus seulement conservatrice depuis longtemps. La France a dépassé cela, notamment en imaginant la pluralité des patrimoines à sauvegarder, ce qui n'est pas du tout la position du RN. Leur proposition est donc, au sens strict, réactionnaire.

Pourrait-on voir un soutien à la culture orienté vers la préférence nationale ? Une réécriture de l’histoire en passant par les institutions culturelles est-elle envisageable ?

C’est ce que montrent tous les historiens de l’art. L’idée des origines est en partie mythique dans la vision du RN. Il y aurait un moment qu’ils pourraient sanctuariser comme un âge d’or du pays. Une période qui consacre (exemple au hasard) les personnes blanches et catholiques, niant d’autres récits, pourtant historiques. On peut penser à la Mosquée-cathédrale de Cordoue, où l’équivalent du RN voudrait imposer un seul récit, le sien, comme Erdogan le fait avec Sainte Sophie à Istanbul.

Vous évoquez une vision néolibérale et populiste du projet politique du RN ?

L'aspect néolibéral de leur projet tient en deux aspects. Le premier est le plus évident : Il y a d'abord les logiques de privatisation, comme celles de démanteler un service public audiovisuel par exemple. On voit bien les avantages directs dont bénéficient rapidement des groupes comme celui de Bolloré lorsque le service public audiovisuel est fragilisé. Les mêmes logiques existent dans toutes les industries culturelles.

Le deuxième aspect est moins évident. Le RN défend une vision de la culture en tant que « ce qu'aiment les gens ». 

Il s’agit d’une stratégie qui permettrait d’ériger une double méfiance à l’égard des institutions culturelles et de la liberté de création. Si vous regardez les débats au Parlement, notamment sur les questions de création, les élus RN se jettent sur les objets d’art contemporain en avançant des arguments pour le moins populistes : « les gens n’y comprennent rien », comme si les personnes avaient essentiellement des goûts culturels.

On peut se demander quelle est l’origine des goûts de chacun. Dans un monde privatisé, ces derniers sont dictés par la famille, l’héritage familial, le parcours scolaire, professionnel et l’influence des grandes sociétés de diffusion culturelle.

Aujourd’hui, on voit à quel point la question de la découverte et de l’offre joue un rôle central. Financer ce que « les gens aiment » uniquement est tout à fait contraire à ce que doit être une politique culturelle, qui doit proposer des formes nouvelles, critiques à l’égard du monde.

C'est une logique très proche de ce que les libertariens américains mettent en œuvre en refusant des budgets aux agences de développement culturel. On renvoie la culture aux choix de chacun.  Cette logique signe donc un renoncement de toute politique culturelle sur le plan de la création et de la diffusion. Le seul effort d'Etat serait concentré sur le patrimoine, lequel ne peut pas être privatisé car non rentable.

Pourtant il y a eu quelques promesses sociales en matière de culture lors des campagnes du RN ?

Dans ses promesses de campagne, le RN a promis de maintenir les aides à la création, à la francophonie, de proposer une politique sociale à l'égard des intermittents. On peut tout de même noter qu'en 2017, Marine Le Pen avait évoqué une logique de contrôle des intermittents avec une carte professionnelle, dont peut présager qu'elle s'exercerait sur l'origine des personnes.

On peut aussi douter du discours sur le maintien de la francophonie, étant donné que le RN n'envisage pas une politique culturelle qui ne serait pas complètement soumise au discours national. Avec qui coopérer sur une base aussi nationalo-centrée, alors que l’espace de coopération culturelle francophone est si divers ?

Finalement, les aides à la création — aujourd’hui assumées par des commissions ou des pairs — pourraient être, elles aussi, bouleversées. Même si on envisageait qu'elles soient maintenues en cas de victoire du RN, ou même augmentées, on peut présager sans trop prendre de risque que ce ne serait plus au profit d'une logique pluraliste, et l'imaginer soumise à un contrôle de conformité à l'idéologie du RN, de façon plus ou moins directe.

Je maintiens cependant qu’en dehors du patrimoine — où on est en terrain connu et programmatique — le doute est permis. On reste donc sur des assurances très formelles, sans véritables axes, mais avec un arrière-fond très pesant : rejet du multiculturalisme, du « wokisme »... C’est la raison pour laquelle toute la cohérence du projet est en clair-obscur, car si on met face-à-face les règles qui régissent la politique culturelle avec le discours du RN sur son projet, il y a une contradiction totale.

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