Petit drame entre amis au Centre dramatique national des Alpes

Ça bouge dans le milieu théâtral : l’historique Centre dramatique national des Alpes, aujourd’hui dirigé par Jacques Osinski, va disparaitre en 2014, absorbé par la MC2 qui l’accueille dans ses murs. Une fusion décidée par la mairie de Grenoble et, surtout, le ministère de la culture, que Michel Orier, ancien directeur de la MC2, a rejoint l’été dernier. Une décision et un casting qui, forcément, interrogent. Retour sur une mort annoncée, avec les principaux acteurs concernés.

Cette semaine, le metteur en scène Jacques Osinski, directeur du Centre dramatique national des Alpes depuis 2008, dévoilera, sur le plateau de la MC2, son nouveau spectacle Orage, d’après le texte d’August Strinberg. Mais l’actualité de l’homme est ailleurs : le 15 février dernier, il a appris qu’il ne serait pas reconduit à la tête du CDNA (il postulait pour un troisième mandat de trois ans), ce dernier allant tout simplement disparaître, avalé par la MC2 qui l’héberge dans ses murs (avec le Centre chorégraphique national de Grenoble dirigé par Jean-Claude Gallotta et les Musiciens du Louvre de Marc Minkowski).

Une décision visiblement ancienne puisqu’actée en août dernier, par la ministre de la culture et le maire de Grenoble. Et une décision qui questionne beaucoup, à Paris comme à Grenoble. Issus des politiques de décentralisation menées depuis cinquante ans, les centres dramatiques nationaux (trente-trois en France) doivent remplir une « mission de création théâtrale dramatique d’intérêt public », en s’ancrant sur un bassin de vie bien spécifique. Fondé dans les années 1960, celui de Grenoble a été dirigé par de grands hommes et femmes de théâtre comme Georges Lavaudant, Chantal Morel, ou plus récemment Laurent Pelly.

Artiste versus « intendant »

Les CDN sont donc des outils dirigés par des artistes, contrairement à beaucoup de scènes pilotées par des directeurs de théâtre. Pour Jacques Osinski, le problème de la disparition de celui de Grenoble est ici. « C’est la remise en cause de la direction d’une structure par un artiste. C’est une vision où l’intendant prime sur l’artiste et sa liberté. Car ce n’est pas pareil d’être artiste associé à un théâtre, où c’est l’intendant qui choisit. » En toute logique, Jacques Osinski déplore cette disparition du CDNA programmée pour décembre 2013. « Ça s’appelle une fusion ! Officiellement, j’ai appris ça le 15 février, lors d’un rendez-vous à la Direction générale de la création artistique [une entité du ministère de la culture – ndlr], dont le nouveau directeur est Michel Orier, l’ancien directeur de la MC2. » C’est là un autre point de crispation.

Michel Orier donc. Celui qui, après avoir défendu pendant des années la présence du CDNA dans les murs de la MC2 (« Trois artistes, trois disciplines, trois structures autonomes vivant dans une seule grande maison de production, c’est le socle du projet de la MC2 » – édito de la plaquette de la saison 2008 / 2009, réutilisé pour la 2010 / 2011), la remet carrément en cause une fois arrivé au ministère. Jacques Osinski : « Je suis abasourdi, d’autant plus que les cinq années passées avec Michel Orier et la MC2 ont été très positives. Tout le monde sait que l’on travaillait main dans la main, et qu’il n’y avait absolument aucune inimitié. » Mais la situation, très joliment peinte par Jacques Osinski (ses choix artistiques étant loin de faire l’unanimité), dépasse son cas personnel. « On m’a expliqué que c’était un projet récurrent depuis des années, à plusieurs moments avorté, qui daterait selon eux de l’après Georges Lavaudant [le metteur en scène a dirigé le Centre de 1978 à 1986 – ndlr]. »

L’Arlésienne

C’est là que Michel Orier entre en jeu, confirmant les dires de Jacques Osinski (et de beaucoup de monde, cette question de la possible disparition du CDNA n’étant pas nouvelle). « C’était un processus qui était déjà à l’ordre du jour en 1998, quand la maison a fermé pour travaux. Il faut quand même se souvenir que le CDNA a très bien fonctionné du temps de Georges Lavaudant, qui était également le directeur de la MC2. » Ensuite, le CDNA a connu plusieurs formes de gouvernance, à côté de la MC2, dont une direction rapide (un an) de Chantal Morel, ou encore une plus longue (dix ans) de Laurent Pelly, jusqu’en 2008. « Quand Pelly est parti, le ministère a réagi, en disant qu’un centre dramatique national devait faire la programmation, ce qui est très difficile car la MC2 est une scène pluridisciplinaire. À l’époque, il y avait déjà eu un vrai débat là-dessus. » Un débat tranché aujourd’hui. Michel Orier justifie posément ce choix, qu’il explique découler d’une « situation grenobloise particulière », assurant au passage que les CDN au niveau national ne sont pas remis en cause.

« Il y a dans la même maison un centre dramatique, un centre chorégraphique et une scène nationale, qui ont des statuts différents. Il faut aujourd’hui que la MC2 soit un outil de production davantage partagé, au service du plus grand nombre d’artistes possible. La situation telle qu’elle est là fait que le Centre dramatique des Alpes, par rapport à un centre dramatique de plein exercice, est relativement restreint. Il a ses missions de création – ce que fait très bien Jacques Osinski, avec ses propres créations ou en prêtant l’atelier à d’autres compagnies. Mais il n’y a pas de volet programmation, puisque c’est assuré par la scène nationale [contrairement à la plupart des CDN en France, comme la Comédie de Valence ou le TNP à Villeurbanne – ndlr]. Ça fait quand même 1 million 100 mille euros de subvention affecté pour une compagnie ! Cette situation-là doit évoluer. »

« Ce n’est pas une révolution »

Il s’agit donc, pour le ministère, de rendre plus efficace et maniable ce grand cargo qu’est la MC2. « On transfère les missions de création du centre dramatique à la scène nationale, qui doit proposer un projet d’association de deux ou trois artistes en lieu et place du centre dramatique. Ce n’est pas une révolution ! Il s’agit vraiment d’optimiser un système de production qui est essentiel en France. C’est le modèle du Théâtre national de Bretagne à Rennes [la fusion entre le centre dramatique national et la maison de la culture fut actée en 1990 – ndlr]. » Michel Orier l’assure : la question n’est pas financière (il ne s’agirait pas de faire des économies), mais pragmatique. « On n’est pas du tout dans l’optique de l’ancienne majorité qui avait prévu de retirer plus d’un quart des subventions. L’optique n’est pas non plus de supprimer du personnel : c’est la loi, les personnes du CDN sont protégées par l’article L 122 12 du code du travail. »

Selon lui, il n’y aurait aucune raison de s’alarmer, comme le fait par exemple le Syndéac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles), qui « refuse la disparition d'un centre dramatique national historique sous quelque forme que ce soit et demande à la ministre de la culture ainsi qu’au maire de Grenoble d’arrêter ce processus qui ne pourrait engendrer qu’incompréhensions et divisions » (extrait du communiqué publié à la suite de la réunion du 15 février). Michel Orier : « J’ai l’impression qu’il y a un brin de conservatisme par endroit, où certains s’accrochent à des choses qui n’ont pas tellement de valeur. Ce qui compte, c’est que les collectivités publiques investissent de l’argent pour la création. Le reste, que ça s’appelle CDN, scène nationale ou autre... Il y a dix labels différents en France, mais l’important encore une fois, c’est ce qui se fait sur les plateaux ! »

Des labels et des hommes

Du côté de la mairie, qui subventionne aussi le CDNA (même si c’est l’État qui amène la majorité des financements), on reste prudent. « On est dans une question de labels. C’est l’État qui a la main sur ces labels nationaux, Aurélie Filippetti souhaitant les revisiter dans l’ensemble. En revanche, il y a des activités liées à ce label sur lesquelles on est très attentifs : la décentralisation théâtrale, la création... Pour nous, il y a l’hypothèse d’une fusion, ce qui ne veut pas dire la disparition de l’activité du CDN » nous explique Éliane Baracetti.

L’adjointe à la culture de la ville de Grenoble l’assure, elle sera très attentive à trois points : au fait que la capacité de production dramatique soit maintenue, et tournée également vers des « artistes locaux qui rayonnent au-delà de nos frontières communales » ; que l’actuel personnel du CDNA trouve sa place au sein de la nouvelle organisation ; et que le sort de Jacques Osinski soit étudié. « Je comprends son émoi. » Mais tout est encore trop tôt de son côté, alors que l’État semble bel et bien décidé. « On n’a pas encore eu une discussion de fond. Bien sûr, on a déjà échangé, on est au courant, on n’a pas découvert ce projet en lisant la presse ! Mais on doit avoir des rendez-vous plus aboutis, d’une part avec l’État, et d’autre part avec Jacques Osinski. Je pourrai vous en dire davantage au courant du mois de mars. »

Qu’on lui coupe la tête

La fusion est ainsi prévue pour fin 2013. D’ici là, les projets de Jacques Osinski engagés pour la saison prochaine sont maintenus. En attendant, Jean-Paul Angot, le nouveau directeur de la MC2, devra composer avec la fronde qui s’organise, Jacques Osinski en appelant aussi à la ministre et au maire de Grenoble pour qu’ils arrêtent le processus. Un processus enclenché en parallèle avec le Centre chorégraphique national de Grenoble, même si la situation est différente (Jean-Claude Gallotta, à la tête du Centre depuis trente ans, nous assure travailler « main dans la main » avec Jean-Paul Angot, pour « trouver quelque chose de nouveau », alors que Jacques Osinski n’a pas voix au chapitre – « pour justifier la fusion, ils ont expliqué qu’ils étaient obligés de ne pas me renommer sur un troisième mandat. On coupe la tête au directeur sortant, comme ça, il n’a plus rien à dire »).

Jean-Paul Angot : « J’appliquerai ce que les tutelles auront décidé, je ne suis pas partie prenante du raisonnement. J’attends d’avoir des choses très concrètes, qui devront aller dans le sens d’un maintien des financements, d’un maintien de l’emploi... » Un directeur qui n’est pas étranger à toutes ces questions, puisqu’il a été l’administrateur de la compagnie de Chantal Morel, notamment lorsqu’elle était à la tête du CDNA. Un CDNA qu’ils avaient quitté avec fracas en 1989, en publiant un document à charge. « À l’époque, on posait des questions de fond sur ce qu’était un centre dramatique national. Et l’on avait jugé que ce n’était pas ce que l’on avait trouvé. Je ne retirerais pas une ligne de ce que l’on avait écrit, mais le CDN de l’époque n’est pas le CDN de maintenant... » Et ni celui de demain donc !

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