Colosses aux pieds d'argile

C'est l'histoire d'un groupe qui en réaction au tumulte "no future" pratiqua un post-punk tout en fragilité et minimalisme ; qui le temps d'un seul et unique album, Colossal "Youth", connut un succès météorique qu'il ne cherchait même pas, et engendra une nuée d'héritiers dépareillés. C'est l'histoire des Young Marble Giants, invités à A Vaulx Jazz, 32 ans après leur séparation, comme pour oblitérer cet éternel malentendu qui arborait tout à la fois le charme de l'évidence et celui de la surprise. Stéphane Duchêne

À l'échelle de l'histoire de la musique, Young Marble Giants (1978-1981, un seul album, Colossal Youth) ne vécut que le temps d'un battement d'ailes de papillon, d'une palpitation cardiaque valant coup de foudre, d'une explosion nucléaire accidentelle. Mais comme c'est souvent le cas avec chacun de ces trois phénomènes, cet "instant" ne fut pas sans conséquences durables. Lorsqu'il se sépare en 1981, le trio formé par Stuart Moxham, son frère Phil et la chanteuse Alison Statton, est la formation la plus fascinante et singulière de l'ère post-punk.

Sans doute parce que Stuart entend dès le départ proposer à sa manière une révolte contre le punk – et non une manière de le recycler comme ce fut le cas pour beaucoup de ses pairs. Pour autant, ladite révolte n'a rien d'une contre-révolution, le punk ayant déjà fait la sienne quand, lors du dernier concert des Sex Pistols à San Francisco en janvier 1978, un Johnny Rotten fulminant scelle le cercueil de ce fœtus hurlant à l'agonie par une épitaphe-épigramme quasi-lettriste en sortie d'un interminable No Fun aux airs de blague trop longue : «Ah, ah, ah,   ever get the feeling you've ben cheated ?» («Jamais eu l'impression de vous être fait enfler ?», sous entendu, par tout ce cirque, à commencer par nous les Sex Pistols). Fin de la blague. No fun.

Après le no future

Pour YMG, tout cela est en effet bien fini, comme l'explique aujourd'hui la chanteuse Alison Statton :«A rebours du son débordant et saturé du punk, nous voulions créer quelque chose de plus intime et de plus spacieux, de moins intense». Mélange d'avant-garde et de vérité nue, de recherche sonore et de «tricotage», cette «musique d'introvertis pour introvertis», dixit Simon Reynolds dans sa bible post-punk Rip it up & Start again, déroule froidement, cliniquement, littéralement, le récit du monde d'après le "no future" : «un son semblable à celui d’une radio coincée entre deux stations, qu’on écouterait dans son lit, à quatre heures du matin» dira Moxham.

La basse ronde joue avec les aigus et se mêle de mélodie ; en un renversement des rôles, ce sont l'orgue Wurlitzer ou la guitare Rickenbacker de Stuart, étouffée selon la technique du muting, qui donnent le tempo ; une boîte à rythmes fabriquée par le cousin bricoleur des frères Moxham cliquette dans un coin – «comparé aux boîtes à rythmes d'aujourd'hui, c'était assez limité mais ça donnait beaucoup de personnalité à notre son» dit Alison, la voix, essentielle, du trio : légèrement réverbée, ordinaire et monocorde mais néanmoins envoûtante, aussi fantomatique que maternelle, qui nous console sans être sûre de ne pas être elle-même effrayée.

Juste quelqu'un qui chante

Du post-punk, YMG est donc le mouton à cinq pattes. Mais c'est ainsi qu'il se distingue du troupeau et attire l'attention des branchés londoniens : «Nous sommes arrivés au bon moment. Avec tout ce qu'il se passait à Manchester notamment, la décentralisation était en marche et il était plus facile de susciter l'intérêt de Londres. En réalité, nous y avons eu beaucoup plus de soutien qu'à Cardiff où les gens n'écoutaient que du rhythm & blues, de la soul et du rock». Sur la foi d'une compilation initiée par une poignée de groupes réfugiés au Grassroots Coffee Bar de Cardiff, le seul endroit où leur musique est tolérée, Rough Trade, disquaire et mythique label indé, parrain du Do It Yourself londonien, succombe : «Ils ont aimé nos deux titres et ont tout de suite proposé de produire un disque. Comme nous avions de quoi enregistrer un album entier, ils ont dit «ok, faisons un album !». C'est arrivé comme ça, on a eu beaucoup de chance». Alison d'autant plus, dont Stuart Moxham ne voulait pas comme chanteuse : c'est Phil, son petit ami, qui l'imposera : «Comme j'avais un agrément musical avec Phil, il a dit à Stuart «c'est nous deux ou rien», ce que je n'ai appris que bien plus tard».

Quand, en 1980, les lecteurs du NME l'élisent 8e meilleure chanteuse (sic) de l'année, Stuart grogne pour la forme : «Alison n'est pas une chanteuse ! C'est juste quelqu'un qui chante. Elle fait ça comme si elle était en train d'attendre le bus ou quelque chose comme ça». L'intéressée le reconnaît bien volontiers : « Je n'ai jamais été une chanteuse, ni n'ai travaillé ma voix». Mais au fond Moxham sait pertinemment qu'elle est un élément clé d'un groupe qui se veut à tout point de vue "a-rock'n'roll" : «Personnellement, confie Alison, j'aimais faire de la musique mais je n'avais jamais espéré une seconde que ça aille plus loin. C'était évidemment un peu différent pour Stuart qui envisageait même d'émigrer à Berlin, mais davantage dans une perspective de création et de progression artistique. Il était simplement porté par son projet mais absolument pas par l'idée d'être une rock star. Au point que nous avons tous été surpris quand Rough Trade nous a proposé ce contrat. Nous nous attendions à tout sauf à en signer un un jour».

Premier amour

Cela explique sans doute ce « doux radicalisme » dont parle Simon Reynolds à propos d'YMG, ou le fait de se saborder en pleine gloire, sans prévenir, après avoir réalisé la deuxième meilleure vente de l'histoire de Rough Trade : «Colossal Youth avait été réalisé à partir des matériaux dont nous disposions, explique simplement Alison, il n'y avait pas de suite. Et puis Stuart a toujours voulu aller de l'avant et envisageait déjà de passer à autre chose musicalement, ce qu'il avait d'ailleurs fait avant la séparation du groupe (via The Gist dont Etienne Daho reprit le tube Love at First Sight sous le titre Paris, Le Flore)». Mais ce one-shot engendra de nombreux descendants qui se partagèrent un héritage moins maigre qu'on ne l'aurait pensé : Beat Happening, The Cure, Nirvana, Magnetic Fields, Hole, The XX... «C'est fascinant de voir tous ces groupes revendiquer notre influence. C'est comme avoir des enfants tous très différents parce que leurs gènes sont remontés très loin en arrière. Chacun semble avoir entendu quelque chose dans notre musique qu'il s'est approprié en y ajoutant sa personnalité».

Les YMG ayant dit ce qu'ils avaient à dire en un seul album, en eurent-ils produits quatre, cinq, six, dix que ce culte discret mais fervent eut sans doute été moins intense. Alison Statton ne dit pas autre chose, convoquant la métaphore amoureuse : «On dit qu'un premier amour bref et intense reste dans le cœur pour toujours. Même si faire un seul album n'était en aucune manière prémédité, nous avons dû être ce premier amour». Puis d'ajouter dans un grand éclat de rire qui bannit toute forme de regrets : «Le fait est que les histoires d'amour un peu trop longues finissent toujours par irriter d'une manière ou d'une autre». Le concert à A Vaulx Jazz nous dira ce qu'il advient quand on revoit ce premier amour après tant d'années, nous permettant peut-être de prendre la mesure de l'irréversibilité de ses ravages.

Young Marble Giants + Clara Clara + Chromb
Au Centre Culturel Charlie Chaplin, dans le cadre du festival À Vaulx Jazz, samedi 16 mars

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