Pater

Alain Cavalier, président de la République, nomme Vincent Lindon Premier ministre, tâche qu’il prend très au sérieux, au point de se lancer dans la course à l’investiture contre son mentor. Ce n’est que du cinéma, bien sûr, mais à ce point d’intelligence ludique, le cinéma est bien plus que la réalité. Christophe Chabert

Il était une fois un cinéaste qui avait un acteur pour ami, et qui voulait faire un film avec lui. Précision importante : ce cinéaste, qui s’appelle Alain Cavalier, se méfie depuis vingt ans des acteurs professionnels et de la machinerie qu’implique un tournage de fiction, préférant filmer seul avec sa petite caméra des instants de réalité qu’il transforme par son regard singulier en spectacle cinématographique. Autre précision : l’acteur-ami, c’est Vincent Lindon, sans doute le comédien le plus passionnant du cinéma français, celui qui n’est jamais là où on l’attend, traversant tous les territoires avec un mélange de curiosité et d’intégrité. La rencontre entre ces deux figures rétives à la classification paraît tomber sous le sens, mais de quel film pouvait-elle accoucher ? Pater est d’abord l’histoire de ce tâtonnement : Cavalier retrouve Lindon dans un hôtel, ils discutent sans but précis, notamment de l’emploi du temps de Lindon (il tourne simultanément La Permission de minuit). Et puis, par un coup de force que Cavalier rend immédiatement naturel, les voilà de chaque côté d’une table : Alain Cavalier est président de la République, et il nomme Vincent Lindon Premier ministre. La fiction est lancée, comme un jeu qui ne nécessite presque aucun moyen (la caméra vidéo de Cavalier, un peu de son, basta !) et presque aucun accessoire (un costume, dont on détaille le prix à l’écran) mais qui demande une foi totale dans le pouvoir du cinéma. Comme dans toute bonne fiction, il faut un objectif au héros : ici, il s’agit de faire adopter une mesure explosive, un salaire maximum pour les dirigeants d’entreprise.

La conquête (la vraie)

Dans un premier temps, la mise en fiction de Pater a des ratés, mais ceux-ci sont absolument jubilatoires : la séquence où un Lindon courroucé raconte sa prise de bec avec le propriétaire de son appartement pour une histoire d’ascenseur (et, première d’une amusante série de coïncidences avec l’actualité, d’une boutique Zadig et Voltaire) est comme un réjouissant lapsus où la réalité revient faire un tour dans le dispositif du film. Mais la situation de fiction est aussi problématique, puisque le Premier ministre va vite faire l’expérience du décalage entre ses idéaux et leur mise en application. Le président observe avec un regard amusé cette difficile prise de fonction, à moins que ce ne soit Cavalier qui rigole de voir Lindon se prendre lentement au jeu. Car Pater crée un espace complètement inédit où l’on ne sait plus ce qui relève du film ou de son making of, de la confrontation entre l’acteur dans son rôle politique ou de l’homme face à la réalité. Ainsi, quand Lindon rend visite à des boulangers ou lorsqu’il discute avec un ancien sportif qui a refusé la loi du dopage, l’étonnement visible dans les yeux du comédien, la curiosité induite par ses questions n’ont rien de fabriqués. Au fur et à mesure où ce film en duo se peuple de personnages (des gardes du corps, des conseillers, des ministres !), les frontières s’effacent, et cette disparition devient un enjeu du récit : le pouvoir est grisant, l’exercice politique se partage entre omniprésence des communicants et solitude du pouvoir. Les échéances électorales approchant, pourquoi ne pas se lancer dans l’aventure contre celui qui vous a adoubé ? Pourquoi ne pas jouer le jeu jusqu’au bout, et être à son tour l’auteur du film en cours ?

À caméras égales

Pater, comme son titre l’indique, raconte donc ce moment où l’on tue le père, ou du moins où on croit le faire. Côté Lindon, c’est très clair : il s’agit de s’approprier non seulement le fauteuil du président, mais aussi, plus subtilement, la caméra de Cavalier. Côté Cavalier, cela se fait en une double scène bouleversante : il se regarde face à un miroir, touche le début de goitre qui pend de sa gorge. Puis on le retrouve dans la même position, après qu’il se soit fait opérer, et il évoque son père, haut fonctionnaire dont il détestait l’autorité. Mais ce maudit goitre le ramène physiquement à lui, et il se rend compte que là, dans la fiction qu’il a inventée, il est devenu à son tour une incarnation de l’autorité : la plus haute, le président, le père de la nation. Son parricide intime se solde par un échec mélancolique. C’est la morale de cette fable ludique, drôle, inattendue de la part d’un cinéaste dont on admire pourtant l’œuvre depuis longtemps : de nouveau face à face, Cavalier et Lindon se filment à armes égales (une caméra chacun), pour déterminer ce qui de l’un à l’autre a été transmis. C’est Lindon qui l’emporte — et Cavalier reconnaît sa défaite en montant deux fois de suite la scène — avec la plus belle déclaration qui soit au cinéma de son ami, celle qui résume d’un coup toute sa carrière : «C’est la réalité, puisque c’est un film».

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