Monica Bellucci et Carole Bouquet : « on fait ce métier pour réaliser une partie des fantasmes de l'humanité »

Les Fantasmes | Duo vénéneux et de charme dans le film à sketches Les Fantasmes des frères Foenkinos, Carole Bouquet et Monica Bellucci incarnent un couple s’épanouissant en mêlant Eros et Thanatos. Une occasion d’évoquer avec elles et Stéphane Fœnkinos la question du fantasme…

Vincent Raymond | Lundi 16 août 2021

Photo : © Bertrand Vacarisas / Mandarin Production / Gaumont


Au générique, il est précisé que Les Fantasmes est une adaptation ; comment êtes-vous tombés sur l'original ?
Stéphane Foenkinos
: Ce sont les producteur Éric et Nicolas Altmayer qui sont venus avec ce projet. Mon frère David et moi, on était en train de travailler tranquillement sur un autre film et ils nous ont parlé d'un film australien sur le même principe — des gens qui se croisaient avec des fantasmes. Mon frère David m'a dit : « regarde ! ». C'était très drôle, très cru, mais je ne me voyais pas du tout faire un truc pareil. David l'a regardé et m'a dit : « t'es fou, c'est ça qu'on doit faire, mais on doit aller plus loin. » Et ça a été le défi : en fait, on en a conservé 10 ou 15%, mais on a étendu. La partie de Carole Bouquet et Monica Bellucci vient de notre âme très tourmentée (rires). Elles nous ont demandé : « mais comment vous avez sorti ça de votre tête ?! »

Carole Bouquet : Mais c'est qu'il n'y avait pas que ça ! Ils nous ont raconté plein d'autres fantasmes ! Une liste impressionnante… Il y a vraiment de tout, ils sont vraiment au point, hein, très pointus ! (rires)

Y a-t-il des choses personnelles dans ces personnages ?
SF
: Comme je le dit souvent : on est dans tous les personnages ! Qu'est ce que c'est excitant de pouvoir écrire et réaliser ! On est Carole et Monica, on est Denis et Suzanne, on est Karine et Jean-Paul, on est Ramzy… C'est super, parce qu'on peut se projeter dans tous les personnages. On ne fait pas encore des films autobiographiques, mais on s'en rapproche (rires). On a toujours aimé les personnages féminins, c'est notre manière de projeter, avec de la pudeur… On est aussi fascinés par les actrices.

Est-ce qu'il y a une ligne, une limite que vous n'avez pas voulu franchir ?
SF :
Je me souviens qu'avec les producteurs, on a un peu banni certains fantasmes — parce que ce qui nous intéressait, c'était de ne surtout pas juger. Si on ne juge pas, on peut aller très loin. Et quand on a la chance d'avoir des actrices pareilles qui vous suivent, on est aussi des spectateurs. Nous, on écrit « elles s'embrassent », on ne va rien leur demander. Et avant même qu'on ait besoin de leur dire, hop ! (rires)

Monica Bellucci : Et le premier jour, on se retrouve dans un lit ! Voilà, ça c'est la chimie magique de ce métier… Ça doit partir d'un coup, c'est un ensemble, une alchimie entre les acteurs, les réalisateurs qui doit s'écrire pour arriver à cette intimité.

Quand on est comédien ou comédienne, est-ce qu'il y a une forme d'excitation, de jouer ou d'incarner les tabous — et donc les fantasmes ?
CB
: Ben oui ! (rires)

MB : Je crois justement qu'on fait ce métier pour réaliser une partie des fantasmes de l'humanité.

SF : On était un peu dingue de leur proposer ça. Mais après, elles vont se croiser. Et la première fois qu'elles tournent ensemble, elles tournent dans un lit (rires). Je me souviens que Carole a téléphoné à quelqu'un le matin : « tu fais quoi, toi ? Moi, je passe ma journée dans le lit avec Monica… » (rires)

CB : Et ça marchait à tous les coups. « Ah aujourd'hui j'ai passé ma journée à embrasser Monica » (rires). Dure journée ! C'est à peu près ce que je racontais chaque fois… Et c'est tellement joli de l'avoir fait avec nous qui ne sommes plus des gamines ! Mais ce qu'on a remarqué — et c'est agréable — c'est que chez les autres, quand je le disais, ça faisait un “effet“, quand même. Et ce malgré notre grand âge, nous arrivions encore à faire rêver.

MB : Oui, c'est intéressant de parler de la féminité des femmes adultes, qui est un sujet pas abordé. Là, on va très loin dans notre fantasme — très loin dans le concept, jusqu'à la mort — mais c'est vrai, comme le dit Carole, que l'on touche à un argument qui est très nouveau pour notre époque. Toucher à la féminité des femmes après un certain âge.

CB : Et à la séduction entre 50 et 60 ans, qui s'élargit, à ma grande surprise. D'autant que sur le plateau, on voyait les réalisateurs contents — on se disait « bon, ben ils ont écrit, ils sont contents. » Mais j'ai pu constater autour de moi que ça marche : depuis qu'on a fait la première projection, on n'arrête pas de vouloir faire des photos de nous deux ; ça crée quelque chose qui intrigue beaucoup et qui fait fantasmer. On m'aurait dit que j'aurais fait fantasmer à 60 ans, je serais passée à autre chose. Eh bien pas du tout ! C'est merveilleux !

Comment vivez-vous le fait d'être des objets de fantasme dans votre vraie vie ?
CB
: (à Monica Bellucci) Madame ? Comment vous le vivez ? En fait, on ne le vit pas. En tout cas, moi en ce qui me concerne, pas du tout. C'est vraiment toujours un discours qui est très étranger : on me le dit, mais je n'y crois pas ; ce n'est pas moi. De toute façon, quand je fais ça, ce n'est pas moi ; comme disent les enfants, « c'est pas pour de vrai ». Effectivement, j'ai commencé avec un film qui s'appelle Cet obscur objet du désir. Mais moi je peux dire que ni obscure, ni objet de désir, je suis terrorisée, je me demande ce que je fais là, il y a un malentendu très souvent qui fait que vous ne vous rendez pas vraiment compte… Si vous prenez Brigitte Bardot, là, ça a dû être très très différent parce qu'effectivement, elle était un objet de fantasme et jouait énormément tout le temps là-dessus — elle n'avait pas beaucoup le choix de faire autre chose. Nous, on a eu la chance de pouvoir jouer avec ça et en même temps d'avoir d'autres rôles. On n'est pas enfermées là-dedans ; ça devient un jeu.

Mais au départ, c'était effectivement l'essentiel. Petit à petit, j'ai vu qu'on me donnait un peu plus de liberté, j'ai eu droit à un amant, ou alors on me quittait. Et après les metteurs en scène me punissaient. Le regard a changé quand j'ai eu le droit d'avoir un amant ; maintenant, j'ai le droit de tuer aussi (rires). On a une grande liberté de choix.

MB : C'est sûr quand on est jeune, ça prend beaucoup de place. Et faire passer un autre message prend du temps. Mais la beauté, si quelqu'un la vit mal, il faut se dire que ça passe : ça ne va pas durer ! Il y a différentes beautés qui arrivent, différentes de l'état biologique de la jeunesse… Et c'est très intéressant aussi de faire appel à cette beauté-là pour sortir de cette forme d'emprisonnement. En devenant adulte, notre physique change et on a accès à d'autres rôles parce qu'on acquiert une distance par rapport à ce qu'on a été.

CB : Maintenant, quand on me dit que je suis jolie — ça m'arrive encore — je suis très contente. À 18 ans, ça ne me faisait pas plaisir du tout. J'avais un ami, qui est parti, Jean-Claude Carrière, que j'ai connu à 18 ans qui me disait : « tu seras plus belle à 30 ans », à 30 « « tu seras plus belle à 40 ans » ; à 40 « tu seras plus belle à 50 ans ». Et à 50, je lui ai dit : « Et ?… » (rires). Mais il le pensait vraiment.

MB : (rassurante) Tu es très belle ! (rires)

CB : Là, ça devient très précieux parce que, effectivement, c'est fragile. C'est un moment pour une femme où c'est fragile. Depuis quelques années, si on me dit que je suis jolie, je dis merci. Je trouve ça très agréable. Quand j'avais 18 ans, je ne savais pas trop comment faire, c'était un peu embarrassant. Maintenant, je le savoure…


Les fantasmes

De Stéphane Foenkinos (Fr, 1h42) vec Karin Viard, Jean-Paul Rouve, Ramzy Bedia

De Stéphane Foenkinos (Fr, 1h42) vec Karin Viard, Jean-Paul Rouve, Ramzy Bedia

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Face à leurs fantasmes, six couples tentent d’explorer les faces cachées de leur vie intime. Six questionnements sur l’accès au plaisir. Du jeu de rôle à l’abstinence, en passant par l’exhibition, six histoires séparées avec au centre le même questionnement sur le désir aujourd’hui. Le sien mais aussi celui de l’autre…


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"Les Fantasmes" des frères Foenkinos : six couples en quête d’ardeur

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“OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire“ de Nicolas Bedos : agent blanchissant

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“OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire“ de Nicolas Bedos : agent blanchissant

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Les lauriers sont fanés : "Voyez comme on danse"

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Vincent Raymond | Mardi 9 octobre 2018

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Quinze ans environ après leurs premières aventures, le groupe d’Embrassez qui vous voudrez poursuit sa vie : Véro la poissarde, Elizabeth la distinguée et son fraudeur fiscal de mari, Lucie et son nouveau jules, Julien, un parano qui la trompe. Sans compter la descendance… On attendait avec une confiance raisonnable Michel Blanc pour cette suite d’un divertissement pimpant ayant laissé un agréable souvenir dans le flot des comédies chorales — ce désormais genre en soi qui nous gratifie trop souvent de représentants de piteuse qualité, à oublier comme de vieux mouchoirs. Force est de constater que le comédien-réalisateur et (jadis brillant) scénariste dilue ici paresseusement un ou deux rebondissements et quiproquos à l’ancienne (genre XIXe siècle) en rentabilisant les personnages caractérisés dans l’opus précédent. Seul Jean-Paul Rouve, très bon en velléitaire chronique, apporte un soupçon de fraîcheur. Cela devient une habitude chez lui, entre la vocation et l’apostolat, de sauver l’honneur des machins de guingois.

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Vincent Raymond | Mardi 7 novembre 2017

L’envie d’avoir envie :

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"M. & Mme Adelman" : un ego trip visant à côté

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Nicolas Bedos & Doria Tillier : « on fait un cinéma de l’entre-deux qui est celui qui nous plaît le plus. »

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Nicolas Bedos & Doria Tillier : « on fait un cinéma de l’entre-deux qui est celui qui nous plaît le plus. »

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L’Art de la fugue

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Christophe Chabert | Mardi 3 mars 2015

L’Art de la fugue

Tiré d’un best-seller de Stephen McCauley, L’Art de la fugue se présente en film choral autour de trois frères tous au bord de la rupture : Antoine se demande s’il doit s’engager plus avant avec son boyfriend psychologue ; Gérard est en instance de divorce avec sa femme ; et Louis entame une relation adultère alors qu’il est sur le point de se marier. Le tout sous la férule de parents envahissants et capricieux — savoureux duo Guy Marchand / Marie-Christine Barrault. On sent que Brice Cauvin aimerait se glisser dans les traces d’une Agnès Jaoui — ici actrice et conseillère au scénario — à travers cette comédie douce-amère à fort relents socio-psychologiques. Il en est toutefois assez loin, notamment dans des dialogues qui sentent beaucoup trop la télévision — les personnages passent par exemple leur temps à s’appeler par leurs prénoms, alors qu’ils sont à dix centimètres et qu’ils entretiennent tous des liens familiaux ou professionnels… C’est un peu pareil pour la mise en scène, plus effacée que transparente, tétanisée à l’idée de faire une fausse note. Malgré tout cela, le film se laisse voir, il arrive même à être parfois touchan

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Poursuivant ce qu’elle pense être une observation de la société française, Danièle Thompson invente surtout au fil des films une grande célébration des classes supérieures et de leurs valeurs : famille, religion, argent, apparences, réussite… Elle a beau, comme ici, créer des oppositions — les artistes contre les nantis, les candides contre les cyniques — ce n’est qu’une habile diversion avant la réconciliation finale — dans ce film-là, incroyablement bâclée. Et quand il s’agit de critiquer vaguement l’arrogance de ses personnages, c’est à travers des stéréotypes embarrassants, pas aidés par des comédiens parfois en pleine panade — Monica Bellucci est catastrophique en bourgeoise hystérique. Surtout, Des gens qui s’embrassent a l’ambition d’un film choral, mais se retrouve coincé dans un format de prime time d’évidence trop étroit et qui intensifie tous ses défauts : ainsi la narration avance par bonds temporels, s’attarde sur des événements sans intérêt et passe à toute vitesse sur ce qui pourrait créer du trouble — le déterminisme amoureux qui relie les deux cousines, par exemple.

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ECRANS | D'Alexandre Castagnetti (Fr, 1h36) avec Ludivine Sagnier, Nicolas Bedos, Clémentine Célarié

Jerôme Dittmar | Mercredi 27 mars 2013

Amour & turbulences

La comédie française étant ce qu'elle est, massivement lourde et vulgaire, il lui fallait un truc pour tromper sa beaufitude. Depuis le succès de L'Arnacœur, la comédie romantique est ainsi devenue son nouvel horizon, supposé apporter supplément d'âme et élégance à un cinéma qui fait peine à voir. Nouveau film éjectable du genre, Amour & turbulences commence pile là où se matérialise le rêve frustré de la comédie frenchy : à New York, entre les deux appartements chics des personnages, couple séparé avec fracas et se retrouvant dans un avion pour Paris, où ils refont le film de leur histoire. Malgré un pitch respectable et une mise en scène chiadée s'acharnant à faire la pub de sa virtuosité, ce petit kaléidoscope du déboire amoureux ne débouche sur rien, sinon son envie d'imiter joliment un patron auquel il ne pige pas l'essentiel. Alourdi par des dialogues balourds, des personnages insipides et un casting sans charme (Bedos sauve à peine sa peau), l'apprenti Lubitsch Alexandre Castagnetti se crash dès le décollage. Jérôme Dittmar

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La Délicatesse

ECRANS | De David et Stéphane Foenkinos (Fr, 1h48) avec Audrey Tautou, François Damiens…

Dorotée Aznar | Vendredi 16 décembre 2011

La Délicatesse

La France s’enfonce dans la sinistrose ? Rassurons-nous, nos gentils hommes à tout-faire de la culture veillent à lui redonner le moral à coups de feel good movies enrobés dans de la guimauve. Les frères Foenkinos transvasent donc le bouillasson littéraire de David en gentil mélodrame qui prend soin de ne fâcher personne. Son héroïne (Tautou) est gentille : après la mort de son aimé (et quelques saynètes à la Jeunet), elle se console avec son travail, compensant sa froideur intérieure par une efficacité productiviste. Jusqu’au jour où, dans un moment d’égarement, elle embrasse un collègue (Damiens), pas très beau, plutôt transparent mais très gentil, qui en retour se sent pousser des ailes. Deux options s’offraient aux Foenkinos : la comédie amère à la Blier sur la beauté cachée des laids ; le drame social où la pression de l’entourage met en échec la possibilité de franchir la barrière de classe. La Délicatesse louvoie gentiment entre ces deux courants, et n’était le travail formidable de François Damiens pour faire exister son personnage, finirait par n’en tra

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Des vents contraires

ECRANS | de Jalil Lespert (Fr, 1h31) avec Benoît Magimel, Isabelle Carré, Ramzy Bedia…

Jerôme Dittmar | Jeudi 8 décembre 2011

Des vents contraires

Cinéma français et roman hexagonal font rarement bon ménage. Adapté du livre éponyme d'Olivier Adam, déjà coupable de Je vais bien ne t'en fais pas, Des vents contraires emprunte la même voie d'un terrorisme émotionnel en quête de vérité sur la vie. Suivant la reconstruction d'un père et ses deux enfants immigrés à Saint Malo après la disparition inexpliquée de la mère, le film trouve dans ce macguffin un pur prétexte de scénario pour filmer moins l'absence de l'autre au monde, que ce qui autorise à compenser le manque en soi. Cinéma de l'égoïsme et de l'état d'âme brulé au fer rouge par son ignoble petite intrigue rondement menée, Des vents contraires ne parle que de culpabilité et de fautes à excuser ; jamais d'un authentique amour en suspens. Du côté des pères qui en bavent, Lespert filme la vie comme une épreuve et avec le réalisme d'une thérapie de plateau télé. L'auteur est plus fin lorsqu'il observe les enfants, mais il a hélas pris le pire bouquin : gris, déprimant, vain.Jérôme Dittmar

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Ne te retourne pas

ECRANS | De Marina De Van (Fr-Lux-Belg-It, 1h51) avec Sophie Marceau, Monica Bellucci…

Christophe Chabert | Mercredi 27 mai 2009

Ne te retourne pas

Marina De Van, ancienne scénariste de François Ozon, avait signé un premier film intrigant, bancal mais intéressant, Dans ma peau. Rien ne laissait donc penser que son deuxième long serait une telle catastrophe… C’est pourtant le cas ici : rien ne passe, ni l’idée de départ (une femme se transforme en une autre sans que cela provoque de réaction particulière dans sa famille), ni sa mise en équation scénaristique (retour à l’enfance et au trauma oublié), ni sa mise en scène (une suite d’effets balourds traités avec une esthétique outrageusement lisse et laide). Le pire étant le jeu des acteurs, qui semblent paumés dans une sitcom métaphysique, récitant leurs dialogues avec un manque de conviction sidérant. On n’est pas loin du nanar complet, et l’ambition de De Van (placer son film quelque part entre Nicolas Roeg et L’Échelle de Jacob) vire au pensum prétentieux à fort potentiel de ridicule. CC

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