"Le Redoutable" : JLG, passionnant portrait chinois

Le Redoutable
De Michel Hazanavicius (Fr, 1h47) avec Louis Garrel, Stacy Martin...

Une année à part dans la vie du cinéaste Jean-Luc Godard (Louis Garrel à l'écran), quand les sentiments et la politique plongent ce fer de lance de la Nouvelle Vague dans le vague à l’âme. Une évocation fidèle au personnage, à son style, à son esprit potache ou mesquin. Pas du cinéma juste ; juste du cinéma, par Michel Hazanavicius.

1967. Au sommet de sa gloire, Jean-Luc n’est pas à une contradiction près : s’il provoque en public en professant des slogans marxistes ou égalitaristes, il aspire en privé à une union conformiste de petit-bourgeois jaloux avec la jeune Anne. Tiraillé entre son Mao et son Moi, le cinéaste passe de l’idéologie au hideux au logis. L’insuccès de La Chinoise ne va rien arranger…

à lire aussi : Rentrée cinéma 2017 : les quatorze films qui feront notre automne

Toutes proportions gardées, la vision du Redoutable rappelle celle du film AI, cette étonnante symbiose entre les univers et manière de deux cinéastes (l’un inspirateur, l’autre réalisateur), où Spielberg n’était jamais étouffé par le spectre de Kubrick. L’enjeu est différent pour Michel Hazanavicius, à qui il a fallu de la témérité pour se frotter à un Commandeur bien vivant – certes reclus et discret, mais toujours prompt à la sentence lapidaire ou la vacherie définitive.

Hommage et dessert

En savant théoricien-praticien de l’art du détournement, Hazanavicius a extrait du récit autobiographique d’Anne Wiazemsky Un an après une substance purement cinématographique et godardienne (faite de références intellectuelles, de calembours à tiroirs, de charade ou rébus visuels, de ruptures narratives et stylistiques), qui dépeint sans déférence ni cruauté un JLG égaré, à la fois fragile et tyrannique. Il lui ôte ses lourds oripeaux de génie pour le ravaler à sa condition de grand petit homme naïf, avide d’amour et d’un gourou pour lui donner l’Est.

Respectant autant l’œuvre qu’il "irrespecte" les travers de l’artiste (à l’instar de Stephen Hopkins en 2004 avec Moi, Peter Sellers, rare exemple de biopic avec point de vue), le réalisateur oscarisé pour The Artist se montre, sinon un héritier, du moins un disciple indirect de l’auteur du Mépris : il conjugue maîtrise, insolence et érudition. Avec un supplément d’affectueuse tendresse – élément dont on a hélas perdu trace depuis longtemps dans la production du misanthrope résident rollois.

Peut-être que ce film permettra à Godard, si jamais il consent à le voir, de comprendre son divorce avec sa femme, avec son public, avec lui-même… Même si tout cela désormais appartient à l’Histoire ; même un demi-siècle après, vieux mot soixante-huitard que jamais.

Le Redoutable
de Michel Hazanavicius (Fr., 1h 42) avec Louis Garrel, Stacy Martin, Bérénice Bejo…

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mercredi 18 mai 2022 Expert ès détournements et pastiches, le polyvalent Michel Hazanavicius avait déjà pratiqué l’exercice du remake en réactualisant "Les Anges marqués" dans "The Search" (2014). Il redéploie sa virtuosité en s’emparant d’un film de zombies japonais...
Mardi 14 décembre 2021 Un argument presque truffaldien dans un contexte de péril environnemental… Louis Garrel confirme la grâce et la force de son cinéma dans un conte moderne méritant d’être celui de Noël. Bravo !
Mardi 5 octobre 2021 Un négationniste s’installe dans la cave d’une famille juive et lui pourrit la vie tout en faisant croire qu’elle le persécute. Aidé par un François Cluzet effrayant, Philippe Le Guay renoue avec l’acuité mordante à laquelle il avait depuis...
Mardi 11 février 2020 Le combat de personnages pour pouvoir survivre après la défection de leur public épouse celui d’un père pour rester dans le cœur de sa fille. Beau comme la rencontre fortuite entre "Princess Bride" et une production Pixar dans un film d’auteur...
Mardi 25 septembre 2018 Dans cette fresque révolutionnaire entre épopée inspirée et film de procédure, Pierre Schoeller semble fusionner "Versailles" et "L’Exercice de l’État", titres de ses deux derniers longs-métrages de cinéma. Des moments de haute maîtrise, mais aussi...
Lundi 18 septembre 2017 « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Deux parents obnubilés par leurs égoïstes bisbilles vont méditer sur Lamartine après que leur fils a disparu. Un (trop modeste) Prix du Jury à Cannes a salué ce film immense et implacable du...
Lundi 28 août 2017 Un petit éleveur bovin tente de dissimuler l’épidémie qui a gagné son cheptel. Ce faisant, il s’enferre dans des combines et glisse peu à peu dans une autarcie paranoïaque et délirante. Une vacherie de bon premier film signée Hubert Charuel, à voir...
Mardi 20 juin 2017 Dernier été pour les yeux d’Ava, ado condamnée à la cécité s’affranchissant des interdits ; et premiers regards sur le cinéma de Léa Mysius (coscénariste des "Fantômes d’Ismaël" d'Arnaud Desplechin) avec ce film troublant et troublé, ivre de la...

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies destinés au fonctionnement du site internet. Plus d'informations sur notre politique de confidentialité. X