Numérotez vos bâtis ! : "The House that Jack built"

Le Film de la Semaine | Lars von Trier s'insinue dans la tête d’un serial killer aux ambitions (ou prétentions ?) esthétiques démesurées pour en retirer une symphonie en cinq mouvements criminels. Une variation sur la mégalomanie et le perfectionnisme artistiques forcément un brin provoc’ mais adroitement exécutée.

Vincent Raymond | Mardi 16 octobre 2018

Photo : © Concorde Filmverleih / Christian Geisnaes


Jack aurait tellement voulu être architecte… Un destin contraire l'a fait ingénieur et affligé de TOC lui empoisonnant la vie, surtout lorsqu'il vient de commettre un meurtre. Car, si l'on y réfléchit bien, le principal tracas de Jack, c'est de devoir obéir à ses pulsions de serial killer…

Peu importe si son esthétique ou ses dogmes évoluent au fil de sa prolifique filmographie — et lui confère au passage l'apparence d'un splendide magma —, Lars von Trier parvient à assurer à celle-ci une indiscutable cohérence par son goût maladif du défi stylistique et de la provocation morale, que celle-ci transparaisse dans la diégèse ou dans le discours d'accompagnement.

Construire, dit-il

Épouser comme ici le point de vue d'un détraqué jouissant dans l'esthétisation de la mise à mort de ses victimes participe évidemment de cette démarche : la mécanique humaine et celle, perverse, du suspense conduisent inconsciemment le spectateur de The House that Jack built à éprouver de l'empathie pour son héros lorsqu'il commet ses actes. À trembler à sa place lorsqu'il vérifie dix fois n'avoir oublié aucune goutte de sang qui révèlerait son crime ; à souffrir davantage pour ses névroses que pour ses proies. D'ailleurs, la première à subir ses assauts ayant tout fait (voire davantage) pour le pousser à bout, on serait presque tenté d'accorder à Jack des circonstances atténuantes !

La rouerie von Trier tourne à plein régime… Et déverse son content de gore dans la première partie du film : multi-diffusion de l'exécution de Uma Thurman, abrasion exagérée de cadavre, canardage d'enfants… Mais, à l'instar d'Hitchcock, le cinéaste danois produit moins d'images abjectes ou obscènes qu'il n'en suscite dans l'esprit de son public conditionné. Ainsi, dans la seconde partie, ce fieffé manipulateur obtient par la seule suggestion la fuite des âmes trop craintives par la seule (abominable) promesse d'une mastectomie sur blonde vivante. Du grand art.

Comme Mother! d'Aronofky, The House… métaphorise dans l'horrifique la démarche de création, sur un mode proche de Thomas de Quincey, en faisant côtoyer le monstrueux avec le plus noir des humours absurdes. Quant à l'incapacité chronique (l'impuissance…) de Jack à concevoir un chef-d'œuvre digne de ses attentes, l'obligeant sans cesse à remettre l'ouvrage sur le métier et à recourir in fine à un deus ex machina pour y parvenir, elle trouve un étonnant écho dans le film. Enchaînant une cascade d'épisodes isolément brillants — morceaux de bravoure visuels, effets narratifs ou de montage virtuoses dont von Trier est coutumier —, celui-ci achoppe sur une issue de bric et de broc, longuette et prévisible. Dommage : aucune fin ne justifie d'être moyen.

The House That Jack Built de Lars von Trier (Dan-Fr-Sué-All, int.-16 ans, 2h35) avec Matt Dillon, Bruno Ganz, Uma Thurman…


The House that Jack Built

De Lars von Trier (Dan, 2h35) avec Matt Dillon, Bruno Ganz...

De Lars von Trier (Dan, 2h35) avec Matt Dillon, Bruno Ganz...

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États-Unis, années 70. Nous suivons le très brillant Jack à travers cinq incidents et découvrons les meurtres qui vont marquer son parcours de tueur en série. L'histoire est vécue du point de vue de Jack. Il considère chaque meurtre comme une œuvre d'art en soi. Alors que l'ultime et inévitable intervention de la police ne cesse de se rapprocher (ce qui exaspère Jack et lui met la pression) il décide - contrairement à toute logique - de prendre de plus en plus de risques. Tout au long du film, nous découvrons les descriptions de Jack sur sa situation personnelle, ses problèmes et ses pensées à travers sa conversation avec un inconnu, Verge. Un mélange grotesque de sophismes, d’apitoiement presque enfantin sur soi et d'explications détaillées sur les manœuvres dangereuses et difficiles de Jack.


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Maman est au ciel : "Proxima"

Drame | Sélectionnée pour une mission d’un an à bord de l’ISS, la spationaute Sarah Loreau s’entraîne intensivement. Mais elle doit composer avec un paramètre de plus par rapport à ses collègues masculins : le fait d’être mère. Et anticiper la séparation d’avec sa fille Stella s’avère compliqué…

Vincent Raymond | Mardi 26 novembre 2019

Maman est au ciel :

À la toute fin de son film, Alice Winocour fait défiler les portraits des femmes astro-cosmo-spationautes posant avec leurs enfants. Si le doute subsistait encore, son intention était bien avec Proxima d’inscrire la situation particulière de la mère (et donc de la femme) dans la conquête spatiale particulièrement, et dans le milieu professionnel en général. Signant un film hautement documenté sur la marche d’une mission — on n’a d’ailleurs rarement vu les protocoles aussi bien détaillés, et sans la poudre aux yeux hollywoodienne —, la cinéaste fait pourtant de ce barnum un sujet satellite. En effet, c’est autant à la symbolique “ombilicale” de l’arrachement — le terme revient d’ailleurs dans le vocabulaire astronautique — avec toutes ses dérivées (naissance, fin de l’enfance, deuil…) qu'aux rapports entre les genres que Proxima renvoie. Surtout pour Stella dont la mère vise Mars et le père travaille sur… Vénus. En plus de sa distribution internationale, pour une fois logique du fait du sujet et du contexte, Alice Winocour élargit les horizons en confiant la bande originale à

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Le massif de l’écrin : "Fortuna"

Drame | de Germinal Roaux (Sui-Bel, 1h46) avec Kidist Siyum Beza, Bruno Ganz, Patrick d’Assumçao…

Vincent Raymond | Mercredi 19 septembre 2018

Le massif de l’écrin :

Hébergée dans un monastère suisse à la frontière italienne, Fortuna, une jeune Éthiopienne de 14 ans se découvre enceinte d’un autre réfugié vivant au même endroit mais beaucoup plus âgé qu’elle. Si elle veut garder l’enfant, il n’en va pas de même pour le père qui se fait la belle… De la déconnexion entre la forme et le fond… Autant Germinal Roaux, photographe de métier, nous en met plein la vue par la somptuosité de son cadre (1:33, noir et blanc ultra contrasté, plans archi composés, clairs-obscurs magnifiant le décor neigeux, les visages et les rudes bâtisses…) et nous interpelle par la pertinence de son récit, en prise directe avec la plus brûlante des actualités (la situation des réfugiés, rejetés par tous les États, trouvant à peine asile chez des religieux) ; autant on est déconcerté par sa pseudo morale finale montrant un “bon père“ encourager une gamine seule, désorientée, abusée et abandonnée par l’adulte qui l’a mise enceinte, à ne pas avorter en brandissant son libre arbitre — ou un “merveilleux“ instinct de vie. Peu importe en définitive à ce brave

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Mandico, Jeunet & Caro, Gaspar Noé : l’art et la matière

Cinéma | À l’heure où la virtualité s’impose à chaque maillon de la chaîne cinématographique, demeure une frange de cinéastes faisant résonner leur 6e sens avec le 7e art. Pour elles et eux, filmer est un acte définitivement charnel. Ça nous a plu ; on en veut en corps !

Vincent Raymond | Lundi 3 septembre 2018

Mandico, Jeunet & Caro, Gaspar Noé : l’art et la matière

De même que les saumons nagent à contre-courant pour frayer, certains cinéastes se révèlent remarquablement féconds en évoluant à rebours de leurs congénères. En manifestant, par exemple, un attachement viscéral à la pellicule moins pour des raisons de conservatisme rétro-snobinard que des motivations profondément artistiques — ce qui ne les empêche pas de recourir à des effets numériques. Ou en s’obstinant à spectrographier l’âme humaine à l’aune de leurs obsessions plastiques. Le premier groupe réunit à Hollywood une aristocratie d’auteurs bankable — Tarantino, Nolan, Spielberg, Scorsese, Aronofsky, Anderson (Wes & Paul Thomas), Abrams, Coen (Joel & Ethan) etc. — et rassemble en France un aréopage de cin-éaste-philes sans doute nostalgiques d’une certaine sérendipité expérimentale : Jean-Pierre Jeunet & Marc Caro, F.J. Ossang pour les “ancêtres“, Hélène Cattet et Bruno Forzani, Bertrand Mandico, Antonin Peretjatko dans la nouvelle génération… Bien souvent des courts-métragistes acharnés malaxant influences comme les bandes son et images sans tabou, jonglant d’un format à l’autre entre deux longs.

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Les Ailes du désir

Reprise | Selon Baudelaire, « la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu'il n'existe pas ». Le Malin possède, entre mille vices, un (...)

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

Les Ailes du désir

Selon Baudelaire, « la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu'il n'existe pas ». Le Malin possède, entre mille vices, un autre redoutable talent : celui de jouer de sa perverse séduction pour parvenir à ses fins, et triompher des plus purs esprits, fussent-ils angéliques. Voyez le palmarès 40e festival de Cannes en 1987 : la Palme d’Or a échu au méphistophélique Maurice Pialat et à son infernale adaptation de Bernanos, Sous le soleil de Satan, condamnant, non à la Géhenne mais au seul Prix de la mise en scène le bienveillant Wim Wenders pour son chef-d’œuvre séraphique Les Ailes du désir. Où les protagonistes sont des anges, confidents secrets des humains, privés d’amours terrestres et arpentant pour l’éternité des jours le sol et le ciel d’un Berlin alors divisé par le Mur. Au-delà de l’histoire sentimentale conduisant Damiel, l’un de ces veilleurs immortels à fendre l’armure pour les beaux yeux d’une trapéziste ; au-delà de la vision prophétique de la capitale allemande, embrassée dans sa totalité d

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Remember

ECRANS | de Atom Egoyan (Can, 1h35) avec Christopher Plummer, Martin Landau, Bruno Ganz…

Vincent Raymond | Mardi 22 mars 2016

Remember

Dénué de quiétude, le cinéma d’Atom Egoyan porte en lui les remous d’un drame originel, d’une fracture violente dont chaque film observe les conséquences — ou plutôt, les séquelles. Nul besoin d’être grand clerc pour déceler dans cette obsession comme dans ses nombreux films marqués par les voyages ou les pèlerinages, des références au cataclysme que fut le génocide des Arméniens. Egoyan a fait de la mémoire des disparus l’un des piliers majeurs de sa carrière, et des survivants leurs dépositaires luttant pour qu’elle ne soit pas oblitérée. Sans doute le plus connu, De beaux lendemains (1997) en constitue un exemple loin d’être isolé : Exotica (1994) ou plus récemment Captives (2014) racontaient en adoptant la forme du thriller comment ceux qui restent dissolvent leur vie présente dans la réactivation obstinée de leurs souvenirs. Remember croise à nouveau les genres en mêlant thématique historique (de la grande Histoire, puisqu’il s’agit de la traque d’un ancien nazi) avec structure de polar. Le fait que le personnage principal souffre de troubles de la mém

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Heidi

ECRANS | De Alain Gsponer (Sui, 1h50) avec Anuk Steffen, Bruno Ganz, Quirin Agrippi…

Vincent Raymond | Mercredi 10 février 2016

Heidi

Déjà cuisiné à toutes les sauces visuelles, le roman montagnard de Johanna Spyri fait l’objet d’une nouvelle adaptation au bon lait de l’alpage. Classique et plutôt respectueuse du texte original, elle vise clairement à devenir la nouvelle référence en la matière, remplaçant les versions Technicolor poussiéreuses et/ou non-helvétiques. Passé la surprise de découvrir Bruno Ganz en grand-père bougon, on est vite attendri par les cavalcades pastorales de la gamine, l’absence de mièvrerie et la reconstitution soignée. L’œil se régale donc ; l’oreille moins. On envierait presque les Suisses-Allemands, qui apprécieront ce conte dans leur… euh… mélodieux idiome, et non dans son doublage français grotesque, lequel a de quoi nous rendre chèvre. VR

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Refroidis

ECRANS | De Hans Peter Molland (Norvège, 1h56) avec Stellan Skarsgard, Bruno Ganz…

Christophe Chabert | Mardi 23 septembre 2014

Refroidis

Un paisible conducteur de chasse-neige apprend l’assassinat de son fils et découvre qu’il jouait les passeurs à l’aéroport pour des trafiquants de drogue. Il décide de se venger en remontant la filière… Cet argument classique de vigilante movie, Hans Peter Molland le détourne de brillante manière en le tirant vers une comédie caustique et très noire. Il y a d’abord ce gimmick, plutôt amusant, de la recension des cadavres et de leur appartenance religieuse avec des cartons sur fond noir ; il y a surtout la nature même des truands du film, complètement cinglés, à commencer par le big boss maniaco-dépressif adepte de la vie saine et hygiéniste qui demande à ses hommes de mains de surveiller si son gamin mange bien ses cinq fruits et légumes par jour. Les origines ethniques des diverses bandes — Norvègiens, Danois, Suédois, Serbes… — sont longuement commentées dans des dialogues ponctués de réflexions politiques, notamment celle, hilarante, sur la nécessité d’un état providence dans les pays froids ! La nonchalance du récit et sa manière digressive de suspendre l’action pour brosser sa galerie de portraits rappellent bien entendu le Tarantino première manièr

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Nymphomaniac volume 2

ECRANS | Fin du diptyque de Lars von Trier, qui propulse très haut sa logique de feuilleton philosophique en complexifiant dispositif, enjeux, références et discours, avec d’incroyables audaces jusqu’à un ultime et sublime vertige. On ose : chef-d’œuvre ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 23 janvier 2014

Nymphomaniac volume 2

5+3. Cette addition, qui lançait la vie sexuelle de Joe dans le premier volume de Nymphomaniac, est aussi la répartition choisie par Lars von Trier entre les chapitres de chaque partie. 5 pour le coït vaginal et le volume 1 ; 3 pour la sodomie et le volume 2 qui, de facto, fait un peu plus mal que le précédent… Après nous avoir laissé sur un climax diabolique, où la nymphomane hurlait : «Je ne sens plus rien !», von Trier reprend les choses là où elles en étaient : dans la chambre de Seligman, qui ne va pas tarder à expliquer les raisons de sa chaste attitude face au(x) récit(s) de débauche de Joe-Gainsbourg ; et dans celle de Joe-Martin et de Jerome, premier amant, grand amour idéalisé, compagnon et père de son enfant. Mais avant d’embrayer sur un nouveau chapitre et un nouvel épisode entre fantasme (romanesque) et fantasme (sexuel), le voilà qui digresse déjà en flashback sur Joe-enfant et son premier orgasme, où lui apparaissent deux icônes qu’elle prend pour des visions de la vierge Marie, mais que

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Nymphomaniac, volume 1

ECRANS | Censuré ? Remonté ? Qu’importe les nombreuses anecdotes et vicissitudes qui entourent le dernier film de Lars von Trier. Avec cette confession en huit chapitres d’une nymphomane — dont voici les cinq premiers —, le cinéaste est toujours aussi provocateur, mais dans une tonalité légère, drôle et ludique qui lui va plutôt bien. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 décembre 2013

Nymphomaniac, volume 1

On avait laissé Lars von Trier sur la fulgurante dernière image de Melancholia, parvenu au bout de sa dépression et affirmant que le meilleur moyen d’apaiser ses tourments, c’était encore de voir le monde voler en éclats. Au début de Nymphomaniac, après avoir plongé longuement le spectateur dans le noir et une suite de bruits anxiogènes, il révèle le corps de Joe — Charlotte Gainsbourg, réduite dans ce premier volet au statut de narratrice des exploits de son alter ego adolescente, la troublante Stacy Martin — dans une ruelle sombre, ensanglantée et amochée. Passe par là un brave bougre nommé Selligman — Stellan Skarsgard — qui la recueille chez lui et lui demande ce qui s’est passé. «Ça va être une longue histoire» dit-elle, après avoir affirmé qu’elle était une «nymphomane»… En fait, l’histoire tient en deux films décomposés en huit chapitres comme autant de récits obéissant à des règles esthétiques propres, utilisant une panoplie d’artifices — ralentis, split screen, retours en arrière — et changeant sans cesse de formats — pellicule e

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Uma Thurman au Festival Lumière

ECRANS | Et hop, une nouvelle surprise de la part du fesival Lumière 2013 : la venue d'Uma Thurman. L'égérie de Quentin Tarantino sera présente à l'Amphithéâtre du (...)

Benjamin Mialot | Jeudi 17 octobre 2013

Uma Thurman au Festival Lumière

Et hop, une nouvelle surprise de la part du fesival Lumière 2013 : la venue d'Uma Thurman. L'égérie de Quentin Tarantino sera présente à l'Amphithéâtre du Centre des Congrès, ce vendredi 18 octobre, pour lui remettre son Prix Lumière.

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Apocalypse No(w) ?

CONNAITRE | Entre supposées prédictions mayas, sortie de "4h44, dernier jour sur terre", le nouveau film d'Abel Ferrara, et soirées labellisées «fin du monde», tout semble converger vers un 21 décembre apocalyptique – même si on ne fera que s'y bourrer la gueule. Peu étonnant quand on songe que ladite fin du monde est vieille comme... le monde. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 14 décembre 2012

Apocalypse No(w) ?

«Dans le roman qu'est l'histoire du monde, rien ne m'a plus impressionné que le spectacle de cette ville jadis grande et belle, désormais renversée, désolée, perdue […], envahie par les arbres sur des kilomètres à la ronde, sans même un nom pour la distinguer». Ce pourrait être la voix-off du survivant d'un film post-apocalyptique déambulant dans Londres, New-York, Paris, Lyon... Ce ne sont "que" les mots de John Lloyd Stephens, découvrant au XIXe siècle la splendeur passée d'une ancienne ville maya mangée par la jungle du Yucatan. Ces mêmes Mayas dont le calendrier aurait prévu la fin du monde pour le 21 décembre 2012. Peu importe que la NASA elle-même ait démentie ces rumeurs dont les illuminés, les conspirationnistes et les survivalistes font leur miel.   Qu'on la nomme Apocalypse («révélation» dans la Bible) ou Armageddon (d'Harmaguédon, le "Waterloo" hébreu du Livre de l'Apocalypse), la fin du monde est depuis toujours le sujet de conversation p

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Wenders aux anges

ECRANS | Pour le spectateur né après 1990, il est difficile d’imaginer ce que représentait Wim Wenders au moment de la sortie des Ailes du désir — en 1987. Il faut (...)

Christophe Chabert | Jeudi 6 septembre 2012

Wenders aux anges

Pour le spectateur né après 1990, il est difficile d’imaginer ce que représentait Wim Wenders au moment de la sortie des Ailes du désir — en 1987. Il faut dire que depuis, à part ses deux documentaires (Buena Vista Social Club et Pina), le cinéaste s’est lentement égaré, jusqu’à la honte suprême : son dernier film de fiction, The Palermo shooting, n’est sorti à peu près nulle part, malgré une présentation en compétition à Cannes. Il y a 25 ans donc, Wenders était un super-auteur, personnel et accessible, avec une vision du monde et un sens du spectacle. Paris, Texas, chef-d’œuvre en exil, préparait le terrain de ces Ailes du désir qui, selon son titre original, revenait filmer Le Ciel au-dessus de Berlin. Un ciel en noir et blanc qui surplombe une ville encore coupée en deux, où des anges écoutent les pensées des habitants et tentent de les réconforter. L’un d’entre eux (Bruno Ganz) va tomber amoureux d’une trapéziste qu'il va vouloir rejoindre parmi les mortels, dans un monde en couleurs où la première expérience est celle du sang qu

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Melancholia

ECRANS | Versant apaisé du diptyque qu’il forme avec le torturé "Antichrist", "Melancholia" poursuit le travail psychanalytique mené par Lars Von Trier sur la dépression et le chaos, et prouve que ses concepts ne tiennent plus vraiment leurs promesses. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 6 juillet 2011

Melancholia

Il est risqué de débuter un film par sa bande-annonce, l’exposé visuel d’un programme que les 120 minutes suivantes développeront à l’écran. D’autant plus risqué si ce film dans le film est d’une splendeur époustouflante, si chaque image y imprime durablement la rétine. Lars Von Trier avait déjà ouvert son précédent Antichrist, jumeau noir de ce Melancholia apaisé, par une séquence du même ordre, mais elle n’était qu’un prologue, lançant plus qu’elle ne l’anticipait le récit à venir. Dans Melancholia, tout est dit avec ces dix minutes sublimes : l’imminence de la fin du monde, qui se matérialise aussi bien par des visions cosmiques que par des focus sur une mariée flottant au-dessus d’un marais de nénuphars, connectée par des éclairs à d’autres planètes, s’arrachant à des racines qui la retiennent au sol… Après un si beau morceau de bravoure, l’excitation est de mise, mais Von Trier va vite doucher le spectateur : de tous ces tableaux fulgurants, il faut trier ce qui relève de la métaphore et ce que le cinéaste traitera dans sa littéralité. La mariée était en flammes Justine (Kirsten Dunst, pas mal)

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Cannes jour 8 : Pater noster

ECRANS | Melancholia de Lars Von Trier. Pater d’Alain Cavalier.

Dorotée Aznar | Jeudi 19 mai 2011

Cannes jour 8 : Pater noster

Arrivé dans la dernière ligne droite du festival et de sa compétition, on attend toujours le film qui mettra tout le monde d’accord, celui qui trouvera le juste milieu entre film pour festival et œuvre suffisamment audacieuse pour séduire la frange la plus dure de la cinéphilie. On pensait que Melancholia, le dernier Lars Von Trier, allait jouer ce rôle. Présenté ce matin au Grand Palais, le film s’avère en définitive une des déceptions majeures de Cannes 2011. Pourtant, Melancholia démarre par dix minutes de pure sidération visuelle, où Von Trier mélange des ralentis étranges où les personnages semblent flotter au milieu des décors, et des visions spatiales d’une planète en fusion, se terminant par une spectaculaire collision avec la Terre, le tout sur fond de Wagner. C’est magnifique, impressionnant, même si on se souvient que l’ouverture d’Antichrist produisait sensiblement la même sensation. Quand le film retrouve une forme traditionnelle (et même ultra-traditionnelle pour du Lars Von Trier : scope et caméra portée, zooms et raccords dans l’axe), les choses s’enlisent dans un pénible remake de Festen. Un mariage, des

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The Housemaid

ECRANS | Sur un argument tiré d’un célèbre mélodrame coréen, Im Sang-soo signe une satire sociale féroce, somptueusement mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 septembre 2010

The Housemaid

Une nuit ordinaire dans les rues de Séoul. Le bruit de la circulation ; les néons des restaurants où quelques Coréens solitaires s’empiffrent ; et, au milieu de tout ça, une femme qui grimpe sur le rebord de sa fenêtre et se jette dans le vide. C’est l’introduction de "The Housemaid" : fiévreuse, retranscrite avec des éclats de plans furieux par Im Sang-soo, le plus discret des grands cinéastes sud-coréens actuels. Le plus politique, aussi. Chacun de ses films est une radioscopie de l’histoire contemporaine de son pays, tantôt romanesque ("Le Vieux Jardin"), tantôt littérale ("The President’s last bang"). "The Housemaid" n’échappe pas à la règle. Passée cette ouverture chaotique, c’est à un cruel opéra social auquel il nous invite, baroque dans sa forme, rageur dans son propos. On y voit une jeune fille, Euny (Jeon Do-yeon, excellente actrice révélée par "Secret sunshine"), qui trouve un petit boulot de femme de ménage dans une grande famille de parvenus. Le mari est un businessman beau comme un Dieu grec ; l’épouse, enceinte, se prélasse dans l’oisiveté ; et l’ancienne gouvernante, plus pète-sec qu’un fan de Lionel Jospin, méprisante et envieuse, semble connaître par c(h)œur (a

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Charlotte au poivre

ECRANS | En tournant le controversé (jusqu’à l’intérieur de nos colonnes) Antichrist, Lars Von Trier pensait sûrement faire son Possession. La postérité jugera si (...)

Christophe Chabert | Mercredi 17 juin 2009

Charlotte au poivre

En tournant le controversé (jusqu’à l’intérieur de nos colonnes) Antichrist, Lars Von Trier pensait sûrement faire son Possession. La postérité jugera si effectivement cette œuvre radicale rejoindra au sommet des films cultes le chef-d’œuvre de Zulawski, mais le résultat festivalier a été équivalent : comme Adjani en 1981, Charlotte Gainsbourg a remporté le prix d’interprétation féminine à Cannes. Sur scène, elle dédia la récompense à son père, en espérant «qu’il aurait été très fier, et très choqué» par le film. Et il est vrai que ce que Charlotte fait dans Antichrist a quelque chose à voir avec le geste artistique de Serge : elle y met son âme (douloureuses séquences de deuil) et son corps (intense scène de masturbation) à nu, allant fouiller là où ça dérange et où ça choque encore. Von Trier semble d’ailleurs parfois à la traîne de l’énergie folle de son actrice, sa mise en scène hésitant entre lyrisme stylisé et réalisme post-dogme. Charlotte Gainsbourg ne s’est pas posé ce type de questions : elle a foncé tête baissée dans ce rôle dont elle sort grandie. CC

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Antichrist

ECRANS | Mélodrame psychanalytique qui vire à mi-parcours à l’ésotérisme grand-guignol, le nouveau Lars Von Trier rate le virage entamé par son auteur en voulant trop en faire sans s’en donner la rigueur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 27 mai 2009

Antichrist

De toute évidence, il y aura un avant et un après Antichrist dans la carrière de Lars Von Trier. Son précédent film, Le Direktor, semblait atteindre les limites de sa «démission» en tant que metteur en scène, laissant une caméra automatisée cadrer l’action au hasard. Le prologue d’Antichrist en est l’exact opposé et s’affirme comme une réelle reprise en main : un sommet de maîtrise où chaque plan est une merveille plastique, magnifiant la scène traumatique qui va enclencher le récit. Pendant qu’un couple fait l’amour, leur enfant tombe par la fenêtre. Eros et thanatos, deuil et culpabilité : voilà le programme des quarante minutes suivantes. Lui (Willem Daffoe) est analyste, elle (Charlotte Gainsbourg) s’enfonce dans la dépression, à la recherche de la peur fondatrice qu’il va falloir exorciser. Cette peur est une forêt, Eden, où le couple se retire pour affronter ses démons. Mais sur place, c’est un autre film qui commence, un film d’horreur faisant remonter une mythologie oubliée, le «gynocide». Messie, messie… Tout cela ne manque pas d’ambition, ni de culot ; par contre, Von Trier manque sérieusem

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