The Grand Budapest Hotel

The Grand Budapest Hotel
De Wes Anderson (ÉU, 1h46) avec Ralph Fiennes, F. Murray Abraham...

Avec "The Grand Budapest Hotel", Wes Anderson transporte son cinéma dans l’Europe des années 30, pour un hommage à Stefan Zweig déguisé en comédie euphorique. Un chef-d’œuvre génialement orchestré, aussi allègre qu’empreint d’une sourde inquiétude. Christophe Chabert

The Grand Budapest Hotel, au départ, c’est un livre, lu par une jeune fille blonde sur un banc enneigé de la ville de Lutz, à côté de la statue de son auteur. Ce livre raconte l’histoire du Grand Budapest Hotel telle qu’elle fut rapportée à l’écrivain lors d’un séjour dans ses murs au cours des années 60 par le propriétaire de l’hôtel, Zéro Moustapha. Cette histoire est aussi celle de Mr Gustave, concierge du Grand Budapest du temps de sa splendeur dans les années 30, juste avant le début de la guerre, mentor et ami de Zéro. Le Grand Budapest Hotel était alors un bastion du luxe et du raffinement au cœur de l’Europe, dans la République de Zubrowka.

À l’arrivée, The Grand Budapest Hotel est un film de Wes Anderson, autrement dit une pure création : rien de tout cela n’existe, tout a été réinventé par l’imaginaire du cinéaste. Mais ce monde fantaisiste laisse deviner en transparence la véritable Histoire européenne, du temps de ses heures les plus tragiques.

Partition virtuose

La narration en poupées russes qui lance le film — un récit à l’intérieur d’un récit à l’intérieur d’un récit —, redoublée par les constants changements de raconteurs et de formats de l’image, Anderson l’emprunte à Stefan Zweig, dont il crée deux doubles à l’écran : l’écrivain et Mr Gustave, qui serait la version bouffonne du Zweig accablé par la mort annoncée de l’humanisme européen. Mr Gustave — extraordinaire prestation de Ralph Fiennes qui trouve ici son meilleur rôle depuis Spider —, dandy décadent lettré et parfumé, est l’ancien lobby boy devenu gardien des clés de l’hôtel, mais aussi d’un certain art de vivre qu’il entend bien transmettre au jeune Zéro — Tony Revolori, une révélation. Tous les deux vont se retrouver au cœur d’un complot où une veuve joyeuse décède brutalement, léguant à Mr Gustave, son dernier amant, une peinture inestimable, Le Garçon à la pomme, ce qui provoque l’ire de son fils Dmitri — Adrien Brody, désormais pilier de la famille Anderson.

Le cinéaste, avec son style inimitable où chaque plan est composé comme une scène de théâtre, se lance dans une comédie euphorique au rythme vertigineux, construite à la manière d’un morceau de musique dont il serait le chef d’orchestre virtuose. La comparaison n’est pas gratuite : il possède une maestria indéniable pour mettre en valeur ses solistes — chaque fois qu’un acteur arrive à l’écran, son "entrée" est mise en scène pour susciter les applaudissements ou le sourire complice du spectateur — laisser s’envoler la partition — les morceaux de bravoure sont légions, de la traque dans le musée jusqu’à l’impressionnante poursuite sur le parcours olympique — ou la stopper par un pont silencieux — le plan où Willem Daffoe, après ladite poursuite, prend la peine de savourer une rasade de sa fiole à whisky puis de la remettre dans la poche de sa veste en cuir, illustre cet art du temps qui se suspend pour mieux redémarrer en trombe ensuite.

La mise en scène toute entière est régie par des lois immuables et harmoniques : frontalité permanente et mouvements de caméra géométriques — travellings rectilignes à la Dolly, panoramiques rapides à 90° reliant deux espaces sans en révéler la couture, plus quelques zooms frénétiques qui font écho aux nombreux cadres à l’intérieur du cadre. Même le dialogue est musical : le «Ne flirtez pas avec elle» de Zéro, le laïus de Mr Gustave sur ce qu’il reste d’humanité dans un monde s’enfonçant dans la barbarie, ou encore l’extraordinaire marabout-bout-de-ficelle de la «société des clés d’or» sont autant des mélodies que des gimmicks.

Au bord du gouffre

Les détracteurs de Wes Anderson lui reprochent souvent cet abus de gimmicks et ses tics graphiques. En plus de son allégresse irrésistible, The Grand Budapest Hotel répond à ces critiques en faisant résider toute la profondeur de son propos dans ses poses les plus frivoles. Si, au départ, l’idée de dessiner une Europe par-dessus l’Europe réelle paraissait surtout une manière de libérer les velléités figuratives propres à son cinéma, cette transparence-là se révèle in fine comme une pudeur nécessaire face à l’indicible que représentent l’Holocauste et la terreur communiste.

D’où cette conclusion incroyable où le film se rétracte en une poignée de plans remontant toutes les époques du récit, comme s’il était aspiré par des trous noirs qui sont autant d’espaces irreprésentables, jusqu’à ce que le livre se referme sèchement. Anderson balaie toute la joie contagieuse qu’il avait pris soin de créer, mais il le fait dans un geste d’une concision sublime, avant de nous laisser entre les mains d’Alexandre Desplat pour une ultime et entraînante polka. Comme Lubitsch dans To be or not to be, Anderson rit à quelques centimètres du précipice — les personnages se retrouvent d’ailleurs régulièrement suspendus dans le vide. Si The Grand Budapest Hotel est un chef-d’œuvre, c’est un chef-d’œuvre où l’ivresse le dispute à l’amertume.

The Grand Budapest Hotel
De Wes Anderson (ÉU, 1h40) avec Ralph Fiennes, Edward Norton, F. Murray Abraham, Adrien Brody, Mathieu Amalric, Tony Revolori, Saoirse Ronan, Jude Law…

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