Tchekhov enchaîné

Théâtre de l'Élysée | Une jeune compagnie issue de l'ENSATT s'empare de deux courtes pièces de Tchekhov qui ne se valent pas, dans un spectacle inégal.

Nadja Pobel | Mardi 22 novembre 2016

Photo : © DR


Comme toujours, emprisonnés dans leur vie trop tracée, les personnages tchékhoviens de L'Ours et de Ivanov s'ennuient et étouffent bien avant que le dramaturge ne donnent naissance à Nina (La Mouette) ou Lioubov (La Cerisaie). Mais Platonov et ses excès en tous genres sont déjà passés par là.

Dans L'Ours, en un acte, une jeune veuve se retranche dans son chagrin que vient agiter un homme des bois réclamant son dû ; Ivanov, plus longuement, conte la lâcheté et l'hédonisme des petits bourgeois pour détourner les yeux de la douleur. Dans les deux cas, l'homme est rustre.

Julie Guichard parvient à créer une atmosphère sèche, avec seulement quelques éléments de décor bien utilisés (dont un tabouret qui se brise sans cesse) mais ses personnages sont trop modeux (ah, le sweat avec perroquet pailleté...), en constante représentation d'eux-mêmes dans un trop-plein de gestes virant presque au one-man-show dans L'Ours, interpellation du public comprise.

Il est fort possible que le texte extrêmement répétitif encourage ce pilonnage et le spectacle aurait pu aisément ne contenir que Ivanov, pièce moins volcanique et plus ambitieuse (il fait coexister des premiers et des seconds plans de jeu) ; et in fine, plus maîtrisée par cette jeune troupe du Grand Nulle Part.

Les Ours
Au Théâtre de l'Élysée jusqu'au vendredi 25 novembre

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Sorties de leur réserve : "Une belle équipe"

Comédie | Un seul point. C’est ce qu’il manque à l’équipe de foot de Clourrières pour assurer son maintien. Sauf que les joueurs ont tous été suspendus après une bagarre. Alors, l’entraîneur monte une équipe féminine pour les trois ultimes rencontres. Et se heurte à l’hostilité machiste du village…

Vincent Raymond | Mardi 14 janvier 2020

Sorties de leur réserve :

Alors qu’il s’apprêtait à en débuter le tournage en 2018, Kad Merad prévenait que ce film n’aurait rien à voir avec Comme des garçons, cette comédie-fiction bâtie sur l’histoire de la première équipe de France de football féminine. On le confirme : Mohamed Hamidi ne s’intéresse ni à la romance ni à la reconstitution historique, mais au — difficile — basculement des mentalités vers une société paritaire, le football étant le symptôme (ou le déclencheur) d'une prise de conscience : troquer le ballon contre la charge domestique ordinairement dévolue à leurs épouses équivaut à une castration pour ces messieurs. Le réalisateur (qui, au passage, remercie ses six sœurs au générique) s’amuse à montrer à quel point la sensibilité masculine est asymétrique : chatouilleux sur leurs “privilèges“ envolés, les hommes sont aveugles au fait que les affiches publicitaires utilisent des corps de femmes afin de vendre n’importe quoi à n’importe qui. Bien

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Adieu au langage : "Les Siffleurs"

Thriller | Flic piégé par une mafia de la drogue, Crisiti est pris en étau : sa hiérarchie le soupçonne de corruption et les trafiquants exigent de lui qu’il facilite l’évasion de leur caïd. Pour ce faire, ils l’envoient sur l’île de la Gomera étudier une langue sifflée en compagnie de la belle Gilda…

Vincent Raymond | Mardi 7 janvier 2020

Adieu au langage :

Ultime film de la compétition cannoise encore inédit (si l’on excepte le Kechiche, dont on ne sait s’il sortira un jour), ce polar s’aventure, comme souvent chez le précieux Corneliu Porumboiu, sur des rivages contigus à l’exploration de l’oralité et des espaces clos — lieux favorables où déployer son affection pour les tropes ou tropismes. De 12h08 à l’est de Bucarest à Policier, adjectif en passant par Match retour ou Le Trésor, le propos est disséqué, orpaillé ; on le fouille comme l’on recherche dans les limons stratifiés du passé et les sédiments des jardins quelque mémoire d’une vérité occultée durant les années sombres. Plus poétique que l’argot des apaches ou le louchébem de la Villette, la langue sifflée présente l’avantage de ne pas ressembler à un outil humain de communication articulée ; elle constitue donc l’idiome parfait pour se livrer à une activité discrète… et illégale. Par définition riche en non-dits, elle sous-entend également la possibilité de double langage ; donc de twi

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Géraldine Mercier quitte les Nuits de Fourvière pour l’ENSATT

Mercato | Depuis dix ans, Géraldine Mercier occupait le poste de secrétaire générale et de conseillère artistique "théâtre et cirque" au festival des Nuits de Fourvière. (...)

Nadja Pobel | Vendredi 19 juillet 2019

Géraldine Mercier quitte les Nuits de Fourvière pour l’ENSATT

Depuis dix ans, Géraldine Mercier occupait le poste de secrétaire générale et de conseillère artistique "théâtre et cirque" au festival des Nuits de Fourvière. Auprès du directeur Dominique Delorme, elle a œuvré à faire connaitre les Belges de Comp. Marius, ou encore Lorraine de Sagazan et Emmanuel Daumas, les troupes de cirque Aïtal et Baro d’Evel ; et bien d’autres. À compter du 1er septembre, elle sera désormais directrice des études et de la production à l’ENSATT, dirigée depuis tout juste une année par le metteur en scène Laurent Gutmann. Précédemment, Géraldine Mercier a été durant plus d’une décennie et dix spectacles la co-fondatrice, l’administratrice, conseillère artistique et conceptrice des costumes de la compagnie du Bloc Opératoire pilotée par Emmanuel Meirieu. Elle est, par ailleurs, rédactrice en chef de de la revue Actualité de la Scénographie.

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Une meute diluée au TNP

Théâtre | Dans un travail plus concret que le précédent (Nos cortèges), Perrine Gérard et Julie Guichard livrent un spectacle intéressant sur la réhabilitation d'un ancien prisonnier mais alourdissent ce récit par trop d'à-côtés factuels.

Nadja Pobel | Mardi 29 janvier 2019

Une meute diluée au TNP

Dans Meute, il est question de « fiction renseignée (car elle n'est pas documentaire) » selon l'autrice Perrine Gérard. Et effectivement, ce qu'elle a choisi de présenter est la façon dont les citoyens condamnent un coupable que la justice a déjà puni. Ainsi Damien sort de dix ans d’emprisonnement pour avoir causé intentionnellement un incendie dans une bibliothèque ayant entraîné la mort de deux personnes. Dans sa bourgade, il n'est plus le bienvenu et une vengeance se fomente contre lui. Son père sera tué lors de cette rixe. Outre ce récit-là, c'est toute la cohorte de la société qui nous est montrée : la police, les médias affamés des chaînes d'info en continu, le milieu politique, la justice. Dans un plateau qui paraît trop grand et froid, six comédiens campent une trentaine de personnages et, du bureau de police au box des accusés en passant par un espace extérieur, le défi de la metteuse en scène Julie Guichard (membre du Cercle de formation et de transmission du TNP) semble être de créer une fluidité entre tous ces lieux. Elle y parvient en les faisant se confondre. Le propos ici n'est pas d'être à tout prix da

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L’arène des neiges : "Ága"

Drame | de Milko Lazarov (Bul-All-Fr, 1h37) avec Mikhail Aprosimov, Feodosia Ivanova, Galina Tikhonova…

Vincent Raymond | Mardi 20 novembre 2018

L’arène des neiges :

Un couple iakoute gagné par l’âge subsiste contre vents et gelées dans la solitude de sa yourte. La chasse s’avère difficile, et la maladie ronge la femme. Entre deux discussions laconiques, il y a l’évocation nostalgique de leur fille, Ága, partie à la ville… Ága rappelle à bien des égards le cinéma intimiste français en vigueur dans les années 1980-90, ce courant minimaliste “2 pièces-cuisine“ travaillant à l’os le drame ordinaire dans la foulée du nouveau roman — l’influence camionneuse de Duras n’est pas à exclure. Il s’en détache évidemment par son déplacement en un territoire “exotique“ et surtout par l’intégration d’éléments magiques et symboliques renvoyant cette histoire davantage au conte moderne qu’au récit réaliste. Oscillant entre blizzard et bizarre, cette quête surprend par l’intensité des émotions qu’elle dégage en peu de mots et d’images. Un dégel du cœur.

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Laurent Gutmann : « je suis prêt à l'aventure »

ENSATT | À peine est-il arrivé dans les murs de l'ENSATT qu'il dirigera pendant au moins cinq ans, que le metteur en scène Laurent Gutmann nous accordé le temps d'évoquer ses projets pour cette école nationale supérieure, la seule à réunir tous les métiers du théâtre.

Nadja Pobel | Lundi 10 septembre 2018

Laurent Gutmann : « je suis prêt à l'aventure »

Vous êtes metteur en scène et avez dirigé des ateliers dans différentes écoles nationales de théâtre (Paris, Montpellier, Cannes, Lyon aussi). Qu'est-ce qui vous a poussé à candidater ? Laurent Gutmann : J'ai une activité de metteur en scène depuis 24 ans qui se nourrit depuis une bonne quinzaine d'années d'une activité de pédagogue. Ça s'est fait comme ça. Je n'avais pas vraiment de projet de pédagogie et de fil en aiguille, ça a pris pas mal de place dans ma vie d'artiste et j'ai été amené il y a quelques années à diriger un CDN (centre dramatique national) en Lorraine, à Thionville. J'ai cette expérience de direction de théâtre. C'est très riche mais je n'avais pas le désir de le poursuivre à ce moment de ma vie. Je ne me suis pas dit qu'un jour j'avais envie de diriger une école de théâtre mais il se trouve que je suis intervenu à l'ENSATT (NDLR, en a résulté le spectacle Égaux avec les élèves de 3e année en 2016) ce lieu m'est apparu comme une sorte d'école idéale, de rêve de théâtre et je me suis dit que finalement je pense, qu'en tant que metteur en scène, c'est aujourd’hui plus dans une école de cette nature-là que dan

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Laurent Gutmann, nouveau directeur de l'ENSATT

Nomination | C'est officiel depuis ce mardi 28 août : Laurent Gutmann a été nommé à la direction de l'École Nationale des Arts et Techniques du Théâtre (ENSATT, Lyon 5e) (...)

Nadja Pobel | Mardi 28 août 2018

Laurent Gutmann, nouveau directeur de l'ENSATT

C'est officiel depuis ce mardi 28 août : Laurent Gutmann a été nommé à la direction de l'École Nationale des Arts et Techniques du Théâtre (ENSATT, Lyon 5e) pour cinq ans. Il succède à Thierry Pariente qui aura occupé cette fonction durant neuf ans et qui a célébré cette année les vingt ans d'implantation de cette école (auparavant implantée rue Blanche) à Lyon. Laurent Gutmann est un metteur en scène, récemment passé au Théâtre de la Croix-Rousse avec Le Prince d'après Machiavel (en 2015) et Victor F d'après Mary Shelley (en 2017). Depuis la création de sa compagnie, le Théâtre Suranné, en 1994, il a monté plus d'une vingtaine de pièces. En 2004, il prend la direction du Théâtre Populaire de Lorraine qui devient Centre Dramatique de Thionville-Lorraine puis obtient la labellisation CDN en janvier 2009. Depuis 2009, sa compagnie se nomme La Dissipation des brumes matinales. À l'ENSATT, il avait déjà dirigé, en 2016, la 75e promotion pour le spectacle Égaux d'après De la démocratie en Amérique de Tocqueville. Il a déjà dirigé de nombreux ateliers à l

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Des cortèges corsetés au TNP

Théâtre | Sensible à la création émergente, la direction du TNP s'ouvre cette saison à quatre jeunes metteurs en scène. Le premier d'entre eux, malheureusement, déçoit avec Nos cortèges.

Nadja Pobel | Lundi 20 novembre 2017

Des cortèges corsetés au TNP

Il faut reconnaître au TNP la place forte accordée cette saison (et les prochaines) à de jeunes artistes : de deux à quatre (!) semaines d'exploitation de leurs spectacles, à l'issue d'un accompagnement solide dans leur élaboration. C'est le rôle de transmission cher à Christian Schiaretti qui se déploie ainsi. Julie Guichard, Louise Vignaud, Baptiste Guiton en bénéficient, ainsi que Maxime Mansion dont la très belle aventure En acte(s) se prolonge ici. À chaque fois ou presque (à l’exception du Misanthrope) : des textes très contemporains, voire inédits. C'est dire la force de cet engagement, non seulement à l'égard des créateurs, mais aussi des spectateurs curieux de savoir quel regard cette nouvelle génération porte sur son époque. Raie manta L'autrice Perrine Gérard a notamment tout dernièrement collaboré au sensible projet Gris, dirigé précisément par Maxime Mansion sur le territoire de Villeurbanne, qui relatait la période de l'Occupation en plaçant le spectateur au cœur d'un dispositif quadri-frontal très pertinent avec des saynètes au cordeau. Ici, elle invente

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Où sont les jeunes compagnies ?

Émergence | Il est parfois difficile de pister la jeune création théâtrale au sein des salles lyonnaises : faut-il s'en inquiéter ?

Nadja Pobel | Mardi 5 septembre 2017

Où sont les jeunes compagnies ?

L’ENSATT fête ses vingt ans d’implantation à Lyon en octobre. La ville abrite aussi le Conservatoire d’art dramatique, à rayonnement régional et qui n’a pas à rougir en comparaison de son illustre grande sœur. Mais bien peu de théâtres semblent en mesure d’accueillir l'émergence en étant issue. Si ce travail a été fait avec brio aux Clochards Célestes avec Élisabeth Saint-Blancat et que ce qu’annonce Louise Vignaud est très prometteur, si le Théâtre de l’Élysée fait un travail absolument remarquable de défrichage, cela ne peut suffire à faire grandir des compagnies en devenir dans ces salles aux jauges très réduites. Alors Lyon, la belle institutionnelle s’assoit-elle sur cette phase transitoire indispensable à la croissance des artistes ? Les Célestins, dotés d’une salle bis depuis leur réouverture, abondent en ce sens ; mais ce n’est pas leur rôle, même si c’est là que La Meute a pu donner ses créations

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Le Songe d'une collaboration

SCENES | C'est une première : les deux écoles supérieures d'arts vivants sises à Lyon travaillent de concert. Les musiciens du CNSMD grimpent à l'ENSATT rejoindre les (...)

Nadja Pobel | Mardi 14 février 2017

Le Songe d'une collaboration

C'est une première : les deux écoles supérieures d'arts vivants sises à Lyon travaillent de concert. Les musiciens du CNSMD grimpent à l'ENSATT rejoindre les artistes-techniciens du théâtre pour présenter Songe(s), d'après Shakespeare, sous la houlette de Dominique Pitoiset, qui transpose l'action dans le monde actuel : hôpital, accueil pour réfugiés... Ça, c'est pour la partie théâtre à voir du 13 au 24 février. Dans le même décor, une version opératique sera donnée du 14 au 17 mars de A Midsummer night'sdream.

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Une Guerre personnelle

Les Clochards Célestes | Sans esbroufe mais avec le goût de la clarté et de la concision, Jérôme Cochet, jeune metteur en scène issu de l'ENSATT rend à Lars Norén son implacable noirceur ainsi que la bribe d'espoir enfouie sous les décombres de Guerre.

Nadja Pobel | Mardi 15 novembre 2016

Une Guerre personnelle

La scénographie de Louise Sari illustre l'efficacité accompagnant ce travail de mise en scène : ne point trop en faire (c'est une petite production, d'une équipe encore très jeune : la cie des Non-alignés) mais suffisamment montrer pour que l'action s'ancre dans le concret. Ainsi, une encadrure de porte doublée d'un recoin pour figurer un intérieur avec trois matelas disséminés au sol et quelques tabourets. Si le lieu n'est pas situé géographiquement, la temporalité est celle d'un homme revenant de la guerre, aveugle. Il souhaite retrouver sa famille et reprendre le cours de son existence. Comme avant. Que le conflit date d’aujourd’hui, d'hier ou de l'Antiquité, cela est impossible à savoir. Sa jeune épouse, mère de leurs deux filles de 11 et 15 ans, est tombée amoureuse d'Ivan, frère du combattant que, par ellipse elle préfère qualifier de « disparu ». En 2003, Norén écrit ce texte qui pourrait faire écho au Anéantis de Sarah Kane, huit ans plus tôt. Le conflit est terminé contrairement à la trame que développe l'écrivaine britannique mais la violence est la même. À la guerre, on mange son chien quan

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À l'ENSATT, trop égaux

Théâtre | Dans l'un de leurs trois travaux annuels de fin d'études, les jeunes acteurs de l'ENSATT livrent, avec leurs camarades des autres départements, un spectacle duquel aucun d'eux n'émerge vraiment, faute de variation du rythme.

Nadja Pobel | Mardi 10 mai 2016

À l'ENSATT, trop égaux

« La démocratie est le pire des régimes à l'exception de tous les autres déjà essayés par le passé. » Quand Churchill déclare cela en 1947, Tocqueville n'est plus là pour l'entendre, lui qui, durant le siècle précédent, a interrogé avec minutie ce mode de fonctionnement, l'auscultant précisément aux États-Unis. Puisque sur le plateau de l'ENSATT, c'est De la démocratie en Amérique qu'il est question, la scénographie est inspirée de facto par les open space : immenses, terriblement propre(t)s avec bureau en bois pour le travail et entassement de poufs pour l'espace détente. Et une coursive en contrebas, fissure bien pensée, pour le préposé à la cuisine. Tour à tour, onze comédiens expliquent à un stagiaire fraîchement débarqué, nommé Alexis et revêtu d'un costume XIXe, comment, au fil des siècles, le clergé a atténué le pouvoir des propriétaires fonciers, comment les roturiers puis les lettrés ont pris place dans la société jusqu'à ce que « le prix de la naissance baisse un peu. » Mais si ce texte choral permet de distribuer à chacun des rôles équivalents, leur immobilisme ne donne pas le souffle nécessaire à leur propos, à l'instar de la scèn

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Anton Tchekhov 1890

ECRANS | De René Féret (Fr, 1h36) avec Nicolas Giraud, Lolita Chammah, Jacques Bonnaffé…

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Anton Tchekhov 1890

Comme il l’avait fait pour Nannerl, la sœur de Mozart, René Féret consacre à Anton Tchekhov un biopic en costumes qui louvoie entre académisme télévisuel et volonté de ne pas se laisser embastiller par sa reconstitution. Projet bizarre, assez ingrat, qui récupère des défauts de tous côtés, que ce soit dans des dialogues beaucoup trop sentencieux et littéraires ou dans une caméra à l’épaule qui, loin de donner de l’énergie à la mise en scène — comme chez Benoît Jacquot, quand il est en forme — souligne surtout le manque de moyens de l’entreprise. Il y a aussi cette manière très scolaire d’exposer sa thèse sur l’auteur : médecin modeste et pétri d’un sentiment de culpabilité et d’impuissance, Tchekhov — Nicolas Giraud qui, comme les autres jeunes acteurs du film, paraît frappé d’anachronisme — ne s’épanouit pas non plus dans la littérature, se jugeant indigne des honneurs qu’on lui consacre. Il faudra qu’il s’exile dans un bagne pour que ses deux vocations se rejoignent et que Tchekhov parvienne à une forme de paix intérieure. C’est d’ailleurs le

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Réparer les vivants

SCENES | Aux Célestins, "Platonov" nous plonge, 3h30 durant et en (très) bonne compagnie du collectif Les Possédés et d’Emmanuelle Devos, dans une Russie qui ne subodore pas encore les révolutions du XXe siècle. Un beau voyage. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 18 novembre 2014

Réparer les vivants

«Qu’est-ce qu’il y a ? – Rien, on s’ennuie». Pas de doute, dès la première réplique de la pièce, nous sommes chez Tchekhov. À la campagne bien sûr, loin de la fureur urbaine de Moscou ou Saint-Petersbourg. Loin de la vie. Quoique. Car si les personnages du maître russe perdent leurs repères et leur richesse en même temps que leurs amours s’écroulent – tandis que d’autres, gravitant autour d’eux, cherchent à récupérer quelque cœur ou argent – de toute évidence, tous vivent, leur ennui devenant le terreau de leurs désirs balbutiants. Anna Petrovna, jeune veuve criblée de dettes, reçoit dans sa maison, comme chaque été. Parmi les convives, l’orgueilleux Mikhaïl Vassilievitch Platonov, instituteur marié, frustré de ne pas être un grand écrivain au bras d’une femme plus désirable que la sienne, au point qu'il va se mettre en tête de séduire celles des autres. Pour restituer tous ces liens avec fluidité, il fallait un collectif fort. Celui des Possédés s’est formé il y a dix ans et la plupart de ses membres sont issus du cours Florent. Emmenés par Rodolphe Dana, metteur en scène et acteur (Platonov himself), ils ont un sens du rythme et de l’espace qui, c’est

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Faites entrer l'accusée

SCENES | Adoptant à bras le corps le chaotique "Ekaterina Ivanovna" du Russe Leonid Andreïev, David Gauchard signe un spectacle d'une sidérante âpreté. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mercredi 12 novembre 2014

Faites entrer l'accusée

Dans Des couteaux dans les poules, Vincent Mourlon interprétait, avec une intensité si redoutable qu'on se demande encore s'il était dans le sur-mesure ou dans la composition, un médiocre laboureur dont la femme s'éveille au langage et au désir au contact d'un meunier lettré. Dans Ekaterina Ivanovna, il campe un peintre hâbleur aux mœurs marginales qu'éclabousse l'effondrement du couple d'un ami député accusant avec une violence meurtrière sa femme d'adultère. Et sa prestation fait sourdre un doute similaire... Car tel est le théâtre de David Gauchard, le metteur en scène derrière ces distributions, depuis la fin de sa trilogie shakespearienne qui le vit rajeunir des tragédies du barde d'Avon avec une malice confinant à l'insolence : si viscéral qu'il en devient plus vrai que nature. Mise à nu Une conséquence directe de sa décision de réinterroger son art est de le confronter à des auteurs plus contemporains : hier David Harrower, aujourd'hui Leonid Andreïev, sulfureux et pourtant méconnu dramaturge russe dont il adapte ici l'un des textes les plus féroces, rendant à ses comédie

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Faites entrer l'accusée

SCENES | L'an passé, au Théâtre de Villefranche, Vincent Mourlon interprétait, avec une intensité si redoutable qu'on se demande encore s'il était dans le sur-mesure ou (...)

Benjamin Mialot | Vendredi 17 janvier 2014

Faites entrer l'accusée

L'an passé, au Théâtre de Villefranche, Vincent Mourlon interprétait, avec une intensité si redoutable qu'on se demande encore s'il était dans le sur-mesure ou dans la composition, un médiocre laboureur dont la femme s'éveille au langage au contact d'un meunier lettré. Les 28 et 29 janvier, il y campera un peintre éclaboussé par l'effondrement du couple d'un député qui accuse, à tort et avec une violence mortelle, son épouse d'adultère. Et on est sûr que le même doute poindra. Tel est le théâtre de David Gauchard, le metteur en scène derrière ces distributions, depuis la fin de sa trilogie shakespearienne, qui le vit rajeunir des tragédies du barde d'Avon avec une malice confinant à l'insolence : si viscéral qu'il en devient plus vrai que nature.  Une conséquence de sa décision de confronter son art à des a

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Accélération de particules

SCENES | Les héros tchekhoviens par définition s’ennuient. Mais plutôt que d’étirer le temps, l’Argentin Daniel Veronese l’accélère jusqu’à l’étourdissement dans une version énergique et vivace de "La Mouette" rebaptisée "Les Enfants se sont endormis". Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 7 février 2013

Accélération de particules

Méfiez-vous des apparences. Personne ne dort dans cette adaptation plus respectueuse qu'il n'y parait de La Mouette - le changement de titre est un leurre. Les personnages, empêtrés dans leurs vies ratées et languissantes, brassent et parlent à toute allure comme pour contrer le néant et l'inaction - la pièce, en espagnol surtitré, dure 1h30 contre plus de 2h habituellement, se mourrant sur une portion congrue du plateau, territoire volontairement rabougri par une marque au sol. Dans leur modeste maison, pas de grands murs et de beaux fauteuils mais des accessoires de base entravant leurs déplacements entre des murs pas franchement rafraîchis. Car comme dans le texte de Tchekhov, les dix personnages sont bel et bien coincés : ils ont beau essayer de s’échapper par l’une des nombreuses portes, ils finissent toujours par revenir se cogner les uns aux autres. Déjà venu à Lyon avec des variations d’Ibsen (Maison de poupée et Hedda Gabler, renommées Le Développement de le civilisation à venir et Tous les grands gouvernements ont évité le théâtre intime), le metteur en scène Daniel Veronese prouve une fois de plus qu’il a gardé dans son tra

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Policier, adjectif

ECRANS | Un flic ordinaire, une enquête sans envergure, un cas de conscience a priori anecdotique ; avec pas grand-chose mais une foi démente dans la puissance du cinéma, Corneliu Porumboiu signe un polar qui joue sur les mots, vrais coupables de ce film passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 13 mai 2010

Policier, adjectif

Un policier, c’est un individu avec des états d’âme. De manière plus littérale, c’est à la fois un nom commun et un adjectif, comme dans «film policier», ce que "Policier, adjectif" n’est que superficiellement. Le film de Corneliu Porumboiu (souvenez-vous, l’excellent "12h08 à l’est de Bucarest", c’était lui) est plutôt une affaire de mots ; on y passe plus de temps à ergoter sur leur sens que sur l’enquête au centre de l’intrigue. D’ailleurs, pendant ses cinquante premières minutes, il ne se passe à proprement parler rien : un flic ordinaire (Dragos Bukur, le beau gosse du cinéma roumain) suit des ados pour une vague histoire de shit, rentre au commissariat écrire ses rapports, retrouve son appartement glauque et s’engueule avec sa femme à propos des paroles d’une chanson… Porumboiu, fidèle à la doxa du nouveau cinéma roumain, filme ce quotidien morose en longs plans-séquences à juste distance des personnages, inscrivant l’action dans un monde dont le réalisme paraît d’abord terne, mais auquel l’attention portée aux détails offre un singulier relief. La puissance de la mise en scène se mesure ici : une dame qui sort son chien, un graffiti sur un mur ou un casier qui ferme mal p

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La fin d'une époque

SCENES | Entretien / Stéphane Braunschweig, directeur du Théâtre National de Strasbourg, met en scène Les Trois Sœurs de Tchekhov, au Théâtre National Populaire. Propos recueillis par Dorotée Aznar

Dorotée Aznar | Mercredi 25 avril 2007

La fin d'une époque

Vous avez souhaité révéler la signification moderne du texte de Tchekhov. Cela était nécessaire selon vous ? Stéphane Braunschweig : Les Trois Sœurs est une pièce qui raconte la fin d'une époque, la fin du XIXe siècle en l'occurrence. Je voulais faire un pont avec ce que nous vivons aujourd'hui. Tchekhov nous présente des jeunes femmes angoissées, qui ne parviennent pas à passer dans une autre époque. C'est pour cela que j'ai choisi des costumes anciens au début de la pièce qui évoluent vers des costumes plus contemporains. Je voulais réellement créer du lien entre l'époque dont nous parle Tchekhov et la nôtre. Dans la même logique, vous avez choisi des comédiennes très jeunes pour interpréter les personnages féminins... Souvent, les metteurs en scène choisissent des actrices qui n'ont pas l'âge des personnages qu'elles jouent. Les trois sœurs sont très jeunes, elles ont entre 20 et 28 ans. Je voulais faire entendre qu'il s'agit d'une pièce sur la jeunesse. Ces femmes ont été bercées par des valeurs humanistes, élevées par un père militaire qui voulait que ses filles soient instruites, qu'elles travaillent, qu'elles participent au progrès par l'éducation. Dans cette pièce, on se

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