Ciel, mon Théâtre municipal de Grenoble change !

Politique culturelle / Depuis deux saisons, un vent d’air frais souffle du côté du Théâtre municipal de Grenoble. Finies (en partie) les pièces de boulevard bourrées de stars désuètes ; bonjour les spectacles décalés qu’on ne voyait pas assez dans les autres salles de l’agglo. Et si ce Théâtre municipal qui, au passage, fêtera ses 250 ans l’an prochain, était le nouveau lieu hype à Grenoble ?

Au Petit Bulletin, nous avons au fond d’un bureau des boîtes bourrées d’anciennes plaquettes de saison, ce qui nous permet de mesurer concrètement les changements au fil des ans dans les différentes salles de spectacle de l’agglo. Et quand on se penche sur le cas du Théâtre municipal de Grenoble, on se rend compte qu’ils sont énormes en comparant le programme 2017/2018 à celui, pioché au pif, de 2011/2012. Il y a six ans, on était principalement sur des vaudevilles, classiques ou contemporaines, bourrées de têtes d’affiche vues à la télé – Thierry Lhermitte, Josiane Balasko, Claude Brasseur, Patrick Chesnais, Isabelle Mergault, Roland Giraud, Martin Lamotte ou encore Jean-François Balmer. Oui, tout ce beau monde en une seule saison, ce qui plaisait beaucoup à un certain public – qu’on ne prendra pas le risque de qualifier pour ne vexer personne !

Aujourd’hui, si on croise encore quelques noms connus ici et là (Martin Lamotte, Bruno Solo et Barbara Schulz seront les prochains mois sur les planches de la rue Hector-Berlioz), on se trouve face à une programmation plus variée, et surtout plus risquée, avec des propositions audacieuses qui donnent clairement envie. Comme le Oliver Saint-John Gogerty des clowns déjantés que sont les Chiche Capon, le spectacle de danse très queer Un poyo rojo ou la réussite burlesque Bigre, hilarante comédie sans paroles sur l’ultra moderne solitude. Ô joie.

« Missions de service public »

Un changement de ligne que la directrice Evelyne Augier-Serive, aux commandes du paquebot de 600 places depuis plus de dix ans, assume clairement. « Il y a une évolution de l’économie du spectacle vivant qui fait que les grosses productions nationales comme on les a connues ici à Grenoble, c’est aujourd’hui plus compliqué à mettre en place. Et puis, surtout, il y a eu des élections municipales en 2014 et la volonté des nouveaux élus a été de revoir le cahier des charges du théâtre, même si, bien sûr, c’était déjà des questionnements que nous avions en interne. »

Car l’équipe Piolle, dès son arrivée, a décidé de remettre en question le fonctionnement du lieu de diffusion, comme nous l’a expliqué Corinne Bernard, élue aux cultures à la Ville de Grenoble. « Pour moi, un théâtre municipal doit remplir des missions de service public, et du coup il ne peut pas fonctionner comme un théâtre privé. J’étais un peu étonnée du modèle précédent : j’ai donc souhaité, avec l’exécutif mais aussi les compagnies locales, que le théâtre s’ouvre à la création, que ça devienne un outil de travail. Ça a été un bouleversement, mais les équipes d’Evelyne Augier-Serive, que ce soit rue Berlioz, dans les ateliers décors et costumes et maintenant sur le Poche et le 145 [les deux petits théâtres du cours Berriat revenus dans le giron du Théâtre municipal depuis le démembrement par la Ville de l’association Tricycle qui les gérait – voir plus bas], sont complètement OK là-dessus, et on le voit bien avec cette nouvelle programmation. »

Evelyne Augier-Serive : « Nous sommes fonctionnaires territoriales, donc à partir du moment où les missions et les orientations politiques sont données, tout est clair. J’ai bientôt 60 ans, j’ai travaillé pour plein de collectivités territoriales, ça fait partie du jeu démocratique. Mais on a évidement une indépendance artistique, ça fait partie de la loi. » Elle a ainsi tenu à nous le répéter plusieurs fois : c’est bien elle, la directrice, avec son administratrice Delphine Chagny, qui programment les spectacles et non les élus – ce que nous a également assuré Corinne Bernard.

« Une ligne artistique originale »

Aujourd’hui, la programmation du lieu est découpée en trois axes : les « productions d’envergure nationale » qui perdurent, « le soutien à la création locale » et « ce que l’on appelle pour l’instant la programmation décalée, que ça soit dans le ton ou l’esthétique » – la partie qui, clairement, nous excite le plus ! Delphine Chagny : « Avant, on était bien identifiés sur les têtes d’affiche venant plutôt du théâtre privé : on doit se repositionner par rapport aux autres sans leur marcher sur les pieds. Il fallait donc trouver une ligne artistique originale avec des spectacles qu’on ne va pas retrouver dans la salle voisine. » Quitte à risquer de rentrer en concurrence frontale avec d’autres salles ? Corinne Bernard : « J’ai l’impression qu’avant, il n’y avait que le Théâtre municipal qui avait une identité précise avec son théâtre privé. Parce que toutes les autres salles de la métropole sont pluridisciplinaires. Maintenant, on fait juste comme les autres en étant un lieu de travail et de création au service des artistes et du public ! »

Et le public dans tout ça ? Il a du être un peu chamboulé ? Les premiers changements de cette nouvelle ère sont apparus il y a deux saisons, avec la programmation des Fills Monkey (deux batteurs talentueux pour un concert théâtralisé à l’énergie débordante) ou encore Tutu – six excellents danseurs qui jouaient sur les codes de la danse (la classique, la contemporaine, l’acrobatique…) en une vingtaine de tableaux hilarants. « Ça a très bien marché tout de suite » nous assure Delphine Chagny, qui assume programmer des spectacles plutôt légers. « Mais honnêtement, ça n’a pas été le cas pour tout. La saison passée, on s’est beaucoup mis à la musique. On s’est rendu compte que sur certaines formes de musique théâtralisée ça marchait bien, mais sur une forme concert on n’y arrivait pas, comme il y a une telle concurrence sur l’agglomération et qu’on n’est pas référencés musique. »

Des ajustements ont logiquement été opérés pour cette saison (au budget global de 600 000 euros), et des autres suivront forcément les saisons prochaines, au vu notamment des réactions des spectateurs. Nous regarderons donc, avec plus d’attention que précédemment, ce qu’il va se passer les prochaines saisons au Théâtre municipal de Grenoble. Avec une certitude : nous concernant, on sera beaucoup plus souvent dans la salle.


Et les compagnies locales dans tout ça ?

Ça déménage (au sens figuré) au Théâtre municipal donc. Et ça a déménagé (au sens propre) encore une fois au Théâtre 145 et au Théâtre de poche, au bout du cours Berriat. Des lieux municipaux qui, au fil des ans, sont passés entre plein de mains : des compagnies (les Barbarins fourchus pour le 145 par exemple), un collectif d’artistes (le Tricycle, remercié par la Ville il y a deux ans), les services de la mairie eux-mêmes ou encore le Théâtre municipal. Une équipe du Théâtre qui a donc récupéré la gestion des lieux après Tricycle et qui a été chargée par la Ville de les animer en gestion directe, notamment avec des compagnies locales. « On a reçu beaucoup, beaucoup, beaucoup de projets » nous a expliqué Evelyne Augier-Serive, qui en a sélectionné certains et « pris des risques ».

Si pour l’instant le projet artistique global est encore très flou (mais Corinne Bernard nous a assuré qu’il allait être précisé lors d’un prochain conseil municipal), on sait juste que la mairie, via son chargé du secteur danse et théâtre, va aider la directrice à sélectionner les compagnies. Evelyne Augier-Serive : « Les demandes des compagnies locales – demandes de programmation, de subventions, de temps de plateau… – vont dorénavant transiter par la Ville avec un comité de programmation [qui réunira l’équipe du théâtre et le chargé de secteur de la direction des affaires culturelles de la Ville NDRL] pour pouvoir y voir plus clair. »

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