Au TNP, les parts d'ombres de Christiane Jatahy

Théâtre | Christiane Jatahy, brésilienne, surestimée star du théâtre en France, vient au TNP avec sa dernière création en date, très aboutie. Dans "Entre chien et loup", variation sur le film "Dogville", elle parvient à mêler avec virtuosité ce que jusqu'ici elle scindait en deux : témoigner de la déliquescence de son pays et explorer toujours plus l'outil vidéo. Avec des acteurs parfaits.

Nadja Pobel | Mercredi 17 novembre 2021

Photo : © Magali Dougados


Gracia vient de fuir son pays totalitaire, le Brésil, et débarque, sans papier, dans une communauté qu'elle pense protectrice. Ce sera sans compter avec la perversité de ses membres de vouloir jauger l'étrangère et observer, comme des apprentis chimistes, les réactions que son arrivée peut générer sur ses composantes. Dogville se déroulait aux États-Unis et Lars von Trier, après Les Idiots et Breaking the Waves, posait sa caméra sur une boite noire et des traits blancs au sol pour délimiter les espaces. Il faisait du théâtre avec Nicole Kidman. Cinéaste et metteuse en scène, Christiane Jatahy explore la jonction de ces deux arts depuis 2003 avec plus ou moins de bonheur. Sa Julia, qui l'a fait connaître (et triompher) dans nos contrées, n'est rien moins qu'une mauvaise tentative de subversion. En grossissant le trait de Mademoiselle Julie de Strindberg et en faisant une poussive démonstration des rapports de domination au sein d'une famille bourgeoise via une scène sexuelle filmée derrière un paravent et diffusée en live en quatre par trois mètres, elle a surtout montré que sa systématisation de la vidéo entremêlée au jeu sur le plateau n'est rien s'il n'est qu'une caricature du propos initial. Une réduction même. Le Théâtre de la Croix-Rousse, qui accueillait Julia en début de mois, nous a permis de raccrocher ce wagon d'une artiste qui n'avait jusque-là jamais été vue à Lyon.

Fuir Bolsonaro

Le TNP de Villeurbanne poursuit les présentations avec une pièce autrement plus solide. La densité de sa troupe (dix acteurs et actrices) permet de voir à quel point Jatahy a l'art de jouer de la multiplicité des plans possibles. Elle rajoute sur écran un enfant qui n'est pas sur ce plateau où le village, sans cloison, est représenté. Tout en dirigeant le regard du spectateur vers telle ou telle action, elle offre des contrepoints qui épaississent son sujet — un regard jaloux en fond de scène par exemple, retransmis sur grand écran. Elle traque ainsi ce qui va faire basculer cette fable humaniste vers la cruauté, strate par strate. Gracia a acheté les figurines d'une échoppe sans les payer. La voici lestée d'une dette infernale (travailler plus que les autres en étant payée moins, services sexuels et donc viols...) d'autant plus qu'un article circulant sur Internet relaie qu'elle serait impliquée dans une affaire criminelle. C'est le poison de la méfiance qu'inocule Jatahy via Lars Von Trier et qu'elle va déployer jusqu'à faire un parallèle avec son Brésil où, à force de fausses informations diffusées, un fasciste a pris le pouvoir. In fine, en contre du carnage final de Dogville, elle souhaite que ne règnent, sur le plateau, plus que « le silence et la stupéfaction ».

Auparavant, durant presque deux heures, elle a impulsé un rythme soutenu à sa dramaturgie avec des scènes raides parfois trop étirées (le viol dans la camionnette servant à transporter des pommes). Mais elle parvient avec ses acteurs rodés et puissants (Matthieu Samper déjà passé par la case Ostermeier notamment ou Julia Bernat, son actrice fétiche, déjà dans Julia) à faire son spectacle le plus abouti, créé à Avignon cet été où pour la deuxième fois elle était invitée après un épisode de Notre Odyssée, simpliste, sur son pays.

Souvent trop (voire très) démagogique dans son traitement du plateau (ah les fêtes auxquelles le public était invité à participer pour La Règle du jeu à la Comédie Française !, le plein feu sur la salle), elle dose enfin ses ingrédients dans cet Entre chien et loup sans accroc. Ce spectacle, qui reprend les éléments de ses précédents opus en les maitrisant plus et en leur donnant plus de consistance, est finalement impressionant.

Entre chien et loup
Au TNP du samedi 20 novembre au samedi 4 décembre


Entre chien et loup

D'après le film "Dogville" de Lars Von Trier, ms et réalisation filmique Christiane Jatahy, en français et portugais surtitré, 1h50
Théâtre National Populaire 8 place Lazare-Goujon Villeurbanne
Jusqu'au 4 décembre 2021, du mar au sam à 20h sf jeu à 19h30, dim à 15h30


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“Titane” de Julia Ducournau : au lit, motors !

Palme d'Or 2021 | Une carrosserie parfaitement lustrée et polie, un moteur qui rugit mais atteint trop vite sa vitesse de croisière pépère… En apparence du même métal que son premier et précédent long-métrage, Grave, le nouveau film de Julia Ducournau semble effrayé d’affronter la rationalité et convoque le fantastique en vain. Dommage.

Vincent Raymond | Jeudi 15 juillet 2021

“Titane” de Julia Ducournau : au lit, motors !

Victime enfant d’un accident de voiture dont elle a été la cause, Alexia vit depuis avec une plaque de titane dans le crâne. Devenue danseuse, elle se livre en parallèle des meurtres affolant le sud de la France et “s’accouple” avec une voiture. Pour se faire oublier après une soirée très sanglante, Alexia endosse l’identité d’Adrien, un adolescent disparu depuis dix ans. Son père, un commandant de pompiers détruit, va cependant reconnaître ce “fils” prodigue et l’accueillir… Programmé par la Semaine de Critique en 2016, le sympathique Grave avait instantanément transformé Julia Ducournau, dès son premier long-métrage, en nouvelle figure de la hype cinématographique française. Sans doute les festivaliers, déjà peu coutumiers des œuvres se revendiquant d’un “autre cinéma” louchant vers le fantastico-gore, la série B et les séances de minuit, avaient-il été titillés par le fait que ce film soit signé non pas par l’un des olibrius vaguement inquiétants fréquentant les marches du Palais (Gaspar

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Aime ma sœur : "Éléonore" de Amro Hamzawi

Comédie | "Éléonore" ? Désuet et dispensable, avec Nora Hamzawi.

François Cau | Vendredi 25 septembre 2020

Aime ma sœur :

Bavarde impénitente, gaffeuse patentée, en panne d’amour, Éléonore accepte un job alimentaire d’assistante chez un éditeur de romans érotiques. Elle va mettre le souk, mais dans l’intérêt général… Transposant son histoire pour que sa sœur Nora puisse l’interpréter, Amro Hamzawi signe une comédie sentimentale désuète pour l’export, pleine de cartes postales et de Parisiennes trop agaçantes mais sexy (ô-l’amûr-jolie-madmoizel). Hors d’âge et relativement dispensable. Éléonore ★☆☆☆☆ Un film de Amro Hamzawi (Fr, 1h25) avec Nora Hamzawi, Julia Faure, Dominique Reymond…

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Julia Deck : voisins voisinent

Littérature | Avec Propriété privée, l'un des bijoux de cette rentrée, Julia Deck ausculte par le prisme de l'enfer pavillonnaire, entre jeu de piste et jeu de dupes, l'impossibilité d'être soi dans la grande marmite du vivre ensemble.

Stéphane Duchêne | Mercredi 12 février 2020

Julia Deck : voisins voisinent

[Edit-Fête du Livre] « La propriété c'est le vol » disait Proudhon. Ou Patrick Balkany, on ne sait plus. Mais ça, c'est dans le meilleur des cas. Parce que la propriété, privée, ce peut être bien pire. Ce peut-être l'Enfer, et l'Enfer c'est toujours un peu les autres. Voilà l'expérience, amère comme le Spritz tourné au soleil de l'autosatisfaction bourgeoise, qu'en font Eva et Charles, dans Propriété privée. Voulant fuir une vie à louer dans la meute parisienne, le couple investit (dans) un pavillon d'un éco-quartier de banlieue gentiment gentrifié. Sauf que de l'autre côté du mur il y a les Lecoq dont l'insupportable bonne figure cache mal de gluants et provocateurs empêcheurs de tourner en rond : elle avec ses mini-shorts et son bonheur markété agités à la face de l'autre ; lui dont la présence au monde est si imposante qu'elle inonde tout – qu'il rentre chez lui, on le suit à la trace sonore, qu'il fasse des travaux, c'est l'allée des voisins qui s'encombre de gravats, qu'il couche avec u

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Les sœurs cachées : "La Vie invisible d'Euridice Gusmao"

Drame | Rio de Janeiro, 1950. Les sœurs Gusmao ne se quittent jamais. Jusqu’au jour où Euridice part avec un marin de fortune mais revient au bercail où son père la répudie en lui interdisant de revoir sa sœur Guida qui rêve de devenir concertiste. Des années durant, elles se frôleront sans se voir…

Vincent Raymond | Mardi 10 décembre 2019

Les sœurs cachées :

Il semble appartenir à un passé révolu, subit l’infamante qualification de sous-genre… Pourtant, le mélo n’a rien perdu de sa vigueur ; au contraire bénéficie-t-il d’un regain d’intérêt de la part des cinéastes, trouvant sans doute dans l’inéluctable fatalité de son dénouement une pureté proche de la tragédie antique, et une manière de résistance à l’insupportable mièvrerie du happy end. Au reste, n’est-il pas plus aisé d’obtenir l’empathie du public en sacrifiant ses personnages ? Karim Aïnouz ne se prive pas de le faire dans cet habile tire-larmes qui joue avec les nerfs en multipliant les occasions manquées de retrouvailles entre Euridice et Guida, entre frôlements fortuits et croisements entravés. Balayant 70 ans de vie brésilienne, il opère un sacré raccourci dans le récit de la condition féminine de ce pays qui, aujourd’hui, semble oublier l’un des deux termes de sa devise Ordre et Progrès — indice, ce n’est pas l’Ordre. La régression sociétale actuelle renvoie directement au contexte du début du film, c’est-à-dire au patriarcat bas du front inféodé à la morale, soumis à la peur de l’opinion p

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Jazz à Vienne : les premiers noms et un album Panini

Festival | Comme chaque année, les festivités estivales de Jazz à Vienne commencent à être dévoilées à l'approche de l'hiver. En plus des premiers noms, le festival innove cette fois un drôle de projet anniversaire : un album Panini.

Stéphane Duchêne | Mercredi 4 décembre 2019

Jazz à Vienne : les premiers noms et un album Panini

Non content d'accueillir, pour donner forme à l'identité visuelle de sa quarantième édition, les talents graphiques de Juanjo Guarnido (connu et multiprimé pour le culte Blacksad, également décorateur et animateur), Jazz à Vienne innove cette année en confiant au dessinateur habité par la grande vitalité du festival les rênes visuelles du concert dessiné monté en partenariat avec le festival d'Angoulême et qui réunira donc l'Espagnol et le plus Français des bluesmen anglais, Hugh Coltman. Autre britannique habitué de JAV, Jamie Cullum, passé au fil des ans et des disques de petit fiancé rebelle du jazz à celui de mètre-étalon. Cette année, Jazz à Vienne mettra surtout le cap sur l'Afrique avec le projet pluridisciplinaire Africa2020 étalé sur l'ensemble de l'année et du territoire français à la remorqu

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Littérature | Avec Propriété privée, l'un des bijoux de cette rentrée, Julia Deck ausculte par le prisme de l'enfer pavillonnaire, entre jeu de piste et jeu de dupes, l'impossibilité d'être soi dans la grande marmite du vivre ensemble.

Stéphane Duchêne | Mardi 8 octobre 2019

Julia Deck : voisins voisinent

« La propriété c'est le vol » disait Proudhon. Ou Patrick Balkany, on ne sait plus. Mais ça, c'est dans le meilleur des cas. Parce que la propriété, privée, ce peut être bien pire. Ce peut-être l'Enfer, et l'Enfer c'est toujours un peu les autres. Voilà l'expérience, amère comme le Spritz tourné au soleil de l'autosatisfaction bourgeoise, qu'en font Eva et Charles, dans Propriété privée. Voulant fuir une vie à louer dans la meute parisienne, le couple investit (dans) un pavillon d'un éco-quartier de banlieue gentiment gentrifié. Sauf que de l'autre côté du mur il y a les Lecoq dont l'insupportable bonne figure cache mal de gluants et provocateurs empêcheurs de tourner en rond : elle avec ses mini-shorts et son bonheur markété agités à la face de l'autre ; lui dont la présence au monde est si imposante qu'elle inonde tout – qu'il rentre chez lui, on le suit à la trace sonore, qu'il fasse des travaux, c'est l'allée des voisins qui s'encombre de gravats, qu'il couche avec une femme, c'est la vô

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Qui s’y frotte… : "Bacurau"

Le film de la Semaine | Après Aquarius, Kleber Mendonça Filho s’associe à Juliano Dornelles pour livrer une fable picaresque futuriste, entre Les Chasses du Comte Zaroff et Les Aventures d’Astérix version brésilienne. Corrosif, sanglant et… visionnaire ? Prix du Jury à Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mardi 24 septembre 2019

Qui s’y frotte… :

Nordeste brésilien, dans un futur proche. De retour à Bacurau pour enterrer sa grand-mère, Teresa remarque que le village est de plus en plus enclavé, comme coupé du monde. Les choses vont s’aggraver en présence de bien curieux étrangers. Mais Bacurau n’a pas dit son dernier mot ! Il y a trois ans, Kleber Mendonça Filho nous assénait une claque cuisante qui, à bien des égards, prophétisait métaphoriquement les prémices du populisme bolsonarien : on assistait en effet dans Aquarius à la déliquescence d’une société où le bon droit valait tripette face au poids des intérêts privés (et à leur omnipotence acquise par la corruption) ; où la maison Brésil semblait dévorée de l’intérieur, ses fondations menaçant de rompre à tout moment. Comme s’il souhaitait mettre entre parenthèses le temps présent, le cinéaste — en duo ici avec Juliano Dornelles — en propose avec Bacurau

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Sous les cheveux de Cate Blanchett : "Manifesto"

Snobby arty | de Julian Rosefeldt (All, 1h38) avec Cate Blanchett, Ruby Bustamante, Ralf Tempel…

Vincent Raymond | Mardi 22 mai 2018

Sous les cheveux de Cate Blanchett :

Art véhiculaire par excellence, le cinéma reflète et diffuse bien fraternellement les œuvres créées dans d’autres disciplines. Mais toutes les propositions conceptuelles ne supportent pas de manière égale l’inscription dans le cadre cinématographique : la plupart nécessitent un minimum de transposition, d’adaptation au langage audiovisuel. Certaines demeurent cependant hermétiques ou absconses au grand public, pouvant même susciter un violent rejet de sa part lorsqu’elles dissimulent leur véritable propos derrière un paravent commercial — souvenons-nous du déconcertant Zidane, un portrait du XXIe siècle (2006) de Gordon et Parreno, qui avait plus à voir avec l’entomologie abstraite qu’avec l’hagiographie sportive. Manifesto se présente partiellement masqué, avançant un double concept : une mise en images libre de quelques grands écrits théoriques ayant structuré la pensée politique ou artistique humaine ET l’interprétation/déclamation desdits textes par la même comédienne incarnant treize personnages (disons, stéréotyp

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Paumé dans la Grosse Pomme : "Nobody's Watching"

American dream | de Julia Solomonoff (Arg-Col-Br-É-U-Fr, 1h41) avec Guillermo Pfening, Elena Roger, Rafael Ferro…

Vincent Raymond | Mardi 24 avril 2018

Paumé dans la Grosse Pomme :

Comédien dans une série télé, Nico a plaqué l’Argentine du jour au lendemain pour tenter de percer à New York. Et ainsi s’éloigner d’une relation amoureuse toxique avec son producteur. Mais aujourd’hui, créchant à droite et à gauche, il galère en accumulant les petits jobs au noir… Ce portrait doux-amer d’un personnage à la poursuite d’une chimère (réussir à New York !) n’est pas exempt de charme ; il en faut pour masquer la vérité d’une situation rongée au fil des saisons par la précarité, les désenchantements et la nécessité d’avaler des concessions. En définitive, Nico exerce davantage ses talents de comédien lorsqu’il doit simuler pour ses proches une situation florissante — ou, à tout le moins, prometteuse. Nobody’s Watching, “personne ne regarde“ se révèle autant un constat qu’une mise en garde à son attention : qu’il soit devant la caméra de la supérette où il subtilise de quoi manger ou en concurrence avec d’autres comédiens, Nico semble invisible dans cette grande cité. Tout semble lui contester sa place, voir son identité — tel ce responsable d

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Il y a comme un loup… : "Les Bonnes Manières"

drame fantastico-lesbien | de Juliana Rojas & Marco Dutra (Br-Fr, int. -12 ans, 2h15) avec Isabél Zuaa, Marjorie Estiano, Miguel Lobo…

Vincent Raymond | Mardi 20 mars 2018

Il y a comme un loup… :

Clara, infirmière des favelas de São Paulo, est recrutée par Ana, jeune bourgeoise célibataire pour l’accompagner durant la fin de sa grossesse. Le terme s’approchant, les deux femmes que tout oppose en font de même et Clara découvre qu’Ana est enceinte d’un loup-garou… On aurait a priori toutes les raisons de souscrire à ce projet désirant embrasser d’une large gueule dentue des thématiques aussi diverses que l’inégalité sociale, l’esthétique gore et l’érotisme. Faisant fi des carcans, Les Bonnes Manières se plaît à entrechoquer les formes et les faire se succéder à bon escient dans sa première partie, celle de la gestation — phase tellement féminine qu’elle se révèle ici totalement dépourvue de présence masculine. Cette dernière est même représentée comme une menace, une autorité agressive ou rejetante ; bref une entité dispensable dont Clara et Ana parviennent aisément à s’abstraire en entamant leur idylle. La seconde partie, plus réaliste et cependant plus métaphorique, se trouve plombée par un désir de fantastique certes exaucé par la démoc

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La suite à l’anglaise : "Kingsman - Le Cercle d’or" de Matthew Vaughn

Espionnage | de Matthew Vaughn (G-B-EU, 2h21) avec Taron Egerton, Colin Firth, Mark Strong, Julianne Moore…

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

La suite à l’anglaise :

Promu Agent Galahad et fiancé à une princesse scandinave, le jeune Eggsy a tout l’avenir devant lui. Las ! La trafiquante de drogue psychopathe Poppy Adams éradique Kingsman. Pour se venger, Eggsy va pouvoir compter sur Merlin et les cousins d’Amérique de l’Agence Statesman… Stupéfiante combinaison entre un spoof et un action movie (à la violence hallucinante, mais monstrueusement bien chorégraphiée), Kingsman (2015) aurait difficilement pu demeurer à l’état de singleton — d’autant qu’il s’était révélé des plus rentables. Certes, ce nouvel opus ne bénéficie plus de l’effet de surprise du précédent, mais il renoue avec les fondamentaux de ce qu’il faudra donc considérer comme la matrice de la franchise, plaçant dès l’ouverture sa séquence de bravoure : une poursuite dans les rues de Londres dont la réalisation n’a rien à envier aux MI où cavale Tom “Peter Pan” Cruise. Si Kingsman est ouvertement plus décalé que James Bond, longeant volontiers les rives du fantastique ou de la parodie sarcastique, il se montre a

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"Rara" de Pepa San Martín : la défaite des mères

ECRANS | de Pepa San Martín (Arg-Chil, 1h28) avec Mariana Loyola, Agustina Muñoz, Julia Lübbert…

Vincent Raymond | Mardi 20 juin 2017

Le Chili, de nos jours. Sara, dite Rara, et sa sœur Cata, vivent sous le toit de leur mère partageant son existence avec une femme. Rien de bien extraordinaire pour les fillettes, qui pourtant doivent se montrer discrètes sur le sujet : leur père et le contexte ambiant ne sont guère progressistes… Plus jamais seul, La Visita, aujourd’hui Rara et très bientôt La Région Sauvage… Ces derniers mois, le cinéma sud-américain traite avec insistance des questions LGBT. De sa diabolisation principalement et de la honte (ou de la crainte) pour les familles à avouer que l’un des leurs est homosexuel·le, comme si une vague de moralisme rétrograde avait englouti le continent. En réaction, on risque de voir fleurir beaucoup de films-dossiers inspirés d’histoires vraies, tels que celui-ci, montrant comme une juge s’est vue dessaisie de la garde de ses filles à cause de son orientation homosexuelle. Si Rara se bornait à cela, il serait tout juste illustratif, genre “mercredi-de-la-vie” ; il joue en sus sur un ressort inattendu : l’attitude a

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"Grave" : tu vas prendre chair !

Le Film de la Semaine | Parabole initiatique apprêtée en conte ogresque, la première réalisation de Julia Ducournau conjugue gore soft avec auteurisme arty. Un galop d’essai qui vaut une pinte de bon sang, même s’il finit, hélas, en eau de boudin. À réserver à celles et ceux qui ont de l’estomac.

Vincent Raymond | Mardi 14 mars 2017

Débarquant en école vétérinaire, la frêle Justine est saisie d’une étrange pulsion : elle se découvre un goût soudain pour la viande… humaine. Cet appétit contre-nature, qui surgit parmi moult perturbations et dérèglements, affecte dans un premier temps cette jeune femme issue d’une famille de végétariens. Avant de lui ouvrir de nouveaux horizons… Pour asseoir leur aura horrifique, les œuvres d’épouvante font volontiers précéder leur sortie de rumeurs insolites censément survenues lors des premières séances publiques, nourries d’évanouissements, syncopes et autres catalepsies. Grave n’échappe pas à cette tradition (commerciale) ; il tranche cependant par son origine “exotique” pour un film de genre — la France — et ses aspirations esthétiques revendiquées. Le fait qu’il ait en sus été présenté à la Semaine de la Critique l’a nimbé d’emblée d’un prestige de ravissant monstre, qui a alléché tous les assoiffé(e)s d’hémoglobine scandaleuse et de transgressions sur grand écran. Le grand écarlate Julia Ducournau use avec délices des lignes de fuites et des profondeurs offertes par le décor de l

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Julia Ducournau : « je parle d’abord aux corps des spectateurs avant de parler à leur tête »

3 questions à... | D’ores et déjà assuré de figurer parmi les concurrents au prix du meilleur premier long-métrage l’an prochain, Grave est avant même sa sortie un phénomène international.

Vincent Raymond | Mercredi 15 mars 2017

Julia Ducournau : « je parle d’abord aux corps des spectateurs avant de parler à leur tête »

D’où vous vient cet attachement viscéral à la question du corps et l’organique ? Julia Ducournau : La question de l’organique est depuis toujours au centre de ce que je fais — même dans mon premier court-métrage pourri à la Fémis ! C’est une thématique très personnelle : l’intérêt pour le corps existe depuis que je suis toute petite. Mes parents sont médecins, ça a nourri beaucoup de fantasmes chez moi et mes premières amours cinéphiles (Cronenberg, dont je parle tout le temps) traduisent bien le fait que pour moi, le corps a toujours été un sujet passionnant par sa trivialité et son aspect ontologique, humaniste. Quand je fais mes films, je parle d’abord aux corps des spectateurs avant de parler à leur tête. J’aime beaucoup l’idée de ressentir des choses avant de les analyser. Les films où je prends le plus de plaisir sont comme ça. C’est ce que j’essaye de faire en général

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Caroline Deruas : « Je suis très contente de sentir des gens qui ont envie de faire des choses barrées »

Entretien | Fantômes et sculptures se confondent à la Villa Médicis et les tourments intérieurs des personnages troublent un peu plus la frontière entre fantasme et réalité. Eléments de réponse sur ce théâtre sensoriel avec la réalisatrice de L’Indomptée, Caroline Deruas.

Julien Homère | Lundi 20 février 2017

Caroline Deruas : « Je suis très contente de sentir des gens qui ont envie de faire des choses barrées »

Pourquoi la Villa Médicis est le lieu du film ? Caroline Deruas : J’ai été en pensionnat dans cet endroit durant une année. Pour m’approprier davantage le lieu, j’ai décidé d’en faire une déclaration d’amour filmée. J’ai eu tout de suite des scènes en tête, très baroques et irréalistes. Dans le film, la Villa est un personnage à part entière. Pour moi, elle est une mère à la fois protectrice et étouffante dont la voix serait la musique du film. C’est une sorte de chant des sirènes qui attire les artistes dans son ventre et les mange. Après, je reconnais qu’il peut y avoir beaucoup de choses inconscientes dans le film. Les références culturelles dans L’Indomptée sont-elles réfléchies ? Elles sont multiples mais dans mes court-métrages, je vois qu’il y avait toujours un film phare qui donnait une direction. Pour celui là, ce n’était pas du tout le cas. J’avais l’impression de me libérer de mes influences, même si je suis une passionnée de cinéma depuis que je suis gosse. Le seul film que je revoyais un peu était Mulholland Drive de David Lynch. Comme je

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Cinéma saignant

ECRANS | Programmé par la Semaine de la Critique, Grave fut la sensation gore du dernier festival de Cannes — il faut dire qu’il n’y a pas beaucoup de cinéma de (...)

Vincent Raymond | Mardi 7 février 2017

Cinéma saignant

Programmé par la Semaine de la Critique, Grave fut la sensation gore du dernier festival de Cannes — il faut dire qu’il n’y a pas beaucoup de cinéma de genre sur la Croisette. Pour comprendre pourquoi les festivaliers ont eu le cœur au bord des lèvres devant les tribulations de cette étudiante en école vétérinaire saisie d’une pulsion carnivore, rendez-vous à l’avant-première en présence de la réalisatrice Julia Ducournau. Bon appétit, bien sûr ! Grave Au Comœdia le mercredi 8 février à 20h

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"À Jamais" : possession, le retour

ECRANS | de Benoît Jacquot (Fr-Port, 1h30) avec Mathieu Amalric, Julia Roy, Jeanne Balibar…

Vincent Raymond | Mardi 6 décembre 2016

Un réalisateur meurt dans un accident alors qu’il travaille à un nouveau projet. Sa nouvelle compagne et actrice investit alors son absence, au point de ressentir comme une étrange résurgence de sa présence… Inspiré par sa nouvelle muse Julia Roy, l’infatigable Benoît Jacquot poursuit une œuvre habitée par le trouble en s’essayant au film de fantôme. Poursuivre, c’est d’ailleurs le principe de ce thriller “métapsychologique” adoptant un chemin labyrinthique, dupliquant réalité et souvenirs transformés ; faisant la part belle à l’onirisme et aux contours flous de l’état modifié de conscience. Les séquences s’enchaînent dans une splendide disjonction, comme une cascade de songes en mouvement. Sommes-nous dans le dédale d’un deuil impossible dégénérant en pathologie, ou bien assiste-t-on au contraire à son accomplissement — certes particulier ? L’ambiance que dispense Jacquot rappelle celle du mal-aimé Femme Fatale (2002) de DePalma ou de Alice ou la dernière fugue (1976), dont Chabrol disait qu’il était “hélicoïdal” ; des films envoûtants dans lesquels il faut savoir s’abandon

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Insomniaque

Clubbing | Trois plans pour vos nuits blanches.

Sébastien Broquet | Mardi 15 novembre 2016

Insomniaque

19.11.16 > LE PETIT SALON JULIAN JEWEIL Longtemps, il fut le protégé de Popof via la famille Form Music et parsemait les clubs de la planète de sa techno oscillant entre minimale et mélodique, surfant sur la vague d'un hit inaugural, Air Conditionné, paru en 2007. Julian Jeweil s'est affranchi de la tutelle, a signé sur Cocoon un autre hit baptisé Soho, sorti plusieurs maxis sur +8 Records et remixé Moby avant de réellement exploser en 2015, s'imposant alors comme incontournable. Ce soir, il sera accompagné d'un Lyonnais qui grimpe : Anton X. French touch. 19.11.16 > BELLONA MARGARET DYGAS Chouette, chouette, chouette ! Margaret Dygas est en ville et c'est une excellente nouvelle tant la résidente du Panorama Bar distille des sets techno ravageurs depuis plusieurs années,

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"Rodéo" : aiguille et meule de foin

ECRANS | de Gabriel Mascaro (Bré, Uru, P-B, 1h41) avec Juliano Cazarré, Maeve Jinkings, Vinicius de Oliveira…

Vincent Raymond | Mardi 6 septembre 2016

Il est des arguments de films laissant pantois, révélant l’incommensurable faculté d’imagination de leurs auteurs. Pour son atypique galerie de personnages, Rodéo mérite le pompon (à défaut des oreilles et de la queue) : on y suit une petite communauté réunie autour d’une camionneuse se livrant à des danses grimées le soir, et de sa fille. Parmi le groupe figure un vacher, Iremar, spécialiste du talcage de queues de taureau, ayant le stylisme pour violon d’Ingres. Son charme lui vaut d’être courtisé par une vendeuse de parfums proche d’accoucher — ce qui ne l’empêche pas d’arrondir ses fins de mois en étant veilleuse de nuit dans une usine textile… Derrière ce capharnaüm baroque se dessine la situation économique calamiteuse des habitants du Nordeste (au Brésil), condamnés à empiler les boulots pour ne pas même s’en sortir ; à peine surnager jusqu’à un lendemain autant baigné d’incertitudes. C’est sans doute pour cela qu’Iremar et les autres ont des dérivatifs aussi exotiques. Lui cultive l’insolite jusque dans ses transgressions, en volant du sperme d’étalon (plutôt comique) ou en s’offrant des rendez-vous câ

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Money Monster : Jodie Foster joue sur du velours

ECRANS | de Jodie Foster (E-U, 1h35) avec George Clooney, Julia Roberts, Jack O’Connell…

Vincent Raymond | Mardi 17 mai 2016

Money Monster : Jodie Foster joue sur du velours

Auteure jusqu’alors de trois longs-métrages tournant autour d’une sphère domestique plutôt hétérodoxe — on frise la litote si l’on se remémore Week-end en famille (1996) ou Le Complexe du Castor (2011) —, la réalisatrice Jodie Foster marque avec Money Monster une vraie rupture en s’essayant à un registre qu’elle a souvent eu l’occasion de pratiquer en tant que comédienne : le thriller. Sans être bouleversant d’originalité, son film répond aux exigences du genre en combinant efficacité rythmique et interprétation zéro défaut. Cela dit, la roué Jodie a joué sur du velours en composant un couple ayant, depuis Soderbergh, une complicité avérée : Julia Roberts et George Clooney, au-delà de leur image glamour respective, semblent faits pour se donner la réplique sur un mode taquin. Leur cohésion ressemble à cette oreillette dont l’un ici est équipé, et à travers laquelle l’autre lui parle ; un lien invisible contribuant à consolider l’empathie éprouvée par le public pour leurs personnages. Permet-il par ricochet de mieux apprécier sa critique conjointe des relations incestueuses entre la finance et les médias, deux empires de l’imm

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Le Voyage de Fanny : Lola Doillon se frotte à l'Histoire

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Vincent Raymond | Mardi 17 mai 2016

Le Voyage de Fanny : Lola Doillon se frotte à l'Histoire

Au départ, il y avait l’histoire vraie de Fanny Ben-Ami, gamine de 12 ans ayant courageusement mené en sûreté (en Suisse) une troupe de gamins juifs menacés d’être raflés pendant l’Occupation. Et Lola Doillon, qui désirait pour son troisième long-métrage se confronter à l’Histoire tout en dirigeant à nouveau de jeunes interprètes. La rencontre entre le sujet et la réalisatrice a donné lieu à ce film qu’elle souhaitait “d’aventures”. Certes, il y a ce focus utile sur les enfants cachés (bon point) ; bien sûr la détermination de l’héroïne est très visible grâce à Léonie Souchaud, belle découverte rappelant par certains aspects Adèle Haenel à l’époque des Diables (2001) de Christophe Ruggia. Mais Le Voyage de Fanny demeure terriblement scolaire, comme si justement il ne tenait pas spécialement à s’adresser à un autre public que celui des écoles. Pourtant, quel splendide défi que celui de filmer pour tous et pour chacun...

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Aux yeux de tous

ECRANS | de Billy Ray (É-U, 1h51) avec Julia Roberts, Chiwetel Ejiofor, Nicole Kidman…

Vincent Raymond | Mardi 22 mars 2016

Aux yeux de tous

Hollywood, usine à remakes… En signant celui de El secreto de sus ojos (2009), Billy Ray n’a cependant pas la main trop malheureuse. Car si Juan José Campanella intégrait son film dans un contexte politique rarement exploré (les prémices de la dictature argentine), son thriller manquait de substance, de rythme. Quitte à choir dans la caricature, Aux yeux de tous peut essuyer des reproches opposés : l’efficacité prime sur l’ancrage historique — la période consécutive à l’attentat contre le World Trade Center. On perd en originalité ce que l’on gagne en sensations pures — mais l’on conserve une très correcte séquence dans un stade ! Aux yeux de tous permet également d’opérer un constat : en plaçant côte à côte Julia Roberts et Nicole Kidman, on voit très clairement laquelle des deux ne mise pas tout sur son apparence et livre une réelle composition. VR

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European Lab met les idées au clair

CONNAITRE | ​Pas facile de discuter valeurs démocratiques et mutations urbaines entre deux marathons électro. C'est pourtant ce à quoi vous invite cette année encore l'European Lab, qui plus est en très bonne compagnie. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 12 mai 2015

European Lab met les idées au clair

L'an passé, l'European Lab avait tenu session dans la foulée d'élections marquées par une franche montée de l'euroscepticisme. Pas de bol, c'est dans un contexte pareillement défavorable, suite à la victoire écrasante du parti de David Cameron au dernier scrutin britannique, que se tiendra sa cinquième édition. Les conférences et débats au programme du pendant citoyen de Nuits Sonores ne devraient en être que plus stimulants, d'autant que ce ne sont pas les invités de qualité qui manqueront. Citons le chercheur danois Fabian Holt, auteur d'un ouvrage de référence sur les classifications musicales (et en quoi elles sont à la fois des grilles de lecture et des sources de confusion), Gérard Berréby, le fondateur des formidables éditions Allia, où sont publiés nombre de textes fondateurs de la contre-culture (des Mémoires de Guy Debord à Can't stop won't stop, la somme hip-hop de Jeff Chang) et la Polonaise Agata Pyzik, contributrice du Guardian et de la bible de l'avant-gardisme sonore Wire qui, dans le bien titré Poor But Sexy. Culture Clashes in Europe East and West

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Tu dors Nicole

ECRANS | De Stéphane Lafleur (Can, 1h33) avec Julianne Côté, Catherine Saint-Laurent, Marc-André Grondin…

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Tu dors Nicole

C’est l’été dans la banlieue de Montréal ; Nicole, à peine vingt ans, se réveille dans les draps de son amant du soir, cherche — en vain — sa culotte, enfile son mini-short et enfourche son vélo pour se rendre à son job, où elle trie des vêtements aux côtés d’handicapés en stage d’insertion. Puis elle prend possession de la maison familiale désertée par ses parents, traîne avec sa meilleure copine Véronique et voit débarquer son frère, nanti de son groupe de rock dont un nouveau batteur auquel Nicole n’est pas insensible. Insomniaque, timide, indécise, Nicole est un beau personnage de cinéma, et la révélation d’une comédienne craquante, Julianne Côté. Son caractère modèle les humeurs que Stéphane Lafleur se plaît à distiller dans son (troisième) long-métrage : un parfum de fraîcheur et de mélancolie, d’humour et de bizarrerie, notamment à travers ce gamin qui parle avec une voix (et des propos) d’adulte, idée aussi incongrue qu’irrésistible. Le noir et blanc, le goût du cadre fixe et de la comédie à combustion lente rappellent à la fois le Jarmusch des débuts et le Baumbach de

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Début de parcours

MUSIQUES | Avec le mois d'octobre s'ouvre la saison rock avec le festival Just Rock?, qui s'ouvre lui-même sur un parcours folk à travers sa ville d'accueil – Lyon, (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 30 septembre 2014

Début de parcours

Avec le mois d'octobre s'ouvre la saison rock avec le festival Just Rock?, qui s'ouvre lui-même sur un parcours folk à travers sa ville d'accueil – Lyon, pour ceux qui l'ignoreraient encore – et plus précisément la Croix Rousse. Le schéma est à la fois quasi-immuable et intrinsèquement nomade puisque, comme son nom l'indique, il y s'agit de déambuler avec délice tout au long d'un samedi après-midi, en l'occurence le 4 octobre, à la rencontre d'artistes généralement débranchés – aussi branchés puissent-ils être par ailleurs. Rendez-vous cette année place Joannes Ambre dès 15 h – ça laisse le temps pour une matinée bien grasse – avec le bien-aimé Cyrz, dont c'est un peu le retour, comme évoqué dans ces pages la semaine dernière. A 16 h, direction le vidéo-club Atmosphere pour faire comme l'oiseau William Bird, avant d'aller à 17h à la bibliothèque faire les yeux doux à Julia Kat, plus radoucie que quand elle officie avec Little Garçon ou Black Luna. Puis à Anne Sila, jazzeuse mixte qui lorgne vers la chanson et la pop, à 18h (place Bellevue). Enfin, dernière étape du périple à 19 h, a

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Maps to the stars

ECRANS | David Cronenberg signe une farce noire et drôle sur les turpitudes incestueuses d’Hollywood et la décadence d’un Los Angeles rutilant et obscène. Un choc ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Maps to the stars

La «carte des stars» du titre fait référence à ces dépliants indiquant l’emplacement des villas appartenant aux célébrités hollywoodiennes à Los Angeles ; la carte du dernier film de David Cronenberg se résume en revanche à un cercle d’une demi-douzaine de personnages portant des prénoms impossibles, gravitant dans l’univers du cinéma et unis par des liens scénaristiques mais aussi par de tortueux liens du sang. Il y a un jeune acteur de treize ans arrogant et cynique, star d’une franchise ridicule (Bad babysitter) et déjà passé par la case réhab', son père moitié gourou, moitié thérapeute new age, une comédienne vieillissante obsédée par le fantôme de sa mère morte dans un incendie, un chauffeur de limousine qui se rêve scénariste et acteur… Et, surtout, une fille mystérieuse qui s’incruste dans leur vie, un peu folle et portant sur son corps les stigmates de graves brûlures. Film choral ? Pas vraiment, car Maps to the stars tisse assez vite une toile réjouissante où chacun va illustrer la décadence dans laquelle s’enfonce un Los Angeles corrompu au dernier degré, réplique vulgaire et morbide de celui décrit par John Schlesinger dans s

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D’une vie à l’autre

ECRANS | De Georg Maas (All, 1h37) avec Juliane Köhler, Liv Ullman…

Christophe Chabert | Mardi 29 avril 2014

D’une vie à l’autre

Le sujet (authentique) abordé par Georg Mass dans D’une vie à l’autre est passionnant : comment l’Allemagne de l’Est a formé des espions dès leur plus jeune âge en les faisant passer pour de vrais-faux orphelins enlevés enfants, puis renvoyés adultes dans leur pays — ici, la Norvège — et leur famille d’origine. Il faut toutefois une bonne heure pour comprendre exactement la supercherie, Maas travaillant son récit avec d’inutiles allers-retours dans la chronologie qui complexifient encore des enjeux déjà pas simples à piger pour le spectateur. Quand les choses sont enfin en place et en ordre, il déploie une efficacité à l’Américaine non exempte d’affèteries visuelles, qui n’arrivent toutefois pas à noyer totalement le vrai centre d’intérêt du film : le personnage de Katrine, écartelée entre la fidélité à une Stasi qui veille dans l’ombre sur sa recrue et les sentiments qu’elle a finis par développer pour ses faux parents, dont une Liv Ullman assez bouleversante en mère doublement dépossédée. Le rôle est très beau, mais l’actrice qui l’incarne — Juliane Köhler — l’est tout autant, avançant en funambule entre sincérité et duplicité, vérité et tromperie.

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La Chair de ma chair

ECRANS | De Denis Dercourt (Fr, 1h16) avec Anna Juliana Jaener, Matthieu Charrière…

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

La Chair de ma chair

À l’heure des débats corporatistes autour des conventions collectives et des sources de financement, on devrait louer les initiatives sauvages de ces films fièrement tournés en dehors de toute économie "classique". Denis Dercourt, probablement impatient de racheter l’échec de son il est vrai raté Demain dès l’aube, a donc réalisé presque seul (image, son, scénario, mise en scène) La Chair de ma chair, qui revient à son sujet de prédilection : les rapports obsessionnels des parents et des enfants, ici réduits à la névrose d’une mère qui tue des hommes pour récupérer leur sang et nourrir sa fille, atteinte d’un mal mystérieux. La violence du propos et de certaines séquences rendaient sans doute l’affaire impossible à produire par les canaux habituels, vue la frilosité ambiante. Mais cette pauvreté de moyens est traître : les comédiens sont très mauvais, l’image est affreuse — une sorte de cache flou rajouté sur tous les plans en post-production — et la plupart des scènes sont dépourvues de conflits, si bien qu’on est en droit de se demander si le format court n’eût pas été préférable. La glauquerie

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Livrés frais aux Subsistances

SCENES | Les Subsistances clôturent leur saison avec "Livraisons d’été". Soit une grande guinguette gastronomique et quatre créations singulières et attendues, dans les domaines de la danse et du théâtre. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 14 juin 2013

Livrés frais aux Subsistances

Pour les musiciens, le "pleurage" consiste à ralentir le son (un disque vinyle de 45 tours qui passe en 33 tours par exemple), l’auditeur pouvant alors avoir l’impression que la musique "pleure". Le "scintillement" renvoie lui à la déformation en accéléré du son. L’auditeur perçoit ainsi une musique qui s’emballe, qui "brille". Pleurage et scintillement, création de l’Association W. aux Subsistances, c’est donc la musique de la vie qui ralentit ou qui accélère. Une idée simple qui suffisait d’ailleurs à un philosophe comme Spinoza, dans son Ethique, à définir une vie, un individu : un rapport de vitesses et de lenteurs, mâtiné de quelques affects tristes ou joyeux… «Deux personnages se rencontrent de manière inattendue. Ils esquissent une sorte de valse des humeurs, sentiments et émotions se déclinent en variations», résume le circassien et danseur Jean-Baptiste André. Créé avec Julia Christ (qui a le même parcours que lui, entre danse et cirque, mais avec une culture plus allemande), ce premier duo s’inspire directement de l’œuvre du photographe expressionniste suédois Anders Petersen.

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Le Mur invisible

ECRANS | Étrange et beau film de Julian Roman Pölsler adapté d’un classique de la littérature autrichienne, où une femme se retrouve seule et coupée du monde, tiraillée entre son humanité et le retour à l’état de nature. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 6 mars 2013

Le Mur invisible

Il y a donc en Autriche une alternative à l’ombre écrasante de Michael Haneke. Pourtant, Julian Roman Pölsler, dont c’est le premier film pour le cinéma après une longue carrière à la télévision, est un camarade de promotion d’Ulrich Seidl, sorte d’avatar cauchemardesque et misanthrope du maître, et Haneke a servi d’intermédiaire entre le cinéaste et Juliette Binoche, d’abord intéressée par cette adaptation d’un roman de Marlen Haushofer — finalement pas disponible, elle a laissé le rôle à Martina Gedeck, d’autant plus remarquable qu’elle est quasiment seule à l’écran. L’argument a tout de la fable fantastique : une femme part avec un rentier hypocondriaque et son épouse se reposer dans un chalet à proximité des Alpes autrichiennes, cuvette bucolique encadrée par de hautes montagnes et un lac d’altitude. Le couple part se promener au village voisin, la laissant seule dans la maison. La nuit passe, ils ne sont toujours pas rentrés. Elle part à leur recherche mais se heurte à une barrière invisible, au-delà duquel le monde et les êtres semblent pétrifiés. Kafka into the wild

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Psy-cause

CONNAITRE | L’époque, on le sait, est "psy", moulinant la discipline en kiosques et incluant dans nombre de romans un personnage de thérapeute. Dans le premier livre (...)

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 7 février 2013

Psy-cause

L’époque, on le sait, est "psy", moulinant la discipline en kiosques et incluant dans nombre de romans un personnage de thérapeute. Dans le premier livre de Julia Deck, les choses tournent toutefois court puisque, dès la page 24, la dénommée Viviane Elisabeth Fauville trucide à coups de couteau de cuisine son psychanalyste : «Vous plongez la lame juste en dessous de la dernière côte, l’y trempant jusqu’à la garde. Les viscères ont la mollesse du beurre. Vous remontez vers le poumon mais déjà le petit homme expire, il gît au pied du fauteuil d’où il ne sévira plus». Proche d’un Michel Butor et du Nouveau Roman, l’auteur passe allégrement du «vous» au «elle», au «tu» ou au «je» pour mieux éclater les différentes facettes de son personnage féminin, jeune mère récemment divorcée. Mais il ne suffit pas d’assassiner pour que l’on s’intéresse à vous et c’est donc Viviane Elisabeth Fauville elle-même qui, dans ce récit haletant et bien ficelé, ira à la rencontre des différents suspects : la maîtresse du psy, son épouse et l’amant de celle-ci… Du fantasme littéraire, on pourra passer au réel de la psychose via la Clinique de La Borde. Fondée en 1953 par le psychiatre Je

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Dissoudre les certitudes

SCENES | La formule d’Aire de jeu est aussi simple que sympathique : un compositeur invité et quatre chorégraphes créant sur l’une de ses pièces, avec une musique jouée (...)

Jean-Emmanuel Denave | Dimanche 27 janvier 2013

Dissoudre les certitudes

La formule d’Aire de jeu est aussi simple que sympathique : un compositeur invité et quatre chorégraphes créant sur l’une de ses pièces, avec une musique jouée sur le plateau. Après David Lang en 2012, c’est sa compatriote américaine Julia Wofe qui est conviée pour cette deuxième édition du festival. Deux compositeurs très proches puisqu’ils ont cofondé avec Michael Gordon le collectif new-yorkais de musique contemporaine Bang on the Can. S’inscrivant dans le courant de la musique minimaliste ou répétitive (Philip Glass au premier chef), Julia Wolfe donne corps et chaleur à ses compositions en puisant aussi dans l’énergie rock. Une énergie qui a inspiré Maud Le Pladec (déjà présente pour Aire de Jeu 2012) qui lancera six danseurs sur Dark Full Ride, morceau pour quatre percussionnistes, avec «l’envie de travailler sur la démocratie, pas la démocratie réduite à son cadre politique. La démocratie "insurgente" qui œuvre pour la dissolution des certitudes». Autre femme forte invitée : l’artiste portugaise touche-à-tout Tânia Carvalho qui s’emparera d’une pièce pour cornemuse de Julia Wolfe, avec trois danseurs et «des intensités du corps, des rythmes, des pause

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Stone Unit

MUSIQUES | Les publicités et les BO de films ont ceci de particulier qu'elles peuvent nous faire découvrir et aimer un artiste puis/ou nous en dégoûter à vie. On appelle (...)

Stéphane Duchêne | Vendredi 25 janvier 2013

Stone Unit

Les publicités et les BO de films ont ceci de particulier qu'elles peuvent nous faire découvrir et aimer un artiste puis/ou nous en dégoûter à vie. On appelle cela la jurisprudence Radical Face, un type qu'on chérissait tranquillou dans notre coin, depuis des années, avant que Nikon ne décide de nous en gaver les esgourdes. Prenons le Big Jet Plane d'Angus Stone (et de sa Julia de soeur), que l'on retrouve sur la bande originale de cet énième navet sur l'amitié virile qu'est Mon Pote de Marc Esposito, un certain nombre de séries et la pub pour Center Parcs, cet enfer sous cloche : voilà qui a de quoi vous vacciner pour de bon contre les productions du bonhomme. Ce serait un (demi) tort. Car son Broken Brights sorti l'an dernier est une petite déclaration d'amour à la country old school, sertie de bijoux moins clinquants que la quincaillerie formatée pour les jingles météos et les scènes cathartiques des comédies à deux balles. Or quand on dit country, il faudrait entendre "

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Hardi Françoise !

MUSIQUES | Voici bientôt cinquante ans, Charles de Gaulle, président de la République française, et Konrad Adenauer, chancelier fédéral allemand, apposaient leur signature (...)

Benjamin Mialot | Jeudi 13 décembre 2012

Hardi Françoise !

Voici bientôt cinquante ans, Charles de Gaulle, président de la République française, et Konrad Adenauer, chancelier fédéral allemand, apposaient leur signature au bas du Traité de l’Élysée, scellant ainsi la réconciliation de leurs pays respectifs. Depuis, l'entente a tenu bon, en tout cas assez pour que soit décrétée au printemps dernier la tenue d'une année de festivités commémoratives. A Lyon, après la Fête des Lumières - dont l'une des installations était le fruit d'une collaboration entre étudiants d'ici et de là-bas -, c'est au tour du Goethe-Institut et d'Arty Farty d'y prendre part. Ceci avec Ich liebe dich, Françoise !, mini-festival visuel et sonore dont le point d'orgue sera la terminaison par l'érudit et imaginatif Laurent Garnier de L.B.S., dispositif semi-live et collaboratif qu'il avait inauguré à Nuits Sonores en 2010. Manque de bol, la soirée affiche complet. Celle du jeudi 20 décembre, programmée au DV1, accessible gratuitement en échange d'un e-mail à ichliebedich@nuits-sonores

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Nouvelle de Minuit

CONNAITRE | «Vous n’êtes pas tout à fait sûre, mais il vous semble que, quatre ou cinq heures plus tôt, vous avez fait quelque chose que vous n’auriez pas dû.» Et (...)

Christophe Chabert | Vendredi 5 octobre 2012

Nouvelle de Minuit

«Vous n’êtes pas tout à fait sûre, mais il vous semble que, quatre ou cinq heures plus tôt, vous avez fait quelque chose que vous n’auriez pas dû.» Et pourtant, le souvenir se précise lorsque vous retrouvez entièrement la mémoire.Vous êtes Viviane Elisabeth Fauville, quarante-deux ans, responsable de la communication des Bétons Biron. Mère d’une enfant de douze semaines, votre mari vient de vous quitter après deux ans «d’horreur conjugale». Vous avez laissé derrière vous les quartiers bourgeois pour vous installer dans un deux pièces-cuisine, poursuivez une thérapie s’éternisant depuis trois ans et vous réalisez qu’ «hier, vous avez tué votre psychanalyste.» Si vous vous reconnaissez dans cette description, vous êtes sans doute le personnage central du premier roman de Julia Deck, auquel vous donnez son titre, et vous semblez très éprouvé psychiquement. Sous sa plume, vous semblez vous dissoudre dans les rues de Paris dans lesquelles vous errez à la recherche de vous-même et n’hésitez pas à mener votre propre enquête en filant des suspects potentiels. Dans ce premier roman, Julia Deck brosse le portrait d’une femme qui résiste pour ne p

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Le Blues de la rentrée

MUSIQUES | En cette rentrée musicale, Lyon a, comme tout un chacun, le blues. Sauf qu'en l'espèce, c'est plutôt très bon signe et annonciateur d'un automne riche en fibre musicale. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Jeudi 13 septembre 2012

Le Blues de la rentrée

Inutile de présenter le blues du dimanche soir, c'est une réalité identifiée (quasi) scientifiquement. On sait d'ailleurs depuis cet été – en tout cas, pour ce que ça vaut, un sondage l'a montré – que le blues du dimanche soir commence en réalité le dimanche... matin pour atteindre un pic vers 16h13 – la science est implacable et précise comme une Rolex. Prenons donc ce phénomène et multiplions-le par la racine carrée de la rentrée scolaire, que multiplie la nostalgie d'un été doré, moins les bouchons et les marmots qui braillent à l'arrière du Kangoo, plus l'arrivée imminente de l'automne, et la perspective d'un dimanche après-midi de novembre devant Michel Drucker, et vous obtenez une sorte de super blues du dimanche soir : le blues de la rentrée. Avec ceci de spécifique qu'il peut – cela a été établi par nos soins à l'aide d'une savante approximation – durer jusqu'à Noël. Talk about the blues Car même si l'on s'en tient à un strict point de vue musical, notre rentrée 2012, «elle vient de là, elle vient du blues», comme dit notre poète national. Ça a même commencé très fort le 4 septembre dernier, le jour même de la rentrée scolaire (comment

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Rock forever

ECRANS | D’Adam Shankman (ÉU, 2h02) avec Julianne Hough, Diego Boneta, Russell Brand, Tom Cruise…

Christophe Chabert | Lundi 9 juillet 2012

Rock forever

Pour tenir face à Rock of ages (titre original, traduit une fois de plus par une non traduction…), il faut avant tout supporter l’atroce kouglof musical qui l’inonde d’un bout à l’autre, véritable cauchemar pour les tympans qui mélange rock FM bien gras et tubes du grenier interprétés par des chanteurs à voix. Mission impossible, c’est sûr ; au-delà, on assiste à un machin complètement schizo qui hésite entre se prendre au sérieux et se moquer de lui-même. L’intrigue principale, love story entre deux têtards qui voudraient se lancer dans le rock, relève de la guimauve mille fois mâchée. Mais tous les à-côtés, nombreux, sont prétextes à de la déconne pas très fine certes, quoique déjà plus raccord avec ce projet improbable. Shankman semble incapable de choisir et bricole une mise en scène illisible pour noyer le poisson. On est donc face à une grosse daube certifiée dans laquelle pourtant se trouvent des éclats de talents, en l’occurrence les comédiens : Cruise qui rejoue son personnage de Magnolia, Malin Akerman, qu’on aimerait voir plus souvent sur les écrans, Russell Brand et Alec Baldwin pour une séquence mémorable, et surtout Paul G

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Sleeping beauty

ECRANS | Premier film de Julia Leigh, romancière australienne réputée, cette fable contemporaine autour d’une jeune fille qui accepte de dormir nue aux côtés de vieillards solitaires contre rémunération n’a de provocateur que son pitch. Le reste n’est qu’esthétisme et leçon de morale. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mercredi 9 novembre 2011

Sleeping beauty

Critique / Au XXIe siècle dominé par la violence des échanges financiers, la précarité et la servitude économique, Julia Leigh nous raconte sa version de La Belle au bois dormant : Lucy, lasse d’essuyer des verres au fond d’un café ou d’avaler des sondes gastriques pour quelques dollars (australiens), trouve un plan beaucoup plus lucratif. Dans une somptueuse demeure, elle devra se déshabiller, avaler un puissant somnifère et laisser des hommes passer la nuit avec elle. La règle, édictée par la mère maquerelle, est claire : «Pas de pénétration». Que se passe-t-il alors ? De lents cérémoniaux traduisant la solitude sentimentale des clients, fascinés par cette beauté juvénile qui désormais leur est interdite dans la "vraie" vie. Attention, froideur ! Sur ce canevas, Sleeping beauty déploie une mise en scène qui confine au pléonasme. Le monde est inhumain, les êtres ne communiquent plus que pour se vendre des services ? Julia Leigh va donc filmer l’ensemble avec des plans fixes au rasoir à la production artistique parfaite, ne bougeant sa caméra que pour souligner les transactions en cours. Cela devrait suffire pour expliciter les intent

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Crazy, stupid, love

ECRANS | Les deux réalisateurs d’I love you Philip Morris s’essayent à la comédie romantique chorale mais ne confectionnent qu’une mécanique théâtrale boulevardière et ennuyeuse, dont seul s’extirpe le couple formé (trop tardivement) par Ryan Gossling et Emma Stone. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Vendredi 9 septembre 2011

Crazy, stupid, love

Emily (Julianne Moore) demande en plein dîner le divorce à son mari Cal (Steve Carell). Dévasté, il ne voit pas que la toute jeune baby-sitter de ses enfants n’a d’yeux que pour lui, et préfère s’en remettre à Jacob (Ryan Gossling), playboy aux mille conquêtes croisé dans un bar, qui va lui donner des cours de séduction et faire de lui un vrai tombeur. D’abord tenté par l’envie de rendre jalouse son ex, Cal finit par prendre goût à cette nouvelle vie, renonçant à l’amour éternel pour les plaisirs d’un soir. Après I love you Philip Morris, John Requa et Glenn Ficarra s’inscrivent dans un genre américain par excellence, la comédie du remariage, dont les rebondissements forment l’échine de Crazy, stupid, love. Ils tentent cependant d’en renouveler le principe en la mariant avec une comédie de mœurs entre Robert Altman (en moins cruel) et James L. Brooks (en moins arthritique), créant autour de l’intrigue principale des micro-intrigues qui se croisent furtivement avant d’entrer en collision dans le dernier acte. Le monde est Stone Ce finale dit d’ailleurs la vérité sur le film tout entier : il est sans arrêt écrasé par sa mécaniqu

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Cannes, jour 4 : Beauté volée

ECRANS | Sleeping beauty de Julia Leigh. Miss Bala de Gerardo Naranjo. Footnote de Joseph Cedar.

Dorotée Aznar | Lundi 16 mai 2011

Cannes, jour 4 : Beauté volée

Cette année, Thierry Frémaux a décidé d’inviter dans la compétition officielle deux premiers films, décision qui sent à la fois l’envie de renouveler le cheptel de cinéastes «cannois» et le désir de couper l’herbe sous le pied de la Quinzaine et de la Semaine de la critique (où, pour l’instant, on n’a vu qu’un seul film, le très auteurisant et vain Las Acacias). Sleeping beauty de Julia Leigh était le premier d’entre eux, et c’est pour l’instant le film le plus faiblard de cette compétition assez stimulante. Leigh raconte l’itinéraire de Lucy (Emily Browning, revenue de Sucker punch et qui se jette à corps perdu dans son rôle) lassée des petits boulots foireux qu’elle exerce pour payer son loyer, et qui accepte de participer à un réseau bizarre de prostitution où tout est permis, sauf la pénétration. Cela vaut pour un film qui n’est dérangeant qu’en trompe-l’œil, la mise en scène clinique et glaciale de Leigh ne masquant pas longtemps un certain puritanisme dans ses représentations. Mais ce n’est pas le plus grave dans Sleeping beauty ; ce qui énerve vraiment, c’est la manière dont on nous rabâche du discours à

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Moitiés complètes

MUSIQUES | Un Australien qui s’appelle Angus, un frère et une soeur qui font de la pop… «OK, déjà vu», nous direz-vous. Peut-être justement parce que Down The Way, le (...)

Dorotée Aznar | Vendredi 12 novembre 2010

Moitiés complètes

Un Australien qui s’appelle Angus, un frère et une soeur qui font de la pop… «OK, déjà vu», nous direz-vous. Peut-être justement parce que Down The Way, le deuxième album d’Angus & Julia Stone, dégage quelque chose d’irrésistiblement familier derrière ses cordes soyeuses et ses folk songs habitées. Une impression de chez soi, de cocon, d’intimité. Quelque chose qui parle à tout le monde, et c’est peut-être aussi pour ça, d’ailleurs, que leur concert ce 22 novembre au Transbordeur est déjà complet.

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Tout va bien, The Kids are all right

ECRANS | De Lisa Cholodenko (ÉU, 1h46) avec Annette Bening, Julianne Moore, Mark Ruffalo…

Christophe Chabert | Lundi 4 octobre 2010

Tout va bien, The Kids are all right

Au croisement de deux sujets forts (l’homoparentalité et la question de l’insémination artificielle du point de vue des enfants), "The Kids are all right" s’avère un film incroyablement normé, rabattant tous les enjeux possibles de son scénario sur un vaudeville prévisible. C’est sans doute le but de Cholodenko : montrer que des questions comme la famille, le couple ou la recherche de son identité sont universelles, non réductibles à la sexualité des parents ou à l’origine biologique des enfants. Il y aurait même matière à en rire, mais le film est si standardisé, dans sa forme comme dans ses péripéties, que la comédie s’avère poussive et attendue. Baigné dans le rock branché, estampilllé à chaque plan cinéma indépendant Sundance, "The Kids are all right" étonne par son manque d’envergure, sa transparence cinématographique et le cabotinage un peu lourd de son casting (Moore et Ruffalo, notamment, on fait beaucoup mieux). CC

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Julián Ríos

CONNAITRE | Pont de l’Alma Tristam

Aurélien Martinez | Vendredi 26 février 2010

Julián Ríos

Dans la nuit du 31 août 1997, une Mercedes noire conduite par le chef de la sécurité du Ritz, s’écrasait contre l’un des piliers du tunnel du Pont de l’Alma, provoquant la mort de ses deux passagers, Lady Diana et son compagnon. Ce fait divers, élevé au rang d’événement mondial pour un personnage qui avait petit à petit acquis un statut d’icône médiatique et de mythe moderne, est le point de départ de "Pont de l’Alma", le nouvel objet littéraire non identifié de l’écrivain espagnol Julián Ríos. À la manière de son narrateur, le récurrent Emil Alia, dont l’appartement donne sur ce fameux pont, il se penche sur les enjeux de cette disparition, entre fascination pour le personnage, regard sur le fanatisme qu’elle déclenche et mise en scène d’une abracadabrante théorie du complot. Mais "Pont de l’Alma" est bien plus qu’un récit sur les dernières heures de la Princesse de Galles. À partir de cet événement, Julián Ríos tisse un roman labyrinthique et foisonnant sur la ville de Paris (les fantômes qui la peuplent, son fleuve, ses mythes et ses correspondances secrètes), mais aussi sur la peinture, l’écriture, le temps ou la mémoire. On y retrouve l’érudition d’un auteur qui fait de la lit

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Blindness

ECRANS | Une épidémie de cécité conduit à des mesures sanitaires radicales : une fable au futur récent signée Fernando Meirelles, soutenue par une mise en scène expérimentale et terrifiante. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 30 septembre 2008

Blindness

Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Oui, mais s’il n’y a même plus de borgne pour gouverner ? C’est, à peu de choses près, le pitch de Blindness, troisième film de Fernando Meirelles, réalisateur remarqué avec La Cité de Dieu et The Constant gardener. Dans une ville inconnue, un automobiliste est frappé en pleine rue par une forme étrange de cécité qui s’avère contagieuse. Un ophtalmo, une prostituée, un voleur et un barman font partie des premières victimes, parquées dans un hôpital transformé en prison militaire où chaque dortoir établit ses propres règles de vie. À la démocratie du dortoir 1 répond la dictature violente du dortoir 3, qui cherche à régner sur les autres groupes. La parabole du livre original de Saramago, reprise par Meirelles, affirme ainsi que cet aveuglement est un révélateur des bassesses d’une humanité qui plonge dans les ténèbres. La Cécité de Dieu D’un pessimisme absolu malgré la lueur d’espoir qu’incarne la femme du médecin (dans le film, aucun personnage n’a de nom) interprétée par Julianne Moore, qui cache aux autres qu’elle n’est pas touchée par la maladie, Blindness

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Julia

ECRANS | ERICK ZONCA Studio Canal vidéo

Christophe Chabert | Mercredi 24 septembre 2008

Julia

Dix ans après le succès, un brin excessif, de La Vie rêvée des anges, Erick Zonca reprenait la caméra pour tourner Julia. Bilan : bide colossal, carrément injuste vue la qualité du film ! Au départ, il y a ce gros malentendu : Julia serait un remake du Gloria de Cassavetes. On cherche encore en quoi et de toute façon, la comparaison avec le cinéaste américain est grotesque : le film est un road-movie à rebondissements, et les acteurs ne cherchent pas le réalisme à la Cassavetes, mais un expressionnisme d’abord un peu gênant, puis fascinant au fur et à mesure où l’histoire prend des allures de thriller. L’introduction, flottante, ne s’appuie que sur Tilda Swinton, femme alcoolique laissant sa vie s’effondrer au gré des bouteilles et des amants d’un soir. Quand elle hérite d’une mission ridicule (kidnapper un petit garçon pour le compte du propre père du gamin), elle va s’en servir comme issue de secours à cette lente dérive. Issue qui passe par une traversée de la frontière mexicaine où le film explose littéralement, multipliant les scènes imprévisibles, tendues et haletantes. La force de Zonca réside dans sa faculté à ne jamais laisser de l’avance au spectateur, incapable de devine

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Nouveaux chapeaux pour Alice

CONNAITRE | Julián Ríos Tristram

| Mercredi 14 mars 2007

Nouveaux chapeaux pour Alice

On n'est pas surpris de voir Julián Ríos édité chez Tristram. L'écrivain espagnol rejoint au catalogue de l'éditeur des précurseurs comme Maurice Roche, Arno Schmidt ou Hubert Lucot, ayant en commun d'être des auteurs qui inventent un langage, qui bousculent les codes narratifs et dont l'œuvre exigeante est bourrée de fantaisie et d'inventivité. Il en est ainsi de Nouveaux chapeaux pour Alice, textes qui s'inscrivent dans la lignée d'un livre paru chez Corti en 1994 (Chapeaux pour Alice), réédité ici dans sa version définitive. On y retrouve la fulgurance de Julián Ríos qui nous livre une multitude d'histoires courtes qui ne sont ni véritablement des nouvelles, encore moins des chapitres, mais plus certainement des instantanés, des flashs, des contes miniatures truculents et envoûtants. Ces histoires extraordinaires, qu'un chapelier étrange raconte à Alice à chaque fois qu'il la coiffe d'un nouveau couvre-chef, nous transportent vers tous les coins du globe et à toutes les époques, grâce à une puissance d'évocation, une verve et un pouvoir d'imagination qui semblent sans cesse repousser les limites de l'acte littéraire. Tristram publie un autre texte de Julián Ríos, Chez Ulysse, ré

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