Dans la solitude de la Part-Dieu

SCENES | A priori, rien de mieux pour aborder le lien marchand et le désir qui structurent "Dans la solitude des champs de coton" que de le jouer dans un centre commercial. Pourtant, même avec deux grandes comédiennes, la mise en scène de Roland Auzet se dissout dans cet espace sans fin. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 19 mai 2015

Photo : Christophe Reynaud de Lage


Un dealer, un client. Vendre, acheter. Ou, à tout le moins, désirer le faire. Car la pièce que Bernard-Marie Koltès a écrite en 1985, quatre ans avant son décès (suivront encore Roberto Zucco ou Le Retour au désert) est un prélude à l'action : ce qui se dit durant 1h15 a trait à la réflexion qui préfigure le geste de céder. Pourquoi et comment s'établit ce lien entre l'un et l'autre, qu'est-ce que ce désir dit de nous ?

Quand bien même l'objet de la transaction ne serait pas une drogue, il y a bien une dépendance – voire une nécessité vitale de consommer. Bienvenue, en conséquence, dans ce temple moderne de la pulsion d'achat qu'est le centre commercial de la Part-Dieu, où se cognent aux vitres des enseignes, comme ils se cognent à eux-mêmes, des protagonistes en plein doute. Roland Auzet, qui n'a pas peur de se confronter à des textes âpres, fussent-ils pour les enfants (cf. Aucun homme n'est une île récemment), a choisi de confier ces rôles, jusque-là toujours masculins, à des comédiennes. Un choix qui, sans renverser le propos, a le mérite de prouver que les rapports marchands ne sont pas genrés.

Grands magasins

Anne Alvaro (passée récemment au TNP avec l'inégal Prince de Hombourg dirigé par Corsetti) et Audrey Bonnet (quasi-égérie de Pascal Rambert vue dans l'indélébile Clôture de l'amour et le très agaçant Répétition) incarnent ces protagonistes avec rage, avec flegme aussi quand il le faut. Bonnet écope toujours de personnages en survie, qui nous sont révélés au moment où ils tanguent furieusement. Son talent à nous les rendre empathiques est indéniable. Mais elle joue ici avec trop de contraintes.

Dans ce lieu encore très fréquenté en soirée, elle et son acolyte évoluent en effet entre les escaliers hélicoïdaux autour de la fontaine centrale, tandis que les spectateurs écoutent les dialogues au casque, les voix ne portant pas jusqu'aux places les plus éloignées de l'espace de jeu. Les bruits parasites sont nombreux, couverts par une bande-son qui prend également le pas sur les silences afin que l'attention ne faiblisse pas.

Voir les passants s'immiscer dans la pièce ou simplement s'arrêter pour y jeter un oeil produit toutefois des moments troublants. Mais ces instants sont trop fugaces. Curieusement, le lieu marque encore plus l'éloignement entre spectateurs et plateau, déjà difficile à combler au théâtre. Seule la force de la narration aurait pu amoindrir cet espace vide. Las, le texte et plus encore l'incarnation qui en est proposée par Roland Auzet, restent à distance.

Dans la solitude des champs de coton
Au centre commercial de la Part-Dieu jusqu'au samedi 23 mai


Dans la solitude des champs de coton

De Bernard-Marie Koltès, ms Roland Auzet. Un duo féminin, dealer et client, s'affronte
Célestins, théâtre de Lyon 4 rue Charles Dullin Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Irène Jacob, la voix sereine

Portrait | Le visage de trois quart de profil en gros plan, devant Jean-Louis Trintignant. Rouge. Le film de Kieślowski, avec La Double vie de Véronique, va révéler la comédienne Irène Jacob dans les années 90. Depuis, elle tourne dans le monde entier, chante et sera La Voix humaine de Cocteau en novembre.

Nadja Pobel | Mardi 6 novembre 2018

Irène Jacob, la voix sereine

D'elle, il nous parvient des flashs apaisants : son visage (qui n'a guère changé depuis les films du cinéaste polonais mythique) et sa voix qui décline les questions de Cosmopolitan en susurrant à l'oreille de Vincent Delerm « avez-vous déjà fait souffrir votre partenaire ? » ou nous informe que « c'est une période difficile pour les natives du deuxième décan ». Elle est aussi « une fille Deutsche Grammophon » sur l'album Kensington square. Et Jean-Luc Le Ténia lui a même consacré une chanson à son nom. Iconique. Osons le mot qu'elle ne peut s'attribuer. Il y a de cela chez Irène Jacob, mais une icône accessible que l'on voudrait toutefois ne pas trop chahuter pour respecter ce travail mené depuis plus de vingt avec exigence et humilité. Tracer sa voix (humaine) D'emblée, elle rencontre des hommes de cinéma reconnus pour leur rigueur. C'est Louis Malle qui met le pied à l'étrier de cette fille de physicien et psychologue, la quatrième fille, après trois g

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Pascal Rambert se noie dans les bons sentiments avec "Actrice"

Théâtre | L'auteur et metteur en scène Pascal Rambert signe un nouveau spectacle ampoulé où, à trop clamer son amour pour son art, il se noie dans les bons sentiments et de vrais/faux règlements de comptes.

Nadja Pobel | Mardi 27 février 2018

Pascal Rambert se noie dans les bons sentiments avec

C'est ce qui s'appelle un beau spectacle. 2h15. Un décor touffu composé de gerbes de fleurs en vases par dizaines, un lit d'hôpital vagabond et quelques bancs. Une quinzaine de comédiens et comédiennes, dont deux principales qui n'ont plus à démontrer leur talent (Marina Hands et Audrey Bonnet). Et un texte avec de grandes phrases bien cousues, sur le chagrin notamment (« dans les larmes d'Eugénia, nous voyons notre pays » / « les larmes sont des chiens qui nous mordent en silence »...). Pascal Rambert, quinqua multi couronné et traduit, livre une "pièce russe", imaginée pour la troupe du théâtre d'art de Moscou. Si elle ne s'est toujours pas montée là-bas, la voici ici, créée aux Bouffes du Nord en décembre. Une "actrice" va mourir au fait de sa gloire. Pendant qu'au dehors, nous dit-on, patientent des fans inquiets, autour de son lit funeste défilent ses vieux parents, sa sœur de retour d'exil, ses enfants dont elle s'est peu occupée et ses acolytes de travail. À chaque fois, Pascal Rambert décline des sentences sur la liberté que confère l'art et sa déperdition annoncée puisque « les salles so

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Jeanne ressuscitée

Opéra de Lyon | Jamais là où on l'attend, Romeo Castellucci signe un oratorio d'une immense sobriété porté par une Audrey Bonnet incandescente au bénéficie d'un texte si... "claudelien".

Nadja Pobel | Mardi 24 janvier 2017

Jeanne ressuscitée

Quinze minutes. Il a fallu attendre quinze minutes pour que les premières notes de la musique crépusculaire d'Arthur Honegger, composée en 1935 et interprétée par l’orchestre dirigé par Kazushi Ono, retentissent. Le rideau s'était levé sur une salle de classe ; les élèves, des jeunes filles en uniforme, s'en sont échappées dès la cloche sonnée. Un homme prend alors place doucement, opérant un rangement méthodique qui va peu à peu se muer en colère, puis en rage lorsqu'il balance tout le mobilier dans le couloir. Nulle idée alors que ce puisse être Audrey Bonnet. Pourtant, cette douleur sourde puis violente, la comédienne l'a déjà jouée avec un talent sidérant, notamment et récemment dans Clôture de l'amour. Comme dans cette pièce où elle est Audrey, ici son nom est brodé sur une toile descendue des cintres : elle se (con)fond avec son personnage. Sa métamorphose tout au long de cette Jeanne, sa mise à nu comme sa mise à mort sont d'une beauté quasi christique : tel est le sujet dont s'

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Anne Alvaro, valeur sûre et discrète

SCENES | Anne Alvaro sera à l’affiche du Toboggan pour une unique représentation de "Femme non rééducable". Bien trop court pour la salle décinoise, qui a souhaité prolonger sa présence en lui accordant une carte blanche. Belle occasion de faire plus ample connaissance avec une comédienne aussi discrète qu’essentielle…

Vincent Raymond | Mardi 24 novembre 2015

Anne Alvaro, valeur sûre et discrète

Lors de la sortie du Goût des autres (2000) d’Agnès Jaoui, nombreuses avaient été les interrogations portant sur "l’inconnue" partageant l’affiche et la vedette avec Jean-Pierre Bacri, Gérard Lanvin ou Alain Chabat. D’où venait-elle, cette actrice brune incarnant une comédienne de théâtre subjuguant un chef d’entreprise et parvenant à éveiller l’être sensible tapi en lui ? Son personnage droit et sincère, d’autant plus beau qu’il se démarquait d’un cortège d’hypocrites et de profiteurs, toucha unanimement : ses pairs décernèrent à Anne Alvaro le César du meilleur second rôle féminin et le grand public l’accueillit volontiers parmi "ses" visages familiers. Pour atteindre la reconnaissance, il suffit donc d’un rôle… et, surtout, de trente ans de métier ! Liberté chérie Au cinéma, la caméra cherche volontiers à saisir par le gros plan une mélancolie inquiète dans son regard, ou à profiter de son beau timbre grave ; et les rôles qu’on lui confie sont de plus en plus retenus, voire un peu battus — comme dans Le Bruit des glaçons (2010) de Blier, qui lui vaut un nouveau César. Au théâtre en revanche, «Anne déploie l’immensité de son savoir-f

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Les Célestins et les Ateliers avancent casqués

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Nadja Pobel | Mardi 12 mai 2015

Les Célestins et les Ateliers avancent casqués

Adieu fauteuils de velours rouge, poulailler et parterre, bienvenue au centre commercial de la Part-Dieu ! Les Célestins s’y délocalisent du 13 au 23 mai prochain, le temps pour Roland Auzet d’y mettre en scène Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès où, pour une fois, les rôles du dealer et de son client seront tenus par des femmes. Et quelles femmes ! C’est entre Anne Alvaro et Audrey Bonnet (impériale dans le très réussi Clôture de l’amour comme dans le très raté Répétition, tous deux de Pascal Rambert) que se développera un désir devenant commerce. A l’heure où chaque rideau de magasin est tombé, ce temple de la consommation ne peut que se révéler idéal. Chaque spectateur sera par ailleurs muni d’un casque sans fil pour écouter, comme une bande son, les errances des comédiennes en déambulation. Casque toujours avec les créations de Karim Bel Kacem aux Ateliers (jusqu’au 16 mai). Ces «pièces de chambres» sont à écouter muni de cet engin et à regarder par une vitre sans tain derrière laquelle les acteurs jouent en espace clos. Ce dispositif sensoriel s’adaptera aux petits

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Bis repetita

SCENES | Dans une extension du grandiose "Clôture de l'amour", l'auteur et metteur en scène Pascal Rambert disserte sur les rapports humains et le théâtre. Mais ses quatre stars, pourtant au meilleur de leur forme, ne parviennent à empêcher ce spectacle, pertinent autant qu’abscons, de patiner dans la prétention. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 27 janvier 2015

Bis repetita

Elle attaque, elle mord. Audrey balance ses sentences brute de décoffrage contre Denis, qui a regardé un peu trop tendrement Emmanuelle. Presque terroriste, la déflagration dure pas moins de 45 minutes. Scandant sa colère d'adverbes («oui parfaitement, très clairement»), elle demande si l'on peut «décrire ce qui a eu lieu.» Puis extrapole : «est-ce qu'on peut décrire le monde ? Est-ce que le langage est la description du monde ?». Car s'entremêlent ici, dans un gymnase dédié à une répétition de théâtre, le travail sur une pièce (sur la vie de Staline) et les rapports intimes des quatres personnes, amis, amants ou ex, qui la montent. Avec Clôture de l'amour, où déjà Aurdey Bonnet et Stanislas Nordey s'entredéchiraient,  Pascal Rambert avait produit un chef-d'oeuvre. Il reprend avec Répétition le même dispositif d'un théâtre où le dialogue est une addition de longs monologues et où les personnages fictionnels se confon

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Roland Auzet quittera la Renaissance à la fin de la saison

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Nadja Pobel | Lundi 21 octobre 2013

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Roland Auzet, directeur du théâtre de La Renaissance à Oullins, a décidé de ne pas solliciter de deuxième mandat à ses tutelles. Le créateur arrivera en juin à échéance de ses trois ans passés à la tête de ce théâtre et retournera en compagnie pour ne se consacrer qu'à son travail d'artiste de théâtre mêlant de manière forte les arts visuels et la musique contemporaine. Le nom de son successeur sera connu à la fin de l'hiver.

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Livraison à domicile

SCENES | Les prochaines créations des directeurs-artistes des grandes maisons. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 6 septembre 2013

Livraison à domicile

TNP Christian Schiaretti monte Le Roi Lear de Shakespeare (du 10 janvier au 15 février) à la demande de (et avec) l’acteur rocailleux et monumental Serge Merlin. Le comédien avait déjà interprété ce rôle sous la direction de Matthias Langhoff avec une grosse machinerie dont il souhaite se débarrasser ici. Ca tombe bien, Schiaretti n’a pas son pareil pour mettre en avant le texte, ici traduit par Yves Bonnefoy. Célestins Déjà joué 44 fois cet été dans la cour du château de Madame de Sévigné à Grignan, Chatte sur un toit brûlant, mis en scène par Claudia Stavisky, ouvrira durant un mois (du 19 septembre au 20 octobre) la saison des Célestins. Théâtre de la Croix-Rousse Bells are ringing, c’est la création dont Jean Lacornerie rêve depuis longtemps. Triomphe à Broadway dès sa création en 1956 avant d’être porté à l’écran par Vincente Minelli, ce spectacle n’a jamais encore été joué en France. Ce

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La Renaissance se confirme

SCENES | Le théâtre oullinois attend avec impatience l’arrivée du métro B à sa porte. Ce sera chose faite le 11 décembre. En attendant, Roland Auzet, son directeur-artiste, a conçu sa deuxième saison avec de très nombreuses collaborations pour proposer pas moins de 42 spectacles ! Décryptage des mois à venir dans ce qui s’impose comme LE lieu consacré aux liens entre entre musique et théâtre dans la petite couronne lyonnaise. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 15 avril 2013

La Renaissance se confirme

Une fois n’est pas coutume, voici une saison théâtrale qui commence… en juin ! Le Théâtre de la Renaissance se délocalisera sur la colline de Fourvière pendant les Nuits avec FoRest de Jérôme Thomas, accompagné d’un impromptu le 10 juin entre ce circassien et Roland Auzet, son acolyte dans Deux hommes jonglaient dans leur tête, une pièce qui ne cesse de tourner depuis sa création en 2008. Pour parfaire ce dialogue entre le festival et le théâtre, l’ensemble autrichien de musique baroque Franui mettra en notes une des Vies minuscules de Pierre Michon, lue par le génial André Wilms. Partenaires particuliers Tout au long de la saison, le Théâtre de la Renaissance va donc s’associer à d’autres manifestations culturelles du territoire comme la Biennale d’Art contemporain, en accueillant une installation musicale de Michel Aubry sur le site du Bac à Traille. Le festival international de théâtre des Célestins, Sens interdits, fera lui halte pour la première fois à Oullins avec le retour du Chœur de femmes de 48 polonaises pour une trilogie les 26

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Vestiges de l’amour

SCENES | Dans un face-à-face étourdissant et éreintant, un couple se déchire avec la violence d’un combat de tranchées : c’est une "Clôture de l’amour", du nom d'une pièce atypique signée Pascal Rambert, prolixe metteur en scène et auteur contemporain. Critique, rencontre avec Stanislas Nordey, partenaire d’Audrey Bonnet au plateau, et tentative de rémission des blessures causées par ce Scud tiré des Célestins. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 29 mars 2013

Vestiges de l’amour

Comment ça va avec la douleur ? Jusqu’à quel point peut-on plier sous les coups de boutoir de celui ou celle qu’on a aimé ? Combien de temps peut-on supporter d’être anéanti ? Si après ces quelques interrogations, Clôture de l’amour ne vous inspire ni rire ni sympathie, c’est normal : cette pièce n’est pas légère, encore moins aimable. Elle est âpre. Elle est aussi et surtout un coup de poing ahurissant dans le théâtre contemporain qu’il est urgent de recevoir. Créé à Avignon en 2011, ce spectacle ne cesse depuis de tourner et de déverser sur les scènes de France et de Navarre une guerre. Celle des sentiments qui foutent le camp et dévastent tout sur leur passage. Sur un plateau nimbé d'une lumière blanche tombée de néons, nous voilà dans un lieu neutre, une salle de répétition. Car les deux protagonistes sont comédiens apprend-on. D’ailleurs Stanislas Nordey joue Stan et Audrey Bonnet joue Audrey. Pascal Rambert, l’auteur et metteur en scène, a souhaité gardé les prénoms des comédiens, avec leur autorisation pour, selon lui, qu'ils soient plus à l'écoute l'un de

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L’union fait la force

SCENES | C’est peu dire que l’expérience tentée par Roland Auzet paraissait minée d’avance : adapter l’exigeant et parfois opaque poète Christophe Tarkos avec un (...)

Nadja Pobel | Vendredi 8 février 2013

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C’est peu dire que l’expérience tentée par Roland Auzet paraissait minée d’avance : adapter l’exigeant et parfois opaque poète Christophe Tarkos avec un acteur sociétaire de la Comédie-Française, Hervé Pierre, et Pascal Duquenne, comédien révélé au grand public par un tonitruant prix d’interprétation obtenu conjointement avec Daniel Auteuil au Festival de Cannes en 1996 pour Le Huitième jour de Jaco Van Dormael. Pourtant, sur scène, ce dialogue entre un homme qui absorbe toute la parole et un autre qui s’exprime avec son corps, de la peinture et de la musique, prend peu à peu, avec une langueur donnant le temps d’apprécier et de disséquer les connivences qui naissent au fil du spectacle et finissent par fondre ces deux hommes en une seule entité. Quand leurs mains se rejoignent, l’émotion est palpable, comme si ce geste était une première fois. À quoi tient une telle sensation ? Probablement à l’immense sincérité avec laquelle est construit ce spectacle dépourvu de la moindre once d’esbroufe. Mais l’honnêteté sans le talent ne serait rien, en l'occurrence celui de Roland Auzet, qui à force d'intuition et

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Île et lui

SCENES | Avant qu'il ne présente la semaine prochaine le très acrobatique et in fine émouvant Tu tiens sur tous les fronts, sur un texte de Christophe Tarkos avec (...)

Nadja Pobel | Lundi 4 février 2013

Île et lui

Avant qu'il ne présente la semaine prochaine le très acrobatique et in fine émouvant Tu tiens sur tous les fronts, sur un texte de Christophe Tarkos avec Hervé Pierre de la Comédie Française et Pascal Duquenne du Huitième jour, Roland Auzet, directeur du Théâtre de la Renaissance, fait un grand écart comme il les aime (et sait les faire) avec Aucun homme n'est une île, fable de Fabrice Melquiot confrontant un personnage de synthèse, Oscar, à un jeune adolescent bien réel, Jacques, incarné par le grand comédien Julien Romelard. Au plateau, c'est un déluge d'artifices technologiques qui s'abat sans que jamais l'humanité des personnages ne passe à la trappe. La pièce s'ouvre majestueusement sur d'immenses yeux se dessinant sur une toile en avant-scène. Oscar se réveille. Commence alors un dialogue d'autant plus animé que lui et Jacques s'entichent d'une même fille, laquelle traverse virtuellement la scène dans une robe rouge éclaboussant un univers sombre et bleuté. Jacques est seul sur son île, ou plutôt son no man's land (ça peut être sa maison, une cour d'école...), enf

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Duris sort du bois

SCENES | D’un texte de Koltès, tortueux et rude, Romain Duris fait un spectacle puissant grâce à son talent plus grand encore qu’imaginé. Pour sa première apparition au théâtre, il prouve qu’il a toute sa place sur les planches. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 12 mars 2012

Duris sort du bois

Il ne s’agit pas de faire d’Une nuit juste avant les forêts un référendum pour ou contre Duris (d’autres grands noms l’accompagnent sur l’affiche : mise en scène co-signée par Patrice Chéreau et texte de Bernard-Marie Koltès) mais après 1h30 de spectacle, force est de constater que le comédien, depuis peu au théâtre (exception faite d’un balbutiement dans Grande École de Jean-Marie Besset en 1995), emporte tous les suffrages. Il est fait pour ça. Il faut dire que Romain Duris a bien grandi depuis le succès dont il a très tôt auréolé et sur lequel il a surfé presque malgré lui après les films de Cédric Klapisch (Le Péril jeune, L’Auberge espagnole, Les Poupées russes mais aussi le très réussi Paris). Et puis en un jour béni pour le cinéma, l’immense Jacques Audiard en a fait une petite frappe mélomane qui refuse de suivre le chemin tracé par son magouilleur de père dans De battre mon cœ

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Petite mort entre amis

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Dorotée Aznar | Jeudi 1 décembre 2011

Petite mort entre amis

Contemporain et ami de Maïakovski dont il partage un humour ravageur et désespéré, inspiré des déliquescences de l’idéal révolutionnaire, Nicolaï Erdman a connu avec ses deux pièces des démêlés avec la censure qui se sont étalés sur plusieurs décennies, ce qui explique en partie leur inaccessibilité jusqu’à aujourd’hui. Le Suicidé (1928), fort de sa récente traduction par le spécialiste de la littérature russe André Markowicz, se révèle être une œuvre à la trame satirique particulièrement audacieuse. Semione, chômeur volontaire (et donc rebut social), voit l’un de ses gestes mal interprété comme une tentative de suicide. Une ronde sans fin de beaux parleurs va tenter de lui faire reprendre goût à la vie, avant que son futur geste ne se fasse récupérer par des notables et politiciens opportunistes, qui pensent que c’est toujours mieux de se foutre en l’air pour la “bonne cause“… Ce bal des hypocrites et des écorchés vifs exige un rythme effréné, quasi épuisant, que les partis pris de Patrick Pineau n’arrivent pas toujours à honorer, notamment lors des transitions musicales (qu’on aurait par ailleurs allègrement remplacées par l’orchestre tsigane prévu dans le texte) ; un

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L’homme blessé

CONNAITRE | Dramaturge moderne et subversif, auteur de pièces cultes comme "La Nuit juste avant les forêts" ou "Roberto Zucco", complice de Patrice Chéreau au théâtre des (...)

Aurélien Martinez | Lundi 11 janvier 2010

L’homme blessé

Dramaturge moderne et subversif, auteur de pièces cultes comme "La Nuit juste avant les forêts" ou "Roberto Zucco", complice de Patrice Chéreau au théâtre des Amandiers, voyageur infatigable : vingt ans après sa mort, la journaliste Brigitte Salino a tenté de saisir le mythe Bernard-Marie Koltès dans une biographie qu’elle présentera le mardi 19 janvier à 19h30 à la Villa Gillet en compagnie de l’essayiste Bruno Tackels.

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