Mystique de la subversion

Cinéma / Derrière le provocateur pipi-caca, Pierre Carles et Martin ont trouvé un homme, un vrai. Retour sur la biographie d’un trublion presque oublié. Bernard de Vienne

Choron montrait souvent sa bite. Les télés aimaient bien, c'était du frisson à pas cher, et quand il est mort en 2005, elles ont servi l'image d'un humoriste provocateur un peu scato. Pierre Carles et Martin, déjà coréalisateurs de Volem rien foutre al pais et trouvant l'hommage un peu faiblard, se sont lancés dans ce documentaire sur le Professeur Choron avec leurs maigres moyens habituels : en autoproduction, aucune télé ne souhaitant cracher au pot. Ce sont les recettes d'un film qui financent le suivant, et ainsi de suite depuis une dizaine d'années, il faut donc brûler des cierges pour que Choron dernière trouve son public au cinéma. Glandeur et décadent
Alternant images d'archives, sketches et interviews de Choron et de personnages l'ayant côtoyé, le film le réhabilite sans idolâtrie. Né Georges Bernier, de père cheminot et de mère garde-barrière, il s'engage chez les paras. Guerre d'Indochine, puis retour en France, où après divers boulots il devient chef des colporteurs du journal rigolo Zéro. C'est là qu'il rencontre Cavanna et tous deux créent Hara-Kiri en 1960 (voir encadré). Directeur du journal, il se révèle un gestionnaire fantasque, accumulant les dettes et les procès : «il était dépensier, tête folle, c'était une fuite en avant», admet Cavanna. Assez vite, Bernier devient Choron : Il pose pour les romans photos, crâne rasé et fume-cigarette, imagine des fifiches bricolage absurdes et gore, pousse au cul les dessinateurs. «Il nous disait c'est de la merde, il voulait tout casser !» rappelle Siné. «C'était un metteur en scène, en pages, fouteur de merde. Avec lui les dessinateurs étaient sublimés, il ne les lâchait pas et grâce à lui ils donnaient le meilleur. Quand on avait connu Choron on pouvait plus bosser pour France-Soir ou France Dimanche». En retour, certains lui vouent une admiration quasi filiale, comme Vuillemin, auteur de l'affiche du film : «Quand j'arrivais à faire rire Choron, j'étais heureux pour la semaine !». Anar complet, nihiliste, Choron ne se fixait aucune borne. «Il ne cherchait pas à faire de la provoc', témoigne encoreVuillemin, il était vraiment comme ça». Nabe renchérit : «Il n’avait pas une carrière, il avait un destin ! C'était un mystique de la subversion, pas un employé de la provoc».Vie et mort de Charlie
Face au pathétique Marc-Olivier Fogiel qui le presse de se décrire en papy gâteau, Choron ne se prête pas au jeu : «changer une couche, beuah ! Qu'il nagent dans leur merde, j'en ai rien à foutre !». Mais quand même, quelle valeurs veut-il transmettre à ses petits-enfants? Choron, sans réplique : «RIEN». Face à un militant d'Act-up, chez Mireille Dumas : «ils sont malades? Qu'ils crèvent !». Lui-même mourra criblé de dettes, mais toujours enthousiaste, et sans jamais s'être renié. Même mort, son jusqu'au-boutisme crée le malaise chez ses anciens copains. Choron, dernière pose la question de l'héritage : Les tauliers actuels de Charlie-Hebdo, relancé en 1992 sans Choron, sont amnésiques. Cabu et Wolinski attribuent la paternité du journal au seul Cavanna. Ce que ce dernier presque en sanglots dément, rendant un hommage émouvant à Choron. Val, antithèse de Choron, s'énerve à la seule évocation du nom. Pierre Carles règle ici ses comptes avec Charlie-Hebdo qui, sous l'influence de Val, a peu à peu dévié de sa ligne contestataire. Jusqu'à une montée des marches à Cannes en 2008 qui fleurait bon l'intronisation dans l'establishment. Cavanna trouve que les dessinateurs «rentrent les griffes». Tourné avant l'éviction de Siné, le film n'aborde pas cet ultime épisode mais permet de mieux le comprendre. Requiem
On regrette l'absence de quelques témoins, comme le dessinateur Fred, membre fondateur de Hara-Kiri, ou Jacky Berroyer et Jean-Marie Gourio. Mais Choron, dernière est un hommage qui fera autorité sur le sujet. «Au moins, une fois qu'on a vu le film, on ne peut plus dire de conneries sur Choron !» espère Carles, qui présentait le film au Cinéma Le Club le 9 décembre. A mi-chemin, le film change de rythme. Les deux réalisateurs ont rencontré Choron un an avant sa mort par leucémie. Il apparaît en assez bonne forme, mais c'est qu'il était dopé avec du sang transfusé. Sur les lieux de son enfance, où il revoit ses voisins et camarades de classe, puis à une terrasse ou au bord d'une autoroute, il délivre des paraboles. Une vision du monde décapante, fulgurante, foutrement perturbante, et pas si con. L'humanité dressée dès l'enfance afin que tourne le petit cirque. «Mais même moi avec ma grande gueule, j'en suis pas sorti de ce cirque !». Les causes profondes de ses excès restent mystérieuses.

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