L'Inconnu du lac

ECRANS | Quelque part entre Simenon et Weerasethakul, Alain Guiraudie installe une intrigue de film criminel sur les bords d’un lac transformé en paradis homo, interrogeant les mécanismes du désir et l’angoisse de la solitude. Drôle et envoûtant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 juin 2013

L'Inconnu du lac, c'est d'abord un espace scrupuleusement posé : un lac, une plage ; autour de la plage, une petite forêt ; et au-delà de la forêt, un parking. De cet espace, le film ne sortira jamais, préférant combler les ellipses du récit par les allusions du dialogue. Même la plage elle-même possède sa topographie, qu'Alain Guiraudie dessine avec méticulosité, au point de créer d'entrée une familiarité entre le spectateur et le lieu.

Cette familiarité, c'est aussi celle qu'entretient Franck avec l'endroit et ses habitués : des hommes, rien que des hommes, qui viennent bronzer (à poil ou pas, la liberté est de mise) et faire trempette en ce début d'été. Accessoirement, après quelques regards échangés, ils se retrouvent pour baiser dans les bosquets alentours. Le lac est un lieu de drague homo mais c'est aussi un petit paradis à l'abri de toute morale déplacée, où l'hédonisme sexuel s'accomplit avec un certain sens de la courtoisie — les amants se préviennent toujours avec politesse du moment où ils vont jouir.

«Il n'y a pas grand monde» dit Franck lors de sa première visite de la saison. Cela vaut aussi pour le film lui-même, qui joue sur une stratégie d'épure, de raréfaction et de répétition des situations et des personnages. «C'est calme» lui répond son interlocuteur ; mais là, ce n'est que temporaire à l'échelle du récit. Dans un recoin de la plage, un homme fixe le lac, tout habillé. Franck va le voir, par curiosité, pour faire connaissance. Il s'appelle Henri, vient d'être quitté par sa femme, avec qui il entretenait des rapports très libres — l'homosexualité ne le défrise pas plus que cela, donc. C'est un solitaire, observateur un peu triste d'un lieu qui, au contraire, respire la joie, la lumière et le soleil.

Témoin et voyeur

Toutefois, ce n'est pas lui, «l'inconnu du lac» ; il s'agit de Michel, sorte de Tom Selleck du Tarn avec moustache, pectoraux et regard magnétique. Franck est immédiatement séduit par ce bel homme qui a cependant le redoutable inconvénient de ne pas être "libre" : il se traîne un amant qui ne cache pas ses tendances possessives et sa jalousie. Ledit amant finira noyé au fond du lac, laissant ainsi Franck et Michel vivre leur idylle. Le problème, c'est que cette noyade n'est peut-être pas accidentelle, et que Franck est le seul témoin de ce qui s'est vraiment passé — mais qu'a-t-il vu exactement, ou qu'a-t-il voulu voir ?

Guiraudie trace alors un drôle de croisement entre une intrigue criminelle à la Simenon— on pense beaucoup aux Fiançailles de Monsieur Hire, où le désir poussait Hire à fermer les yeux sur les agissements de sa belle voisine — avec un flic un peu ridicule à l'enquête nonchalante, et un porno gay mais classieux, puisque le cinéaste choisit de ne rien cacher des relations sexuelles entre les amants. Il le fait avec un humour constant et salvateur ; ainsi de ce voyeur qui touche son mol organe presque machinalement et que Michel finira par remettre en place avec cette réplique hilarante : «On est en train de parler. Reviens dans quinze minutes, là on sera en train de baiser !». Ou encore grâce à cette silure mythologique qui rode dans les profondeurs du lac et dont on dit qu'elle pourrait dépasser les cinq mètres, à la fois incarnation d'un danger invisible et fantasme pur et simple.

On n'imaginait pas Guiraudie, dont les premiers opus frisaient l'amateurisme et versaient dans l'arrogance, trouver un jour un ton et une forme accessibles pour traduire ce qui travaille son cinéma : la quête du plaisir sans entrave et son revers, l'angoisse de la solitude et de l'abandon. L'Inconnu du lac se tient avec une lisibilité totale entre ces deux sentiments, à savoir l'excitation d'un récit très bien écrit et conduit, et la peur qui étreint peu à peu ses personnages — et nous avec eux.

Coup de main, coup de rein

En fait, la clé du film se tient dans son hors champ. Un comble puisque, on l'a dit, Guiraudie a choisi de le construire en huis clos à ciel ouvert. Mais les rapports entre Franck, Michel et Henri se jouent aussi dans l'ailleurs du lac : Michel refuse obstinément de passer la nuit chez Franck, qui de son côté ne rechigne pas à aller manger ou prendre un verre avec Henri. L'Inconnu du lac pose ainsi la question de ce qui unit et sépare les êtres : besoin d'une oreille attentive contre envie d'un bon coup de rein, amitié solide contre passion fragile.

C'est parce qu'il est brinquebalé d'un bord à l'autre que Franck finit par perdre pied, et cela débouche sur un final absolument bouleversant où Guiraudie propulse son œuvre dans des directions inattendues : celle du slasher sanglant, mais aussi celle d'un envol presque métaphysique où la forêt paisible devient jungle menaçante comme dans les films de Weerasethakul. La comparaison peut paraître osée entre le petit théâtre du Français fier de son Sud-ouest et le Thaïlandais et ses expériences cosmiques et sensorielles. C'est pourtant bien vers cela que tend Guiraudie : une nouvelle ampleur pour son cinéma, plus spectaculaire et plus maîtrisé, où l'intimisme déboucherait sur de l'universel.

L'Inconnu du lac
D'Alain Guiraudie (France, 1h37) avec Pierre Deladonchamps, Christophe Paou…
Alain Guiraudie présentera son film mercredi 19 juin à 20h au Comœdia


L'Inconnu du lac

D'Alain Guiraudie (Fr, 1h37) avec Pierre Deladonchamps, Christophe Paou...

D'Alain Guiraudie (Fr, 1h37) avec Pierre Deladonchamps, Christophe Paou...

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L'été. Un lieu de drague pour hommes, caché au bord d'un lac. Franck tombe amoureux de Michel. Un homme beau, puissant et mortellement dangereux. Franck le sait, mais il veut vivre cette passion


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Comment vous-êtes vous libéré du livre original de Jean-Paul Dubois ? Philippe Lioret : Cela m’a pris beaucoup de temps de réflexion, de maturation… Je l’ai lu il y a une dizaine d'années : je l’ai trouvé formidable. C’est un grand livre habité. En cinéaste, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander comment “l’emmener” au cinéma, mais il me semblait qu’il n’y avait rien à faire avec ses voix intérieures permanentes. J’ai fait d’autres films sans jamais l’oublier et, doucement, je me suis mis à me re-raconter l’histoire, bizarrement devenue très personnelle. En le relisant, j’ai constaté qu’il n’avait plus rien à voir avec ce que je pensais en faire : des mots-clefs restaient (Canada, père, fratrie), mais tout avait changé. J’ai racheté les droits du livre (même si je n’en avais plus besoin légalement) parce qu’il m’avait inspiré, et j’ai envoyé mon scénario à Jean-Paul Dubois. Il m’a répondu ce truc très rigolo : « Ah oui, c’est bien… Faites le film et j’écrirai le livre après, parce que c’est totalement différent. » (rires)

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"Le Fils de Jean" : nos retrouvailles avec Philippe Lioret

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Voilà l'été : un jour, une sortie #8

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"Rester vertical" : en mode absurdo-comique

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Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

On peut compter sur Alain Guiraudie pour montrer autre chose de la vie à la campagne qu’une symphonie pastorale avec bergère menant son troupeau sur le causse et paysan bourru labourant à bord d’un tracteur écarlate. Si dans ses films, le cultivateur est gay comme le bon pain et met volontiers la main sur la braguette du godelureau de passage (au cas où), l’homosexualité rurale, dévoilée ou contrariée, n’est pas sa seule source d’inspiration. Guiraudie parle en annexe de la pluie et du beau temps, c’est-à-dire de la misère des villes et des champs, des gens en lutte ou en solitude. Une sorte de chronique sur un mode absurdo-comique, scandée d’images oniriques, portée par son grand dadais de héros, un procrastinateur à l’impassibilité majuscule. Le tableau pourrait être très plaisant (comme dans so

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Alain Guiraudie : «Faire le tour de la question du désir»

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Christophe Chabert | Vendredi 21 juin 2013

Alain Guiraudie : «Faire le tour de la question du désir»

Quand vous avez présenté L’Inconnu du lac à Cannes, vous avez fait monter une vingtaine de personnes sur la scène… C’est un geste qui résume votre démarche politique de cinéaste : un film, c’est plus une équipe lancée dans une aventure qu’un cinéaste tout seul.Alain Guiraudie : Effectivement, on fait le film avec tout le monde. Même des gens qu’on a tendance à considérer comme des figurants faisaient vraiment partie de l’équipe, ils étaient avec nous tout le temps. Les cinéastes doivent beaucoup aux techniciens, aux comédiens. J’ai longtemps cru à l’idée de l’auteur comme garant de la cohérence du film, et je m’aperçois de plus en plus que sans certaines personnes, je serais tombé dans des travers pas forcément intéressants. Je suis revenu de ce statut d’auteur sur un piédestal… Quant à la difficulté d’un tournage entièrement en extérieur…Le temps qui nous était imparti était très ric rac. On a beau tourner en Haute Provence pendant six

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Le Roi de l’évasion

ECRANS | D’Alain Guiraudie (Fr, 1h45) avec Ludovic Berthillot, Hafsia Herzi… (sortie en salles le 15 juillet)

Dorotée Aznar | Jeudi 9 juillet 2009

Le Roi de l’évasion

Armand est gros, pédé et il vend des tracteurs dans le Tarn. C’est une donnée objective, naturelle du nouveau film d’Alain Guiraudie, la norme de son héros qui, comme tous les héros, va la bousculer pour sortir de ce monde devenu trop étroit. Après sa rencontre avec Curly, jeune fille de seize ans (Hafsia Herzi, superbe de sensualité naïve), il vire sa cuti, l’arrache à ses parents et part avec elle sur les chemins de traverse pour une cavale sexuelle où les deux amants se défoncent à la dourougne. La dourougne ? Un «champignon qui tire sur le kiwi avec un arrière-goût de vanille», en fait un super-aphrodisiaque qui provoque instantanément une accélération maousse de la libido. Guiraudie nous avait habitué à ce genre d’inventions poético-bizarres, et il ne s’est jamais privé pour inscrire ses récits contemporains dans des grands espaces de (sud-)western. Mais le mélange d’amateurisme et d’auteurisme qui plombait son œuvre est gommé dans Le Roi de l’évasion par une rigueur nouvelle qui est un pas de géant vers le spectateur : les comédiens sont (presque) tous bons, les méandres du scénario n’ont rien d’arbitraire, le discours n’est jamais surplombant.

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