Stéphane Brizé : « J'ai eu l'impression d'avoir l'outil à la forme de ma main »

3 questions à... | Tout juste quinquagénaire, le cinéaste affiche la satisfaction d’un artisan ayant achevé son Tour de France et son chef-d’œuvre. Une vie, à nouveau, est un grand film.

Vincent Raymond | Mercredi 23 novembre 2016

Photo : © Ferdinand B. Chopin


Jeanne est un personnage d'une pure intégrité, c'est ce qui fait son malheur ?
Stéphane Brizé
: Jeanne reste très fidèle au regard qu'elle avait sur le monde à vingt ou quinze ans ; ce qui en fait un être d'une grande pureté. Cet endroit du beau est en même temps celui du tragique : il faut parfois être capable de trahir son regard pour ne pas souffrir. Lorsque la bonne lui dit « vous voyez, la vie c'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit », cette simple phrase dite par une petite paysanne — une phrase sublime, de très haute philosophie — lui fait accéder à la nuance après trente ans de souffrance. Comme si deux nuages s'écartaient pour laisser apparaître cette vérité.

Je crois que j'ai voulu faire ce film pour accéder à cette nuance-là. En permettant à Jeanne d'y accéder, j'évite la désillusion, très douloureuse. Quand on est petit, on est doté d'une certaine forme d'idéalisme, ensuite on accède à la réalité et à la duplicité de l'Homme — et c'est une grande violence de voir la pureté qui s'éloigne. Après, on acquiert des outils de défense, il faut essayer de ne pas basculer dans le cynisme, trouver le juste milieu. Jeanne ne sait, ne veut pas le faire. Ça en fait un être extraordinaire, mais fragile.

Qui est responsable de cet état d'être ? L'institution religieuse où elle a grandi, ses parents, l'époque ?
L'être entre l'inné et l'acquis ! Quand on a construit le scénario avec Florence Vignon, on s'est posé des questions sur d'où elle vient — c'est décrit dans le roman —, on l'incarne avec ses parents qui ont un rapport singulier au monde : ils ne sont pas dans les contraintes matérielles ; la maman est dans ses souvenirs et le papa, un homme lâche qui laisse sa femme décider de tout, il est dans la nature et les plantes.

Selon vos comédiens, avez “cassé” votre scénario au tournage ?
Je n'ai pas changé l'histoire. Ce qui est important, c'est d'emmener tout le monde vers l'arrivée. Si, sur le chemin, le scénario mène les personnages dans une impasse, alors il faut faire demi-tour, pour finalement trouver la bonne direction. Ce sont des modifications de cheminement, mais pas d'objectif.

À quelles “trahisons” avez-vous dû vous livrer par nécessité ?
La première est liée à mon choix d'épouser en permanence le point de vue de Jeanne, qui m'a obligé à modifier la mort d'un personnage. L'autre concerne le rapport au temps et à sa narration. Pour restituer l'expérience très longue éprouvée par le lecteur dans le récit linéaire de Maupassant, j'ai convoqué un outil purement cinématographique exactement opposé à celui que l'écrivain utilise, l'ellipse (auquel j'ajoute le flash back et le flash forward), car je ne dispose que de deux heures pour faire passer trente ans. Par ce non-temps, j'accède à cette même sensation de temps. C'est un paradoxe total, qui prouve bien que si le romancier et le cinéaste racontent la même histoire, ils ne la raconte pas du tout de la même manière.

Vous prenez le contrepied des cinéastes qui, lorsqu'ils signent un “film d'époque” sacrifient à des codes esthétiques et narratifs ; vous conservez votre style…
Quand on commence le travail, il faut se débarrasser de tous les films que l'on a vu, qui mettent souvent en scène l'époque d'une manière figée, comme des gravures de mode. Il y a des codes récurrents qui ne répondent pas à l'idée de réalisme à laquelle je tenais — car le réalisme m'intéresse de plus en plus. Mais autant je suis capable de juger du réalisme du décor "pavillon de banlieue" parce que je le connais, autant pour le XIXe siècle, il y a une part d'imagination. De fait, c'est une interprétation.

Que pensez-vous de la précédente adaptation signée d'Alexandre Astruc (1958) ?
Elle a cette particularité d'adapter paradoxalement plus de la moitié du roman — jusqu'au dixième chapitre, alors que le roman en compte quatorze — mais de ne suivre qu'un an et demi de la vie de Jeanne. Or, l'intérêt de cette œuvre, c'est d'observer les conséquences dans une vie des choix que l'on fait au début.

En quoi La Loi du marché a-t-il influencé la forme de ce nouveau film ?
Une vie est très nourri dans sa dramaturgie de La Loi du Marché. Mais au moment où j'ai commencé à écrire Une vie en janvier 2012, j'ignorais qu'il y aurait La Loi du marché. Ce dernier s'est s'invité et s'est fait vite : huit mois seulement séparent la fin du tournage de l'un et le début de l'autre ; huit mois pendant lesquels on a monté La Loi du marché, on a fait Cannes et sorti le film !

Dans la foulée de Cannes, j'ai récrit totalement Une vie, en le construisant par empilement comme dans un documentaire et non par enchaînement : il n'y a pas d'élément de narration qui rebondisse. La cohérence vient du personnage que l'on suit et qui devient élément de l'intrigue. Cela entraîne une réflexion sur la place de la caméra : je bannis le champ/contrechamp de face, je me crée de la contrainte — c'est formidable !

En fait, c'est fou, mais sans La Loi du marché, je n'aurais pas su faire, ni mettre en scène Une vie : c'est le premier film où j'ai eu l'impression d'avoir le manche de l'outil à la forme de ma main.

Quelles qualités recherchez-vous chez vos comédiens ?
Ce qui me touche, c'est qu'ils acceptent d'être disponibles. Leur ambition n'est surtout pas de montrer “comme ils savent jouer”, mais “comme ils vont être disponibles”. Leur capacité de dépouillement m'intéresse. J'aime bien, d'autant plus depuis La Loi du marché, travailler avec des non professionnels, qui ont cette capacité de jouer.

En fait, je déteste les acteurs qui font “le bruit qui faut” comme dit Jean-Pierre Bacri. Je le comprends tellement intimement ! Et Judith Chemla, Yolande Moreau ne le font pas : elles font leur bruit à elles et c'est tellement plus rare ! C'est pour ça qu'il y a une telle proximité entre les grands acteurs qui savent faire leur “bruit” à eux et les non professionnels, qui ne sont pas encombrés de fabriqué.
Le gros des troupes fait un bruit qui plaît aux réalisateurs. Or moi, je ne fais pas ce métier pour être rassuré ; si je veux être assuré, je vais voir mon assureur (rires). Je demande de la disponibilité, mais c'est un échange. Ça m'a touché quand Judith m'a dit « tu ne m'as pas trahie. »

Comment composez-vous vos séquences ?
Je tourne fréquemment 25 minutes d'affilée : j'aime bien lancer la scène en sachant pertinemment que je vais monter à l'intérieur — ça permet aux gens d'oublier le tournage, de se débarrer du plateau. Le chef-opérateur, avec qui je suis en contact par radio, a la même responsabilité qu'un acteur : il sait où il va ; il connait le point de vue de la scène et il va le traduire par des cadres. Je ne lui dis pas tout, mais je lui dis où je veux aller. Comme les acteurs, je n'aime pas qu'il fasse le bruit qu'il faut — qui serait de panoter. Parfois il faut avoir l'audace d'attendre trois secondes, de tourner la tête quand c'est nécessaire ; d'y aller avant ou en retard. Le retard, finalement, c‘est le retard de la vie. Cette responsabilité sur les épaules pèse plus lourd que la caméra !

Si vous êtes en retrait, votre équipe est donc très légère…
Je ne supporte plus de voir toute cette lourdeur sur un plateau. On ne peut plus faire comme si les caméras numériques n'existaient pas : elle permettent d'alléger le dispositif, de tourner longtemps si je veux et de faire disparaître le jeu. Là, on n'a pas vu un projecteur…


Une vie

De Stéphane Brizé (Fr-Bel, 1h59) avec Judith Chemla, Jean-Pierre Darroussin...

De Stéphane Brizé (Fr-Bel, 1h59) avec Judith Chemla, Jean-Pierre Darroussin...

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Normandie, 1819. A peine sortie du couvent où elle a fait ses études, Jeanne Le Perthuis des Vauds, jeune femme trop protégée et encore pleine des rêves de l’enfance, se marie avec Julien de Lamare. Très vite, il se révèle pingre, brutal et volage. Les illusions de Jeanne commencent alors peu à peu à s’envoler.


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Celui qui croyait au Ciel et à la terre : "Une vie cachée"

Biopic à la Malick | L’inéluctable destin d’un paysan autrichien objecteur de conscience pendant la Seconde Guerre mondiale, résistant passif au nazisme. Ode à la terre, à l’amour, à l’élévation spirituelle, ce biopic conjugue l’idéalisme éthéré avec la sensualité de la nature. Un absolu de Malick, en compétition à Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mardi 10 décembre 2019

Celui qui croyait au Ciel et à la terre :

Sankt Radegund, Autriche, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Fermier de son état, Franz Jägerstätter refuse par conviction d’aller au combat pour tuer des gens et surtout de prêter serment à Hitler. Soutenu par son épouse, honni par son village, il sera arrêté et torturé… Il convient d’emblée de dissiper tout malentendu. Cette “vie cachée“ à laquelle le titre se réfère n’évoque pas une hypothétique clandestinité du protagoniste, fuyant la conscription en se dissimulant dans ses montagnes de Haute-Autriche pour demeurer en paix avec sa conscience. Elle renvoie en fait à la citation de la romancière George Eliot que Terrence Malick a placée en conclusion de son film : « car le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et le fait que les choses n’aillent pas aussi mal pour vous et moi qu’il eût été possible est à moitié dû à ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes que l'on ne visite plus. » Un esprit saint Créé bienheureux par l’Église en 2007, Jägerstätter

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Michel Saint-Jean : la hauteur du politique

CANNES 2018 | Avec Pawel Pawlikowski (Meilleur réalisateur pour Cold War), Stéphane Brizé et Lee Chang-dong en compétition ainsi que trois autres réalisateurs dans les sections parallèles dont Lukas Dhont, Caméra d'Or pour Girl, le distributeur et producteur Michel Saint-Jean a contribué au succès du festival de Cannes 2018. Affable mais discret, le patron de Diaphana y fait souvent résonner des voix indépendantes et engagées. Rencontre.

Vincent Raymond | Samedi 19 mai 2018

Michel Saint-Jean : la hauteur du politique

Même si rien ne vient jamais amenuiser son prestige, la rumeur prétend que son éclat s’estompe avec le temps. C’est un fait chimique : l’oxydation est la pire ennemie des César. Celui décorant discrètement le bureau de Michel Saint-Jean a de fait gagné son pesant de patine. Sans doute s’agit-il de la statuette remportée en 1999 avec La Vie rêvée des anges ; sa petite sœur conquise en 2009 pour Séraphine demeurant chez ses producteurs. Un trophée du meilleur film toutes les années en 9, comme pour célébrer chaque nouvelle décennie de sa société Diaphana fondée en 1989… Le distributeur peut toucher du bois pour 2019. Et pourquoi pas dès 2018 grâce à En guerre, la nouvelle réussite de Stéphane Brizé ? Ce « combat pour la dignité et la justice allant au-delà de la photographie de la délocalisation », s’inscrit dans la cohérence des près de 350 films qu’il a portés sur les écrans depuis ses débuts, où l’on croise le Lucas Belvaux de la géniale Trilogie ou de

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La Loi n’a pas dû marcher : "En guerre"

On ne Loach rien ! | « Celui qui combat peut perdre. Celui qui ne combat pas a déjà perdu. » Citant Brecht en préambule, et dans la foulée de La Loi du marché, Stéphane Brizé et Vincent Lindon s’enfoncent plus profondément dans l’horreur économique avec ce magistral récit épique d’une lutte jusqu’au-boutiste pour l’emploi. En compétition à Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

La Loi n’a pas dû marcher :

Quand la direction de l’usine Perrin annonce sa prochaine fermeture, les représentants syndicaux, Laurent Amédéo en tête, refusent la fatalité, rappelant la rentabilité du site, les dividendes versés par la maison-mère allemande aux actionnaires, les sacrifices consentis. Une rude lutte débute… Nul n’est sensé ignorer La Loi du marché (2015), pénultième réalisation de Stéphane Brizé, qui s’intéresse à nouveau ici à la précarisation grandissante des ouvriers et des employés. Mais il serait malvenu de lui tenir grief d’exploiter quelque filon favorable : cela reviendrait à croire qu’il suffit de briser le thermomètre pour voir la fièvre baisser. Mieux vaudrait se tourner vers les responsables de ces situations infernales conduisant le vulgum pecus à crever de préférence la gueule fermée. Des responsables que Brizé, et Lindon son bras armé, désignent clairement, révèlent dans leur glaçant cynisme et la transparence de leur opacité.

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Thierry de Peretti : « Quand on montre les choses qui vous hantent, elles cessent de vous hanter »

Une Vie Violente | Metteur et scène, acteur et cinéaste, Thierry de Peretti consacre un film à son île d’origine, la Corse. Une œuvre politique, loin des clichés, qu’il évoque avec son comédien fétiche Henri-Noël Tabary.

Vincent Raymond | Lundi 14 août 2017

Thierry de Peretti : « Quand on montre les choses qui vous hantent, elles cessent de vous hanter »

Depuis combien de temps portiez-vous Une vie violente ? Thierry de Peretti : Depuis Les Apaches, je cherchais un récit capable d'évoquer la force romanesque de ce que je vois et ressens en Corse — sur la société corse de cette époque-là. Mais pour moi, c’est moins une reconstitution qu’une évocation ou qu’un dialogue avec ces années-là. Ce n’est pas le film ultime sur le nationalisme en Corse et la lutte armée. Le personnage de Stéphane passe par là comme Rimbaud passe par la poésie et se rêve ailleurs. Il est un peu comme le Prince Mychkine dans L’Idiot : il nous fait pénétrer plusieurs cercles de la société : les étudiants, les petits voyous, les nationalistes… Comment vous êtes vous immergé dans ce rôle et ce contexte ? Henri-Noël Tabary : Un mois avant de tourner, Thierry a voulu que Jean Michelangeli [l’interprète de Stéphane, NDLR] et moi nous soyons dans la ville de Bastia pour la préparation. On était payés à boire des verres, à aller au resto… (sourires). C’était de l’imprégnation, ça nous a beaucoup aidés. En deux semaines j’ai repris

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Axel Auriant-Blot, élevé en batterie

Théâtre | Parcours initiatique d'un gosse guidé par sa batterie, "Une vie sur mesure", est un astucieux spectacle que tient seul et avec panache le tout jeune Axel Auriant-Blot.

Nadja Pobel | Mardi 13 juin 2017

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Ça commence comme une démonstration sur cet instrument « qui reste quand on a tout oublié » : le swing d'un chabababada, la rigueur d'une marche militaire, la folie d'un carnaval de Rio. Tout passe par la batterie. La preuve par l'exemple. C'est sans doute ce qui a fasciné Adrien en plus d'un trésor hérité de sa grand-mère : des disques vinyles. Armstrong et consorts. En rythme, le protagoniste apprend ses leçons, carré de l’hypoténuse et fables de La Fontaine. Une bagarre dans la cour de récré ? C'est l'occasion d'un passage de beatbox. Tout est matière à se rapprocher de l'instrument fantasmé et surtout d'être un garçon irréprochable pour qu'à 13 ans « et demi » , il se voit enfin octroyer par ses parents l'objet de ses désirs qui l'accompagnera jusqu'à ses premières amours adolescentes. Évidemment, il serait facile de plus se souvenir du Cri-Cri d'amour d'Hélène et les garçons que de l'avènement de Ringo Starr. Axel Auriant-Blot a le rôle de l'ado bien sous tous rapports. Mais, à 19 ans, l'acteur épate. Formé au Conservatoire de théâtre de Paris XIXe, réellement batteur pour des stars mainstream (Joyce

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"Une vie ailleurs" : critique et interview d'Isabelle Carré et Olivier Peyon

ECRANS | Epaulée par Mehdi, un assistant social, Sylvie se rend en Uruguay pour ramener en France son fils Felipe, enlevé par son père. Mais rien ne se passera (...)

Julien Homère | Mardi 21 mars 2017

Epaulée par Mehdi, un assistant social, Sylvie se rend en Uruguay pour ramener en France son fils Felipe, enlevé par son père. Mais rien ne se passera comme prévu, et sa relation avec l'enfant prendra une tournure inattendue. Olivier Peyon vient du documentaire et ça se voit. Caméra à l’épaule au plus près des visages, toujours au bon endroit au bon regard, la forme singe presque le reportage. Elle ne mise pas sur la symbolique, ses acteurs véhiculant le sens du film jusqu’à une fin ouverte bienvenue. La puissance du mélodrame émane de la retenue et de la pudeur, laissant le soin au spectateur de reconstruire l’histoire. Incarnant la filiation absente chez Sylvie, Mehdi devient un père de substitution, cordon ombilical fragile et nécessaire pour grandir. En somme, Peyon montre ce qu’il y a de plus douloureux et complexe : l’incertitude des retrouvailles où même une mère peut être l’étrangère. 3 questions à... Isabelle Carré et Olivier Peyon La maternité présente de multiples facettes, difficiles à traiter pour certaines lorsq

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"Une vie" Brizé

Le Film de la Semaine | Une ingénue sort du couvent pour se marier et mener une existence emplie de trahisons et de désenchantements. Maupassant inspire Stéphane Brizé pour un récit ascétique situé dans un XIXe siècle étrangement réaliste, et habité jusqu’à la moelle par Judith Chemla.

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« Plutôt que de tourner “l'adaptation” d’Une vie, Stéphane donnait l’impression de vouloir réaliser un documentaire sur les gens qui avaient inspiré Maupassant ; de faire comme si l’on avait la chance de retrouver des images d’époque, certes un peu différentes du livre : Maupassant ayant pris des libertés et un peu romancé ! » Jean-Pierre Darroussin, qui incarne le père de Jeanne — un hobereau quasi sosie de Schubert —, a tout dit lorsqu’il évoque sa compréhension du projet artistique, voire du postulat philosophique de Stéphane Brizé. Il y a en effet dans la démarche du réalisateur une éthique de vérité surpassant le classique désir de se conformer à la véracité historique pour éviter l’anachronisme ballot. Nulle posture, mais une exigence participant du conditionnement général de son équipe : plutôt que de mettre en scène le jeu de comédiens dans l’ornière de la restitution de sentiments millimétrés, Brizé leur fait intérioriser à l’extrême le contexte. Ils éprouvent ainsi le froid ambiant sans recourir à un vêtement contemporain pour s’en prémunir, ou s’éclairent à une lumière exclusivement dispensée par des bougie

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Stéphane Brizé : «Un film d’indignation et de colère»

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Christophe Chabert | Lundi 18 mai 2015

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Méthode Stéphane Brizé : «J’avais un scénario écrit avec des dialogues, mais aux acteurs, je ne donnais à chacun que les infos qu’ils devaient savoir. Par exemple, à Pôle Emploi, j’avais donné à Vincent le nombre de mois depuis lesquels il était au chômage, combien il gagnait, les stages qu’il avait fait, combien il touchera avec l’ASS. Et le type en face de lui, c’est comme quand il reçoit un vrai demandeur d’emploi : il a les mêmes infos. Ils savent l’enjeu de la situation, ils savent où ils doivent arriver et ensuite ils viennent remplir avec leurs mots à eux.» Acteurs non professionnels «Même quand je travaille avec des acteurs professionnels, je les prends pour ce qu’ils sont. Ici, ce n’est pas tant ce qu’ils sont que ce qu’ils font. Il y avait des fonctions, et nous nous sommes dirigés vers des gens qui avaient ces fonctions : la banquière, c’est la banquière des castings ; elle a proposé un de ses collègues qui était le DRH de sa banque pour jouer le DRH ; le directeur du supermarché, c’est un chef d’entreprise que je connaissais. Moi-même, j’ai fait un stage d’agent de sécurité pour le film. Vous ne pouvez pas imaginer c

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La Loi du marché

ECRANS | Comment un chômeur de longue durée se retrouve vigile et fait l’expérience d’une nouvelle forme d’aliénation par le travail : un pamphlet de Stéphane Brizé, radical dans son dispositif comme dans son propos, avec un fabuleux Vincent Lindon. Critique et propos du cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 18 mai 2015

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Thierry, 51 ans, 20 mois de chômage derrière lui, constate avec calme l’aporie sociale dans laquelle il se trouve : d’abord face à un conseiller Pôle Emploi qui a bien du mal à lui donner le change, puis à la table d’un café où ses anciens collègues syndiqués tentent de lui expliquer qu’il faut attaquer le mal à la racine. Et la racine, c’est la malhonnêteté et l’avarice du patron qui les a licenciés. Mais Thierry n’en démord pas : il veut seulement du travail pour sortir de cette foutue précarité dans laquelle il se trouve, cesser d’épousseter les meubles et faire vivre sa famille — dont un fils handicapé. Alors, de guerre lasse, il accepte un emploi de vigile dans un centre commercial, où on l’initie à la surveillance des clients, mais aussi des autres employés. L’itinéraire de Thierry a tout de la fiction édifiante, proche sur le papier de ceux accomplis par les personnages des frères Dardenne. Mais Stéphane Brizé a sa propre manière de filmer conflits moraux et injustices sociales liés au monde du travail. Celle-ci repose, comme c’était déjà le cas dans son très beau film précédent,

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D’une vie à l’autre

ECRANS | De Georg Maas (All, 1h37) avec Juliane Köhler, Liv Ullman…

Christophe Chabert | Mardi 29 avril 2014

D’une vie à l’autre

Le sujet (authentique) abordé par Georg Mass dans D’une vie à l’autre est passionnant : comment l’Allemagne de l’Est a formé des espions dès leur plus jeune âge en les faisant passer pour de vrais-faux orphelins enlevés enfants, puis renvoyés adultes dans leur pays — ici, la Norvège — et leur famille d’origine. Il faut toutefois une bonne heure pour comprendre exactement la supercherie, Maas travaillant son récit avec d’inutiles allers-retours dans la chronologie qui complexifient encore des enjeux déjà pas simples à piger pour le spectateur. Quand les choses sont enfin en place et en ordre, il déploie une efficacité à l’Américaine non exempte d’affèteries visuelles, qui n’arrivent toutefois pas à noyer totalement le vrai centre d’intérêt du film : le personnage de Katrine, écartelée entre la fidélité à une Stasi qui veille dans l’ombre sur sa recrue et les sentiments qu’elle a finis par développer pour ses faux parents, dont une Liv Ullman assez bouleversante en mère doublement dépossédée. Le rôle est très beau, mais l’actrice qui l’incarne — Juliane Köhler — l’est tout autant, avançant en funambule entre sincérité et duplicité, vérité et tromperie.

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Festival des Arcs : partie 2

ECRANS | 12 years a slave de Steve MacQueen. Au nom du fils de Vincent Lanoo. D’une vie à l’autre de Georg Maas. Gloria de Sebastian Lelio.

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Festival des Arcs : partie 2

Sans surprise, tant le film avait le profil parfait du rouleau compresseur festivalier, c’est Ida de Pawel Pawlikowski — dont on parlait ici — qui a remporté la Flèche de cristal (autrement dit le Grand Prix) du festival du cinéma européen des Arcs. Le jury lui a par ailleurs attribué un prix d’interprétation féminine plutôt généreux, puisque c’est avant tout la cinégénie de sa comédienne principale qui sidère, plutôt que son interprétation au sens strict, soumise au minutage maniaque de Pawlikowski. Pendant ce temps-là, on continuait à défricher le programme des journées DIRE, avec ce qui était, après le Lars von Trier, le film le plus excitant et attendu de tous : 12 years a slave, troisième long de Steve MacQueen après les chocs Hunger et Shame. Le film est inspiré de la véritable histoire de Solomon Nothrup, homme noir né libre dans les États-Unis sécessionnistes, qui va être drog

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«Des sentiments, pas de sentimentalisme»

ECRANS | Stéphane Brizé, réalisateur de Quelques heures de printemps, cinquième film de cet amoureux des silences gênés, des plans séquences qui donne «vertige» et d’un cinéma qui créerait des émotions (fortes). Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 17 septembre 2012

«Des sentiments, pas de sentimentalisme»

Comment en êtes-vous venu à écrire ce scénario original, après l’adaptation d’Éric Holder pour Mademoiselle Chambon ?Stéphane Brizé : Mademoiselle Chambon était pour l’instant l’exception, c’était la seule adaptation que j’avais faite jusqu’ici. Après, comment naît une histoire, c’est une question que l’on pose régulièrement aux réalisateurs, et ils répondent en général que c’est assez mystérieux. Dans mon cas, c’est très organique : quelque chose dans ma vie me pousse vers une histoire. Il y a deux choses ici : la difficulté de communication entre un fils et sa mère, c’est autour de cela que l’on a tout structuré ; et un autre élément dramaturgique fort, le choix de cette femme de mettre fin à ses jours par un suicide assisté. Ça, c’est particulier, je crois que c’est la première fois qu’on le voit dans une fiction. Ça étonne, ça questionne, ça fait écho à des choses qui sont évoquées en ce moment par les politiques. Pourquoi l’histoire entre un fils et sa mère ? J’ai déjà écrit des histoires autour des liens familiaux, et j’étais mûr pour parler de celui-là. Ce n’est pas ma vie, mais je parle de

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Quelques heures de printemps

ECRANS | Un fils sort de prison et renoue des rapports électriques avec sa mère malade. Avec ce film poignant emmené par une mise en scène sans psychologie ni pathos et deux comédiens incroyables, Stéphane Brizé s’affirme comme un grand cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 14 septembre 2012

Quelques heures de printemps

C’est un malentendu qui persiste et qui s’agrandit : un fils, Alain, et sa mère, Yvette, deux échoués de la classe moyenne dans une banlieue pavillonnaire en Bourgogne. Lui vient de purger un an et demi de prison pour une connerie qui lui a coûté cher, elle souffre d’une tumeur au cerveau dont l’avancée inéluctable la pousse à envisager un suicide assisté en Suisse. Les voilà à nouveau sous le même toit, mais les épreuves ne les rapprochent pas ; au contraire, le fossé du ressentiment qui a toujours existé entre eux se creuse encore. Un ressentiment qui est surtout affaire de non-dits. Dans Mademoiselle Chambon, Stéphane Brizé mettait en scène des silences qui en disaient long sur le désir et le sentiment amoureux ; avec Quelques heures de printemps, le silence se fait douloureux, blessant, cruel. Commencé à la manière d’Un mauvais fils de Sautet, le film bifurque peu à peu vers un territoire qui lui est propre, où le cinéaste observe la dernière tentative de communication entre Alain et Yvette avec un vérisme constant (de l’accent des p

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Une vie meilleure

ECRANS | De Cédric Kahn (Fr-Can, 1h50) avec Guillaume Canet, Leila Bekhti…

Dorotée Aznar | Jeudi 22 décembre 2011

Une vie meilleure

Antidote absolu au pensum mélodramatique de Philippe Lioret Toutes nos envies, Une vie meilleure marque le retour au premier plan de son cinéaste, Cédric Kahn, qui signe ici son meilleur film. Yann (Canet, incroyablement bon, ce qui n’était pas gagné), cuistot dans une cantine scolaire, rencontre Nadia (Leïla Bekhti, définitivement une des actrices passionnantes du cinéma français), serveuse dans un restaurant chic. Coup de foudre. Elle a déjà un enfant, lui rêve d’avoir sa propre affaire. Ensemble, ils achètent une grande maison en forêt qu’ils retapent pour en faire un restau cosy, mais les normes draconiennes, le piège des crédits et les banques intraitables les plongent dans la précarité. Kahn raconte ce premier acte avec une sécheresse de trait implacable : collant aux objectifs de ses personnages et à leurs actions, laissant des ellipses béantes dans la narration pour éviter tout schéma explicatif, il crée une sensation d’urgence proche du cinéma des frères Dardenne. Lorsque le couple se sépare et que le récit se recentre sur Yann et l’enfant, le

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L’autre cinéma jeune public

ECRANS | À l’ombre des blockbusters américains, des films d’animation à l’économie modeste tentent de se trouver une place pendant les vacances de noël : le joli "Perdu ? Retrouvé !" et le made in France "Une vie de chat". CC

Christophe Chabert | Jeudi 9 décembre 2010

L’autre cinéma jeune public

Depuis le succès de "La Prophétie des grenouilles", les studios Folimage de Valence sont devenus une valeur sûre de l’animation française. "Une vie de chat", co-réalisé par Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli perpétue une certaine tradition de l’animation à l’ancienne chère à Folimage. On est ici au sens littéral dans le dessin animé, la feuille Canson et le crayon étant les outils principaux de la réalisation. «À l’ancienne» aussi, le scénario du film, qui décrit dans un Paris fantasmé et touristique les agissements nocturnes d’un cambrioleur dont le lieutenant est un matou agile qui, dans la journée, joue les chats de compagnie auprès d’une petite fille solitaire. De ses parents policiers, ne reste plus que la mère, obsédée par l’envie de venger la mort de son mari. C’est le point le plus discutable du film (avec un détail troublant : une ritournelle sur l’air de "Maréchal, nous voilà !"), son côté Olivier Marchal pour enfants, la vendetta n’étant pas vraiment problématique pour les personnages. Gagnol et Felicioli sont venus au cinéma jeune public par accident, ne pouvant monter un projet pour adultes. Il reste des traces de cette frustration dans le film, qui se laisse regar

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Une vie toute neuve

ECRANS | D’Ounie Lecomte (Corée du Sud-Fr, 1h32) avec Saeron Kim, Do yeon Par…

Christophe Chabert | Lundi 4 janvier 2010

Une vie toute neuve

Produit par le grand Lee Chang-dong, ce premier film à forte teneur autobiographique n’a pas retenu la leçon de l’ancien ministre de la Culture sud-coréen : prendre toujours le spectateur à contre-pied d’une séquence à l’autre. "Une vie toute neuve" fonctionne sur le principe inverse : tout y est désespérément prévisible. Ounie Lecomte ayant une peur panique de la note fausse, elle se contente de déployer scolairement le programme de son film. Une petite fille est abandonnée par son père dans un orphelinat ; d’abord mutique et rebelle à cette nouvelle vie temporaire — en attente d’une adoption occidentale — elle va se trouver une amie, puis se faire une raison. Comme le film n’est pas particulièrement bien filmé, plutôt avare en émotions et peu soutenu par des idées de cinéma elles-mêmes guère audacieuses (on ne voit jamais le visage du père), l’affaire se regarde avec un ennui distingué, mais profond. CC

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Mademoiselle Chambon

ECRANS | De Stéphane Brizé (Fr, 1h41) avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain…

Dorotée Aznar | Lundi 12 octobre 2009

Mademoiselle Chambon

Jean tombe sous le charme de Mademoiselle Chambon, l’institutrice de son fils. Il s’improvise gauchement maçon du cœur et propose de réparer la fenêtre de son appartement. Pour le remercier, elle fait pleurer son violon dans l’austérité de son salon. Ils se recroisent, s’échangent des regards, se frôlent à grand-peine. Jean fuit son épouse, Mademoiselle Chambon souffle le chaud mais surtout le froid. Déjà pas franchement survoltée, l’ambiance s’abîme dans les non-dits, les silences chastes, les œillades intéressées, le tout dans une dynamique à faire passer ‘Les Regrets’ de Cédric Kahn pour ‘Bad Boys 2’. Stéphane Brizé choisit sciemment de se focaliser sur l’expression quotidienne de la passion, freinant systématiquement ses personnages dans leurs élans, quitte à en faire les représentations statufiées de l’indécision, d’une certaine idée de la transparence amoureuse. C’est quand ils finissent par quitter leur routine mécanique que le film prend son envol, dans des scènes où la réserve du film comme ses partis pris esthétiques finissent par prendre tout leur sens : Brizé soigne particulièrement ces séquences pudiques, où le talent des acteurs principaux brille de façon intense.

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REINHARD KLEIST Johnny Cash – Une vie (1932-2003)

CONNAITRE | Dargaud

Stéphane Duchêne | Vendredi 26 septembre 2008

REINHARD KLEIST
Johnny Cash – Une vie (1932-2003)

A priori l’idée d’une BD biographique sur «L’Homme en Noir» par un auteur allemand peut sembler saugrenue. Un peu comme si un petit black du Mississippi rédigeait un traité sur Lothar Matthaüs ou un essai sur Angela Merkel. Idées reçues mises à part, il faut bien avouer que le travail de Reinhard Kleist (fan transi de Cash, ça se voit) est remarquable. C’est de manière plutôt elliptique et, forcément en (très) noir et blanc, que sont retracées ici les grandes étapes de la vie de Johnny Cash : enfance dans les champs de coton, armée en Allemagne, amour éperdu pour la drogue et pour sa deuxième femme June Carter, enregistrements crépusculaires à la fin de sa vie. Avec en guise d’interludes, l’illustration sous forme de clips dessinés, de certains de ses plus grands titres : A Boy named Sue, Ghostriders in the Sky, qui en disent autant et, en toute logique, se confondent presque, avec les faits biographiques. Le tout est agrémenté du point de vue de Glen Sherley, double taulard de Cash, qui, lors du passage de son idole à la fameuse prison de Folsom pour son mythique concert, lui offrit une chanson, Greystone Chapel, écrite en cellule. Et dont la r

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