Réparer les vivants

SCENES | Aux Célestins, "Platonov" nous plonge, 3h30 durant et en (très) bonne compagnie du collectif Les Possédés et d’Emmanuelle Devos, dans une Russie qui ne subodore pas encore les révolutions du XXe siècle. Un beau voyage. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 18 novembre 2014

Photo : Jean-Louis Fernandez


«Qu'est-ce qu'il y a ? – Rien, on s'ennuie». Pas de doute, dès la première réplique de la pièce, nous sommes chez Tchekhov. À la campagne bien sûr, loin de la fureur urbaine de Moscou ou Saint-Petersbourg. Loin de la vie. Quoique. Car si les personnages du maître russe perdent leurs repères et leur richesse en même temps que leurs amours s'écroulent – tandis que d'autres, gravitant autour d'eux, cherchent à récupérer quelque cœur ou argent – de toute évidence, tous vivent, leur ennui devenant le terreau de leurs désirs balbutiants.

Anna Petrovna, jeune veuve criblée de dettes, reçoit dans sa maison, comme chaque été. Parmi les convives, l'orgueilleux Mikhaïl Vassilievitch Platonov, instituteur marié, frustré de ne pas être un grand écrivain au bras d'une femme plus désirable que la sienne, au point qu'il va se mettre en tête de séduire celles des autres. Pour restituer tous ces liens avec fluidité, il fallait un collectif fort. Celui des Possédés s'est formé il y a dix ans et la plupart de ses membres sont issus du cours Florent. Emmenés par Rodolphe Dana, metteur en scène et acteur (Platonov himself), ils ont un sens du rythme et de l'espace qui, c'est palpable sur le plateau, s'est construit dans la durée. Tous constamment présents en scène, ils savent être à l'arrière comme au premier plan, ne pas parasiter l'action quand ils n'ont rien à dire, à mesure que Dana décentre les espaces de jeu et surtout les démultiplie, insufflant là cette vie que Tchekhov imagina du haut de ses 18 ans (!).

«Fouiller le cœur des gens avec de grosses pattes froides»

C'est dans ce dispositif de troupe qu'Emmanuelle Devos prend place, d'une manière absolument naturelle. Son talent premier est probablement de ne pas apparaître comme une star raccrochée à un casting qui aurait pu porter le spectacle sans elle. Elle l'enrichit au contraire, sa voix un peu distanciée et familière créant une entrée idéale dans ce huis clos où tous les personnages ont maille à partir avec eux-mêmes. Dans un décor simple mais d'une vraie beauté, où un immense tapis brodé devient un panorama campagnard lorsque les cintres le mettent à la verticale, elle se meut comme si elle avait toujours habité ce lieu avec ses compagnons de scène.

Evidemment, on entend dans ce Platonov des échos probablement inconscients et néanmoins forts avec l'œuvre qu'elle a construite avec l'immense Arnaud Desplechin. Ainsi, quand l'un des protagonistes a l'idée d'allumer un feu d'artifice, c'est une scène d'arrière-cour de la maison de Roubaix qui surgit, comme échappée du bouleversant Un conte de Noël. Signe que, aujourd'hui encore, Tchekhov est l'un des nôtres.

Platonov
Aux Célestins du mardi 25 novembre au mercredi 5 décembre


Platonov

De Tchekhov, ms Rodolphe Dana et le collectif Les Possédés, 3h30. À la campagne, une jeune veuve est accablée de dettes
Célestins, théâtre de Lyon 4 rue Charles Dullin Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Emmanuelle Devos, et néanmoins patronne…. : "Les Parfums"

Comédie | En galère de boulot, Guillaume devient le chauffeur d’Anna Walberg, “nez“ indépendante dans l’univers de la parfumerie et femme si exigeante qu’elle a épuisé tous ses prédécesseurs. Mais Guillaume va s’accrocher en lui tenant tête. Une manière de leur rendre service à tous les deux…

Vincent Raymond | Vendredi 26 juin 2020

Emmanuelle Devos, et néanmoins patronne…. :

Devenu un visage familier grâce à la série 10% , Grégory Montel avait “éclos“ en 2012 au côté du regretté Michel Delpech dans le très beau L’Air de rien, première réalisation de Stéphane Viard et… Grégory Magne. Après l’ouïe, celui-ci s’intéresse donc à l’odorat mais conserve peu ou prou un schéma narratif similaire puisque son héros ordinaire-mais-sincère parvient à nouveau à redonner du lustre à une vieille gloire recluse prisonnière de son passé et/ou ses névroses, tout en s’affirmant lui-même ; la différence majeure réside dans le fait qu’une relation fatalement plus sentimentale que filiale se noue ici entre les protagonistes. Loin d’être une bluette à l’anglaise où les deux tourtereaux roucoulent après avoir fait chien et chat pendant l’essentiel du film, cette comédie sentimentale mise beaucoup — à raison — sur les à-côté des personnages : le métier de sentir et composer des fragrances (étrangement peu exploité jusqu’à pré

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Homme de passage : "Amin"

Le Film de la Semaine | Chronique de l’existence d’un travailleur sénégalais entre sa famille restée au pays et son parcours en France, Amin marque le retour d’un Philippe Faucon comme “dardennisé“ après le triomphe de Fatima dans une tranche de vie élargie à l’entourage de son personnage-titre. De l’humanisme à revendre.

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Homme de passage :

Ouvrier du bâtiment en France, Amin rentre rarement au Sénégal pour voir sa famille. Vivant en foyer, son horizon se limite à ses voisins, partageant le même quotidien. Lors d’un chantier chez un particulier, Amin est entrepris par Gabrielle, la propriétaire des lieux. Une liaison commence. Samia, Fatima, et maintenant Amin. Les titres de Philippe Faucon annoncent en toute transparence leur ambition programmatique : raconter des histoires à hauteur humaine. Ce qui peut sembler infime s’avère a contrario d’une insondable richesse, puisque ses films dévoilent des personnages-mondes en marge des récits communs, dont les existences sont autant dignes d’être contées que celles, au hasard, de profs neurasthéniques du XVe arrondissement parisien. De fait, Amin, mène plusieurs vies simultanées, entre le monde “d’ici“ (celui de l’expatriation par nécessité où il s’acquitte dans une discrétion prudente de ses tâches) et le “là-ba

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Elle fut la première : "Numéro Une" de Tonie Marshall

Le Film de la Semaine | Jusqu’où doit aller une femme pour conquérir un fauteuil de PDG ? Forcément plus loin que les hommes, puisqu’elle doit contourner les chausse-trapes que ceux-ci lui tendent. Illustration d’un combat tristement ordinaire par une Tonie Marshall au top.

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Elle fut la première :

Cadre supérieure chez un géant de l’énergie, Emmanuelle Blachey est approchée par un cercle de femmes d’influence pour briguer la tête d’une grande entreprise — ce qui ferait d’elle la 1ère PDG d’un fleuron du CAC40. Mais le roué Beaumel lui oppose son candidat et ses coups fourrés… Si elle conteste avec justesse l’insupportable car très réductrice appellation “film de femme” —dans la mesure où celle-ci perpétue une catégorisation genrée ostracisante des œuvres au lieu de permettre leur plus grande diffusion —, Tonie Marshall signe ici un portrait bien (res)senti de notre société, dont une femme en particulier est l’héroïne et le propos imprégné d’une conscience féministe affirmée. Peu importe qu’un ou une cinéaste ait été à son origine (« je m’en fous de savoir si un film été fait par une femme ou un homme », ajoute d’ailleurs Marshall) : l’important est que ledit film existe. Madame est asservie Comme toute œuvre-dossier ou à thèse, Numéro Une ne fait pas l’économie d’un certa

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Tonie Marshall : « avec une réelle mixité, les répercussions seraient énormes sur la société »

Entretien | Dans Vénus Beauté (Institut), elle avait exploré un territoire exclusivement féminin. Pour Numéro Une, Tonie Marshall part à l’assaut d’un bastion masculin : le monde du patronat, qui aurait grand besoin de mixité, voire de parité…

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Tonie Marshall : « avec une réelle mixité, les répercussions seraient énormes sur la société »

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la (non-)place des femmes dans les hautes sphères du pouvoir ? Tonie Marshall : J’avais pensé en 2009 faire une série autour d’un club féministe, avec huit personnages principaux très différents. Chaque épisode aurait été autour d’un dîner avec un invité et aurait interrogé la politique, l’industrie, les médias, pour voir un peu où ça bloquait du côté des femmes. J’allais vraiment dans la fiction parce que ce n’est pas quelque chose dans lequel j’ai infusé. Mais je n’ai trouvé aucune chaîne que ça intéressait — on m’a même dit que c’était pour une audience de niche ! Et la vie passe, on fait autre chose… Et j’arrive à un certain moment de ma vie où non seulement ça bloque, mais l’ambiance de l’époque est un peu plus régressive. Moi qui suis d’une génération sans doute heureuse, qui ai connu la contraception, une forme de liberté, je vois cette atmosphère bizarre avec de la morale, de l’identité, de la religion qui n’est pas favorable aux femmes. De mes huit personnages, j’ai décidé de n’en faire qu’un et de le situer dans l’industrie. Parce qu’

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Tchekhov enchaîné

Théâtre de l'Élysée | Une jeune compagnie issue de l'ENSATT s'empare de deux courtes pièces de Tchekhov qui ne se valent pas, dans un spectacle inégal.

Nadja Pobel | Mardi 22 novembre 2016

Tchekhov enchaîné

Comme toujours, emprisonnés dans leur vie trop tracée, les personnages tchékhoviens de L'Ours et de Ivanov s'ennuient et étouffent bien avant que le dramaturge ne donnent naissance à Nina (La Mouette) ou Lioubov (La Cerisaie). Mais Platonov et ses excès en tous genres sont déjà passés par là. Dans L'Ours, en un acte, une jeune veuve se retranche dans son chagrin que vient agiter un homme des bois réclamant son dû ; Ivanov, plus longuement, conte la lâcheté et l'hédonisme des petits bourgeois pour détourner les yeux de la douleur. Dans les deux cas, l'homme est rustre. Julie Guichard parvient à créer une atmosphère sèche, avec seulement quelques éléments de décor bien utilisés (dont un tabouret qui se brise sans cesse) mais ses personnages sont trop modeux (ah, le sweat avec perroquet pailleté...), en constante représentation d'eux-mêmes dans un trop-plein de gestes virant presque au one-man-show dans L'Ours, interpellation du public comprise. Il est fort possible que le texte extrêmement répétitif encourage ce pilonnage

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Anton Tchekhov 1890

ECRANS | De René Féret (Fr, 1h36) avec Nicolas Giraud, Lolita Chammah, Jacques Bonnaffé…

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Anton Tchekhov 1890

Comme il l’avait fait pour Nannerl, la sœur de Mozart, René Féret consacre à Anton Tchekhov un biopic en costumes qui louvoie entre académisme télévisuel et volonté de ne pas se laisser embastiller par sa reconstitution. Projet bizarre, assez ingrat, qui récupère des défauts de tous côtés, que ce soit dans des dialogues beaucoup trop sentencieux et littéraires ou dans une caméra à l’épaule qui, loin de donner de l’énergie à la mise en scène — comme chez Benoît Jacquot, quand il est en forme — souligne surtout le manque de moyens de l’entreprise. Il y a aussi cette manière très scolaire d’exposer sa thèse sur l’auteur : médecin modeste et pétri d’un sentiment de culpabilité et d’impuissance, Tchekhov — Nicolas Giraud qui, comme les autres jeunes acteurs du film, paraît frappé d’anachronisme — ne s’épanouit pas non plus dans la littérature, se jugeant indigne des honneurs qu’on lui consacre. Il faudra qu’il s’exile dans un bagne pour que ses deux vocations se rejoignent et que Tchekhov parvienne à une forme de paix intérieure. C’est d’ailleurs le

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On a failli être amies

ECRANS | D’Anne Le Ny (Fr, 1h31) avec Karin Viard, Emmanuelle Devos, Roschdy Zem…

Christophe Chabert | Mardi 24 juin 2014

On a failli être amies

Au départ d’On a failli être amies, il y a un beau sujet : comment deux femmes en viennent à échanger leurs rôles, l’une par ennui de sa vie conjugale, l’autre par envie d’une aventure sentimentale. Au lieu de se jouer sur le terrain du vaudeville, cela se fait par le biais du travail : la conseillère Pôle Emploi tente de recaser professionnellement sa rivale pour lui piquer son patron de mari. Curieusement, Anne Le Ny ne choisit pas de creuser ce regard profondément inquiet sur une époque où la compétition libérale se répercute même dans les rapports amoureux ; elle préfère broder une comédie vieillotte et télévisuelle aux dialogues impossibles et à la musique régulièrement à côté de la plaque, où tout sonne faux et où le boulevard reprend sans cesse le dessus sur l’observation sociale. Ce mix de calibrage et de décisions hasardeuses fait un dommage collatéral : les deux actrices, qu’on a rarement vues autant à la peine. Il faut dire aussi que Karin Viard et Emmanuelle Devos trustent tellement les écrans depuis un an — et même six mois pour Viard — qu’on a l’impression de ne plus voir que leurs tics de jeu et pas les personnages qu’elles défendent.

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Arrête ou je continue

ECRANS | De Sophie Fillières (Fr, 1h42) avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric…

Christophe Chabert | Mardi 25 février 2014

Arrête ou je continue

Un chat, un chat hérissait déjà le poil ; Arrête ou je continue donne sérieusement envie d’en finir avec le cinéma de Sophie Fillières, désormais pris au piège de son autarcie, comme coupé de la réalité — du monde comme du cinéma d’aujourd’hui. Pour raconter la peur du temps qui passe chez une quadragénaire qui voit ses enfants grandir, son corps lui échapper et l’amour pour son mari s’éroder, elle en passe par des situations où seule l’intention de la scène compte, jamais sa mise en forme à l’écran. Dialogues signifiants et surécrits — à côté, ceux des Larrieu paraissent naturalistes —, direction artistique proche de zéro — murs blancs, accessoires choisis au supermarché du coin — figurants livrés à eux-mêmes — la scène de la fête atteint des sommets en la matière — et absence hallucinante de rythme ; tout concourt à une grande caricature d’auteurisme à la française, à la fois arrogant et pauvre, où l’on ne voit ni les personnages, ni l’histoire, juste Fillières riant toute seule de ses piètres trouvailles — elle s’appelle Pomme, il s’appelle Pier

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La Vie domestique

ECRANS | D’Isabelle Czajka (Fr, 1h33) avec Emmanuelle Devos, Julie Ferrier, Natacha Régnier…

Christophe Chabert | Mardi 24 septembre 2013

La Vie domestique

Version lénifiante et léthargique d’un épisode de Desperate housewives, La Vie domestique est une sorte de cauchemar qui prendrait l’allure d’une sieste tranquille dans le jardin. Claquemuré dans une banlieue bourgeoise parisienne, le film suit quatre femmes au bord de la crise de nerfs, réduites à un pesant statut d’épouses ou de mères. La plus lucide — Emmanuelle Devos — tente de s’affranchir de ce patriarcat en retrouvant un job et en dispensant des ateliers de littérature à des élèves en difficulté, mais elle finira elle aussi par rentrer résignée dans ses pénates. Les autres se traînent entre shopping, McDo, dégustation de Nespresso et considérations sur la vie, soit le Grand Chelem du placement produit et de la scène à ne pas faire — on y ajouterait bien ce moment, ahurissant, où le mari de Devos vante les mérites d’Agnès Obel, avec bio Itunes en guise d’argumentaire. Où Isabelle Czajka veut-elle en venir avec ce regard sourdement ricanant sur des personnages confits dans l’aigreur ? Aucune critique sociale ne pointe à l’horizon sinon un vague drame en lointain arrière-plan, noyé dans les d

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Le Temps de l’aventure

ECRANS | Brève rencontre entre une comédienne de théâtre et un Anglais endeuillé, un 21 juin à Paris : un petit film charmant et très français de Jérôme Bonnell, sans fausse note mais sans élan non plus. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 avril 2013

Le Temps de l’aventure

Il y a toujours quelque chose de touchant à voir un cinéaste faire une déclaration d’amour à une actrice… C’est en tout cas une évidence qui saute aux yeux dès le début du Temps de l’aventure : Jérôme Bonnell a voulu offrir un beau cadeau à Emmanuelle Devos, dont on sait à quel point elle se plaint de la maigreur des personnages féminins dans le cinéma français, à travers Alix, comédienne de théâtre vivant depuis longtemps avec un homme que l’on ne verra jamais, et dont on imagine que leur relation est à un tournant — on ne dira pas lequel. Une séquence, d’ailleurs, est une merveilleuse mise en abyme de cette fascination. Alix va passer un casting pour un long métrage : seule face à la caméra vidéo d’un obscur assistant qui lui donne la réplique, elle a droit à deux "prises", la première sur un ton de comédie, la deuxième beaucoup plus mélodramatique. Dans les deux, elle est parfaite et c’est évidemment tout le talent d’Emmanuelle Devos, son sens magistral de la rupture de jeu, qui éclate à l’écran. Paris vaut bien une aventure… C

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Accélération de particules

SCENES | Les héros tchekhoviens par définition s’ennuient. Mais plutôt que d’étirer le temps, l’Argentin Daniel Veronese l’accélère jusqu’à l’étourdissement dans une version énergique et vivace de "La Mouette" rebaptisée "Les Enfants se sont endormis". Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 7 février 2013

Accélération de particules

Méfiez-vous des apparences. Personne ne dort dans cette adaptation plus respectueuse qu'il n'y parait de La Mouette - le changement de titre est un leurre. Les personnages, empêtrés dans leurs vies ratées et languissantes, brassent et parlent à toute allure comme pour contrer le néant et l'inaction - la pièce, en espagnol surtitré, dure 1h30 contre plus de 2h habituellement, se mourrant sur une portion congrue du plateau, territoire volontairement rabougri par une marque au sol. Dans leur modeste maison, pas de grands murs et de beaux fauteuils mais des accessoires de base entravant leurs déplacements entre des murs pas franchement rafraîchis. Car comme dans le texte de Tchekhov, les dix personnages sont bel et bien coincés : ils ont beau essayer de s’échapper par l’une des nombreuses portes, ils finissent toujours par revenir se cogner les uns aux autres. Déjà venu à Lyon avec des variations d’Ibsen (Maison de poupée et Hedda Gabler, renommées Le Développement de le civilisation à venir et Tous les grands gouvernements ont évité le théâtre intime), le metteur en scène Daniel Veronese prouve une fois de plus qu’il a gardé dans son tra

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Le Fils de l’autre

ECRANS | De Lorraine Levy (Fr, 1h45) avec Emmanuelle Devos, Pascal Elbé, Jules Sitruk…

Christophe Chabert | Mercredi 28 mars 2012

Le Fils de l’autre

Casse-gueule au possible, le sujet du Fils de l’autre ressemble à une version sérieuse de La Vie est un long fleuve tranquille transposé dans le contexte israélo-palestinien. Soient deux couples, l’un juif, l’autre arabe, dont les enfants ont été échangés par inadvertance à la maternité et qui, dix-sept ans plus tard, découvrent la méprise. Peut-être consciente qu’elle marche sur des œufs, Lorraine Levy (sœur de Marc et réalisatrice de deux films plutôt oubliables jusqu’ici) s’applique à se sortir par le haut des embûches de son script. Le questionnement identitaire des deux ados, notamment, est finement traité, l’enfant de Gaza ayant déjà une longueur d’avance sur son "frère" de Tel-Aviv, maturité acquise dans l’adversité et lui offrant un recul salutaire face à la situation. À l’arrivée, cette identité apparaît avant tout comme une construction culturelle, et non une question de sang ou de sol, donc aisément déplaçable. Levy choisit clairement d’aller vers l’optimisme ce qui lui évite, à la différence du récent Une bo

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Pourquoi tu pleures ?

ECRANS | De Katia Lewkowicz (Fr, 1h39) avec Benjamin Biolay, Emmanuelle Devos, Nicole Garcia…

Christophe Chabert | Mardi 7 juin 2011

Pourquoi tu pleures ?

Avant qu’il ne s’enfonce dans une énième chronique des atermoiements amoureux, il y a une bonne idée dans Pourquoi tu pleures ? : raconter les dernières heures de célibat de son héros (Benjamin Biolay, autour de qui le film a manifestement été conçu) comme un labyrinthe kafkaïen dont nous serions, comme lui, les témoins passifs et incrédules. Une nuit d’ivresse, des Israëliens qu’on conduit dans un appartement surpeuplé et une absente, Anna, dont on ne sait ni où elle est, ni qui elle est. Bien sûr, Lewkowicz doit à un moment clarifier les choses, et le petit charme du film s’envole, laissant la place à une galerie de personnages colorés mais antipathiques digne du pire Klapisch. Les acteurs font alors ce qu’ils veulent, la caméra aussi, et le montage tente de mettre en ordre ce grand foutoir moyennement accueillant, qui fait appel au vécu du spectateur plutôt que de soigner pour lui ses effets (comiques, notamment) et sa direction artistique (décors tristes de quotidienneté, mixage incohérent). Beaucoup d’intentions, peu de réalisation : un travers très français. Christophe Chabert

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La Permission de minuit

ECRANS | De Delphine Gleize (Fr, 1h50) avec Vincent Lindon, Quentin Challal, Emmanuelle Devos…

Christophe Chabert | Mercredi 23 février 2011

La Permission de minuit

La Permission de minuit permet à Delphine Gleize de sublimer le thème qui parcourait ses courts et ses longs-métrages : la question de la normalité face au pathologique. À travers l’amitié entre un médecin quinquagénaire et un adolescent atteint d’une maladie génétique rare lui interdisant de s’exposer à la lumière, la cinéaste aborde la question avec la bonne distance. La maladie et le cérémonial qui l’entoure (des combinaisons futuristes, une maison aux vitres teintées…) introduisent une étrangeté presque fantastique dans le récit. Les rapports entre David et Romain, très crus et loin du sérieux de la relation médecin patient, sont un autre contre-pied au mélodrame attendu. Le choix de Vincent Lindon, acteur intense et intègre, est pour beaucoup dans ce naturel bienvenu. Dommage que Gleize soit meilleur cinéaste que scénariste : le deuxième acte perd du temps avec le personnage-fonction d’Emmanuelle Devos, et le film n’arrive pas à se choisir une fin. Il faut dire qu’il trouve son point d’orgue bien plus tôt, dans une très belle et très gonflée scène d’amour entre deux ados où Gleize ne détourne pas plus le regard de la nudité qu’elle ne le faisait de la maladie. CC

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Complices

ECRANS | De Frédéric Mermoud (Fr-Suisse, 1h33) avec Gilbert Melki, Emmanuelle Devos, Cyril Descours…

Christophe Chabert | Mercredi 13 janvier 2010

Complices

Complices, premier film d’un jeune cinéaste suisse aux courts-métrages prometteurs, souffre d’une schizophrénie fatale. Présenté comme un polar avec meurtres, flics et enquête, il s’agit en fait d’une énième laborieuse chronique de mœurs. Le corps d’un ado est retrouvé sur les rives du Rhône ; au fil d’incessants flashbacks (la pire idée du scénario, qui tue dans l’œuf l’envie d’en connaître l’issue), on découvre que Vincent était un gigolo ayant entraîné sa petite amie dans ses relations tarifées avec des hommes mariés. En parallèle, les inspecteurs Melki (qui refait peu ou prou son personnage dans la trilogie de Belvaux) et Devos (dont les apartés placement produit pour Meetic font vraiment peine), passent plus de temps à se tourner autour qu’à élucider le fait-divers. Le film accumule au passage tous les clichés — les notables partouzeurs, les jeunes friqués et pervers, les homos honteux ou solitaires… et ne masque pas son véritable dessein : se repaître de l’anatomie de son acteur principal, filmé comme une couverture de Têtu, ce qui en dit long sur la visée générale de Complices, à savoir du Téchiné new-look et branché. CC

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À l'origine

ECRANS | Remonté et raccourci après sa présentation cannoise, le quatrième film de Xavier Gianolli y a gagné en force, cohérence et mystère, donnant à l’odyssée d’un petit escroc construisant un tronçon d’autoroute un caractère épique et fascinant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 novembre 2009

À l'origine

Lors du dernier festival de Cannes, 'À l’origine' avait surtout frappé par sa durée un peu mégalo (2h35 !) et son désir de tout expliquer, frisant la surdose psychologique. Xavier Gianolli a depuis revu sa copie, dans le bon sens : la version qui sort en salles est bien meilleure, puisqu’elle ressert et opacifie les enjeux, se concentre sur l’action et relègue les motivations à l’arrière-plan (il en reste toutefois quelques traces dans des dialogues qui, parfois, mettent dans la bouche des personnages les intentions de l’auteur). Ainsi du protagoniste de l’histoire ; on ne sait plus rien du passé de ce type bizarre qui, dès les premiers plans, monte un «coup» aussi énorme qu’étrange. Il se fait passer pour Philippe Miller, patron d’une filiale fictive de la CGI, une entreprise de travaux publics qui a arrêté net la construction d’une autoroute sous la pression des écologistes locaux défendant une race de scarabées. Miller fait croire qu’il va la remettre en chantier. Son plan fonctionne au-delà de ses attentes : dans une région dévastée par le chômage, il apparaît comme un messie moderne, ressuscitant les rêves de travail de la population, élus ou citoyens, entrepreneurs ou simples

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La fin d'une époque

SCENES | Entretien / Stéphane Braunschweig, directeur du Théâtre National de Strasbourg, met en scène Les Trois Sœurs de Tchekhov, au Théâtre National Populaire. Propos recueillis par Dorotée Aznar

Dorotée Aznar | Mercredi 25 avril 2007

La fin d'une époque

Vous avez souhaité révéler la signification moderne du texte de Tchekhov. Cela était nécessaire selon vous ? Stéphane Braunschweig : Les Trois Sœurs est une pièce qui raconte la fin d'une époque, la fin du XIXe siècle en l'occurrence. Je voulais faire un pont avec ce que nous vivons aujourd'hui. Tchekhov nous présente des jeunes femmes angoissées, qui ne parviennent pas à passer dans une autre époque. C'est pour cela que j'ai choisi des costumes anciens au début de la pièce qui évoluent vers des costumes plus contemporains. Je voulais réellement créer du lien entre l'époque dont nous parle Tchekhov et la nôtre. Dans la même logique, vous avez choisi des comédiennes très jeunes pour interpréter les personnages féminins... Souvent, les metteurs en scène choisissent des actrices qui n'ont pas l'âge des personnages qu'elles jouent. Les trois sœurs sont très jeunes, elles ont entre 20 et 28 ans. Je voulais faire entendre qu'il s'agit d'une pièce sur la jeunesse. Ces femmes ont été bercées par des valeurs humanistes, élevées par un père militaire qui voulait que ses filles soient instruites, qu'elles travaillent, qu'elles participent au progrès par l'éducation. Dans cette pièce, on se

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Rois et reine

ECRANS | Arnaud Desplechin creuse la veine romanesque de son cinéma avec ce double récit aux connexions discrètes où cohabitent tragédie et comédie, fantaisie et rigueur, pur plaisir de la mise en scène et virtuosité du langage. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 30 novembre 1999

Rois et reine

On ne cessera jamais de le répéter : Arnaud Desplechin est un cas à part dans le cinéma d'auteur français. Et ce pour une raison simple que plus personne ne pourra nier après Rois et reine : il n'a jamais regardé le cinéma comme du discours, mais toujours comme un spectacle. Se présente alors à lui cet obstacle : comment rendre spectaculaire ce qui ne l'est pas (la parole, la pensée...) ? Question décisive à laquelle Rois et reine, magnifique feuilleton cinématographique à l'ambition démesurée, trouve des solutions extraordinaires. Une scène relève immédiatement le défi : Ismaël (Amalric, vraiment génial) se retrouve devant la porte de son appartement face à deux infirmiers venus l'embarquer pour l'hôpital psychiatrique. Le dialogue est hilarant (il le sera tout au long du film), mais Desplechin ne s'en tient pas là : il glisse entre les mains d'Ismaël un cheeseburger que celui-ci pose par terre, reprend en cours de route, glisse dans la poche de sa robe de chambre... Ce petit détail qui est en fait de la grande mise en scène suffit au cinéaste à introduire dans cette situation banale (trois mecs qui parlent) une dynamique cinématographique. De l'action, et cela change

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