Cannes – Jour 9 : Une certaine idée de la langueur

"Nebraska" d’Alexander Payne. "Michael Kohlhaas" d’Arnaud Des Pallières. "Magic Magic" de Sebastian Silva.

Jeudi matin, tout le monde était encore sous le choc de La Vie d’Adèle. Comme pour Holy motors l’an dernier, un film se plaçait soudain au centre de toutes les attentions. Plus encore qu’Holy motors l’an dernier, La Vie d’Adèle rassemblait peu à peu tous les festivaliers, presse, exploitants et finalement public lors d’une ultime projection qui se terminait vers une heure du matin par quinze minutes de standing ovation — record cannois en 2013.

Dur dur de passer derrière, et c’est Alexander Payne qui en a fait les frais. Ça aurait pu être pire, car Nebraska est une toute petite chose, un feel good movie qui n’a pas l’ambition de Sideways et de The Descendants — d’ailleurs, Payne, scénariste prodigieux, n’en a pas écrit le script — et qui, du coup, a surtout permis de reprendre son souffle après la déflagration Kechiche.

En scope (comme 80% des films de la compétition cette année) et noir et blanc, Nebraska est un road movie à tendance springsteenienne — qui avait signé un fameux album éponyme — entre un père un peu sénile et passablement alcoolo (le vétéran Bruce Dern) et son fils un peu loser (Will Forte). Ils entreprennent ensemble un voyage à Lincoln car le paternel est persuadé d’avoir gagné un million de dollars. Malgré les suppliques de son entourage lui expliquant qu’il s’agit en fait d’une arnaque classique, il s’obstine et le fiston cède, se disant qu’il n’a rien de mieux à faire que de partager un week-end avec ce père au crépuscule de son existence.

Le film avance avec une nonchalance calculée, faisant une longue halte dans la ville d’enfance du père où il retrouve sa famille, ses anciens amis et son amour de jeunesse. Payne sait exactement quand renverser les clichés, en faisant rejaillir un passé dont on ne parle plus — la guerre de Corée, les rivalités d’amour et d’amitié… Mais il sait aussi, et ce n’est pas à mettre à son crédit, séparer son humanité en deux catégories bien distinctes : les personnages qui ont toute sa sympathie et ceux qu’il charge en en faisant des prototypes grognant de la connerie américaine.

Cette tendance de son cinéma, qu’il avait réussie à calmer après le très misanthrope et ricanant Monsieur Schmidt, revient faire un tour dans Nebraska. Payne n’est pas les frères Coen : il n’a aucune empathie pour les crétins et il ne sait les mettre en scène que dans une épaisse couche de laideur physique et d’inculture crasse. Ainsi des deux neveux obèses et obsédés par les bagnoles et la vitesse, ou des piliers de bar représentés comme des demeurés hurlant avec la meute ou venant pitoyablement quémander une part du gâteau.

C’est sans doute ce qui empêche Nebraska d’émouvoir vraiment, y compris quand Payne sort les violons dans la dernière ligne droite du récit : quelque chose de fabriqué et de manipulateur, une manière d’énoncer de grandes vérités sentencieuses derrière une petite musique folk a priori sans conséquence.

Vint ensuite le cas Arnaud Des Pallières et son Michael Kohlhaas. Sa présence avait surpris lors de l’annonce de la compétition. Après projection, elle est encore plus inexplicable, tant cette œuvre pour le moins austère ne se laisse pas facilement dompter — si tant est qu’arrivé dans la dernière ligne droite du festival, on soit encore capable du moindre effort pour aller vers les films. La première demi-heure notamment est une exposition fastidieuse où, après avoir posé la source du récit — l’injustice faite au marchand de chevaux Michael Kohlhaas — il faut encore le peindre dans son environnement familial avant, enfin, d’en venir au drame proprement dit : l’assassinat de sa femme par un baron, entraînant l’entrée en guerre de Kohlhaas à la tête d’une armée de paysans prêts à rendre aux nobles corrompus la monnaie de leur pièce.

Tiré d’une nouvelle d’Heinrich Von Kleist, le film surprend par son désir de ne tomber ni dans l’académisme européen en costumes, ni dans la radicalité formelle façon Straub. On est très exactement entre les deux, ce qui signe la singularité du projet de Des Pallières, mais aussi sans doute la difficulté de sa réception. Dans sa fameuse première demi-heure, la mise en scène est trop amoureuse de ses cadres, de sa reconstitution et de ses décors, oubliant un élémentaire travail rythmique. Il n’est pas rare que le cinéaste laisse une bonne dizaine de secondes silencieuses entre chaque réplique, ou qu’il détaille avec insistance les raisons du conflit. Il faut attendre une magistrale séquence d’attaque à l’arbalète pour que les choix de Des Pallières trouvent enfin leur sens : chorégraphie parfaite du mouvement découpé en une multitude de plans rapprochés qui dessinent en simultané les étapes de l’action.

Ensuite, Michael Kohlhaas se repose à la fois sur sa beauté plastique et sur le charisme de ses acteurs, venant ainsi atténuer l’ascétisme de la mise en scène. Plutôt qu’un jeu blanc à la Bresson, Des Pallières laisse les comédiens empoigner les séquences avec de grandes charges émotionnelles, permettant même, le temps d’un caméo de Sergi Lopez qu’on n’avait pas vu venir, de faire entrer un tout petit peu d’humour dans un film globalement sérieux comme un pape. Le plus beau reste la confrontation entre Mads Mikkelsen, qui incarne Kohlhaas avec beaucoup d’investissement, et un Denis Lavant fabuleux en pasteur émissaire des puissants.

L’autre intérêt de Michael Kohlhaas, c’est la résonance de son discours politique avec les événements contemporains. Kohlhaas réclame la justice les armes à la main, châtiant à la fois les riches mais aussi les brebis galeuses de son armée qui abusent de la situation pour régler quelques comptes. Et lorsqu’il signe une trêve avec ses ennemis, c’est pour réclamer une amnistie qui se transformera vite en marché de dupes. Kohlhaas est un Mélenchon du XVIe siècle, dont le combat prend la forme d’un «Qu’ils s’en aillent tous !» se heurtant à l’inertie structurelle d’une société préservant crânement sa hiérarchie de classes. En tout cas, entre A touch of sin, Borgman et ce Michael Kohlhaas, un très étonnant triptyque sur la lutte armée s’est invité dans la compétition.

Pour finir et clore le chapitre "le cinéma de genre et Cannes, cette année, ça fait deux", parlons du ratage du jour : Magic Magic de Sebastian Silva. Le réalisateur chilien a embringué dans son nouveau film deux acteurs américains aimés (Juno Temple, très bien, et Michael Cera, très mauvais) pour une variation autour de Polanski, en particulier Rosemary’s baby, Répulsion et Le Locataire, qui suit une troupe de teenagers s’aventurant dans la pampa chilienne direction une maison isolée. Sur place, l’Américaine bon teint du groupe (Temple) glisse peu à peu dans une folie dont on peine à comprendre le motif ou la pathologie : peur du sexe ? Schizophrénie ? Paranoïa ? Faute de choisir, Silva accumule les scènes supposées faire monter la tension et l’étrangeté, mais c’est peine perdue. On a le sentiment d’assister à un film d’horreur sans horreur, où l’événement le plus grave reste le moment où un chien vient frotter son kiki contre la jambe de l’héroïne.

On s’interroge sur les raisons qui ont poussé Edouard Waintrop a accumulé à la Quinzaine des réalisateurs des séries B dépourvues d’intérêt, sinon pour contrecarrer la légende de "Cannes, festival pour cinéphiles intellos"… On se demande surtout si ce n’est pas l’effet inverse qu’il est en train de produire : à chaque projection de ce genre de films de genre, on se sentait doublement épuisés, intellectuellement par autant de vacuité, cinéphiliquement par aussi peu de savoir-faire cinématographique. Et on repensait au Kechiche, du coup…

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