La Solitude des nombres premiers

Un garçon et une fille bloqués par des traumas enfantins se croisent sur quatre époques dans ce film magistral et poignant où Saverio Costanzo déconstruit la narration et emprunte les codes du cinéma de genre pour pénétrer au cœur du drame de ses personnages. Christophe Chabert

En 1984, Mattia et Alice sont deux enfants vifs, intelligents, épanouis. Sept ans plus tard, Mattia est introverti, Alice est la souffre-douleur des autres filles. Sept ans s’écoulent à nouveau et ils se retrouvent au mariage d’une camarade de classe dont Alice fut brièvement l’amie. Enfin en 2007, désormais adultes, ils sont devenus des îlots de solitude, éloignés géographiquement mais toujours liés par une même connexion existentielle. Mattia et Alice sont comme les «nombres premiers» du titre, solitaires mais surtout singuliers, uniques, irréductibles. Et la manière dont Saverio Costanzo raconte leur histoire (d’après un roman à succès de Paolo Giordano) semble répondre à une logique mathématique, en faisant des allers-retours entre chaque époque, différant ainsi la révélation des traumas qui ont affecté le développement affectif de Mattia et Alice.

Labyrinthe affectif

Le cinéma contemporain nous a habitué à ces exercices de déconstruction, Iñarritu et son scénariste Guillermo Arriaga s’en sont même fait les champions. Pour Saverio Costanzo, il ne s’agit en aucun cas de manipuler le spectateur, le préparer à un coup de théâtre ou créer des raccourcis symboliques entre les différentes strates de son récit. Cette narration éclatée s’apparente au désordre psychique dans lequel les personnages sont emprisonnés, revenant comme un disque rayé vers la journée où leur existence a basculé. Quand enfin ces deux événements fondateurs seront montrés à l’écran, le scénario adoptera une certaine linéarité mais cette fracture se retrouvera grâce au brouillage orchestré par Costanzo entre les fantasmes d’Alice et Mattia et la réalité de ce qu’ils vivent, notamment dans un passage spectaculaire où l’appartement d’Alice se transforme en un labyrinthe mental fabriqué à partir de ses peurs et de ses souvenirs. La grande originalité de "La Solitude des nombres premiers", c’est que son style, très affirmé, est aussi son propos, sa forme fabrique du sens en même temps que de la fascination. Les décors par exemple sont à la fois très codifiés (des couloirs de lycée, un appartement où a lieu une fête d’ados, un labo photo, un chalet à la montagne, une maison isolée où le mariage est célébré) et suffisamment flou pour donner une sensation d’inquiétude, de vertige ou d’abstraction. Les diverses étapes de la vie d’Alice et Mattia répondent à la même logique trouble : l’attirance d’Alice pour sa camarade de lycée, d’abord cruelle envers elle, puis subitement affectueuse, est-elle sexuelle ou seulement guidée par une soif éperdue de reconnaissance et d’attention ? Le mutisme arrogant de Mattia est-il la conséquence du drame qu’il a vécu ou l’expression d’un sentiment de supériorité, qui le conduira à devenir un scientifique reconnu et honoré ?

Un film de terreurs

Si "La Solitude des nombres premiers" évite tous les écueils, à commencer par celui de son thème finalement rebattu — l’enfance brisée, c’est aussi parce que Saverio Costanzo ne recherche jamais le naturalisme habituellement associé à ce type de cinéma. Au contraire, et ce dès le premier plan où un spectacle de théâtre joué par des enfants est filmé comme un giallo de Dario Argento, la mise en scène importe des codes venus du cinéma de genre et de ses maîtres (Argento donc, mais aussi Carpenter, dont le brillant Mike Patton s’amuse à imiter le style musical sur une bande originale extraordinaire). Ce parti pris n’est ni gratuit, ni fétichiste : Costanzo croit profondément que c’est en se référant aux canons du film de terreur que l’on peut faire ressentir au spectateur les tourments intimes de ses personnages, l’angoisse intérieure qu’ils finissent par projeter sur le monde. Chaque plan, remarquablement composé dans un cinémascope impressionnant, est parcouru par cette sensation de peur primale dont le paroxysme est atteint, bien sûr, dans les deux climax dramatiques du film : un espace blanc enveloppé dans le brouillard et un tunnel sombre à l’abri des rideaux de pluie, du tonnerre et des éclairs. Costanzo met ce rapport ambivalent au monde en abyme dans une séquence où un clown raconte une histoire à des enfants au cours d’un goûter d’anniversaire. Malgré le regard captivé des gamins, ce clown éclairé avec une lampe de poche paraît soudain monstrueux, comme si ce moment de distraction était surtout une diversion pour ne pas filmer la tragédie qui se déroule hors champ. Cette façon de faire entrer le fantastique et l’imaginaire enfantin au cœur des images est une des nombreuses réussites de "La Solitude des nombres premiers", œuvre unique et impressionnante. 

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