Quentin Tarantino : un Prix Lumière cinéphile et fédérateur

En choisissant Quentin Tarantino pour recevoir le cinquième Prix Lumière, le festival Lumière, qui aura lieu du 14 au 20 octobre prochain, frappe un grand coup, dans une édition placée sous le signe de la «célébration du 35 mm». Christophe Chabert

Au terme d’un suspens soigneusement orchestré, c’est sous des hurlements de joie qu’a été annoncé le cinquième Prix Lumière, qui sera remis le 18 octobre prochain (avec, au passage, un petit changement de date, la cérémonie ayant lieu le vendredi et non plus le samedi) à rien moins que Quentin Tarantino. Le cinéaste avait le profil parfait pour le recevoir, tant il mène une œuvre singulière et, son Django unchained l’a prouvé, sans doute déjà à son apogée ; mais il est aussi un cinéphile fervent, qui travaille à la redécouverte de films et d’auteurs oubliés, devenant au film du temps, avec Martin Scorsese, un des plus grands défenseurs du patrimoine cinématographique. Ces trois derniers films — Boulevard de la mort, Inglourious Basterds et Django unchained — ont aussi démontré quelle haute idée Tarantino se faisait du cinéma et de son histoire, ceux-ci étant capables de venir panser les plaies de l’Histoire elle-même, inventant une sorte d’uchronie où les minorités persécutées — femmes, juifs ou noirs — prenaient une revanche sur leurs oppresseurs via leurs doubles de celluloïd.

Le 35 mm fait de la résistance

C’est aussi un des enjeux affichés de la cinquième édition du festival Lumière : célébrer la puissance d’un 35 mm qui, aujourd’hui, fait de la résistance face à la révolution numérique. Tarantino y est attaché, comme cinéaste et comme cinéphile, et Thierry Frémaux a bien insisté au cours de la conférence de lancement sur cette persistance nécessaire de l’argentique et de la pellicule face aux interrogations posées par la dématérialisation des supports de projection. Avec parfois un peu de malice — comme cet enterrement d’un projecteur 35 mm dans le jardin Lumière — et beaucoup de symboles — le nouveau logo, qui reprend la forme des boîtes contenant les films du cinématographe Lumière — le festival devrait en faire le fil rouge de cette édition 2013.

Tarantino, c’est aussi un exemple assez unique d’exigence absolue, auteur complet de films à la liberté enviable à Hollywood, mais aussi signature reconnue par le grand public. En cela, ce Prix Lumière est sans doute le plus fédérateur depuis celui remis, lors de la première édition, à Clint Eastwood. Ce sera aussi l’occasion de revoir son œuvre, encore courte — huit films comme réalisateur, plus quelques scénarios dont celui, excellent, de True Romance — mais déjà porteuse d’une mythologie imposante : les gangsters en costards cravates et aux pseudos colorés avançant au ralenti pendant le générique de Reservoir dogs, la scène du restaurant «hollywoodien» entre Travolta et Uma Thurman dans Pulp fiction, le combat au sabre dans un décor enneigé qui conclut le premier volet de Kill Bill, le dialogue génial entre le Colonel Landa et Monsieur Lapatite en ouverture d’Inglourious Basterds… Une mythologie qui emprunte au cinéma de genre et à la série B, mais que Tarantino synthétise par un art tout à fait unique du dialogue et de la construction dramatique.

Bergman, Verneuil, Ashby et les autres…

Même si la présence de l’immense Quentin va sans doute polariser l’attention des cinéphiles — et faire chauffer la billetterie !, elle ne devra pas éclipser le beau programme du festival. Comme à leur habitude, Thierry Frémaux et son équipe ont habilement dosé grands auteurs, classiques du cinéma populaire et redécouvertes de films obscurs. Niveau auteur, la rétrospective Ingmar Bergman fait figure de continent à elle seule — on ne sait pas encore quelle partie le festival proposera à ses spectateurs — et la restauration de son œuvre est un des grands événements de la saison cinéphile. Contrechamp absolu avec le cycle consacré à Henri Verneuil et à ses films des années 50 ; une période où Verneuil alterne films très (trop ?) connus — Un singe en hiver, Mélodie en sous-sol — et réalisations plus fragiles — en tout cas, qui n’ont pas eu l’honneur de la postérité, télévisuelle notamment.  Dernier cinéaste célébré cette année à Lumière : le grand Hal Ashby, une des figures les plus discrètes et pourtant essentielles du Nouvel Hollywood, dont le Harold et Maude éclipse un peu le reste de l’œuvre — où l’on trouve des films formidables comme La Dernière corvée, En route pour la gloire, Le Retour ou Bienvenue Mister Chance, le dernier rôle de Peter Sellers. Enfin, Philippe Garnier et Eddie Muller remettent le couvert et proposent une nouvelle salve de leur Art of noir, vaste opération cherchant à exhumer des séries B mythiques tournées à Hollywood ; premier titre annoncé, l’incroyable Gun Crazy — ça promet pour la suite…

Dans le reste de la programmation, loin d’être complète, on se plaira à pointer quelques nouvelles réjouissantes : par exemple, la venue de James B. Harris, producteur des premiers Kubrick et surtout réalisateur d’une poignée de films mythiques dont l’invisible Sleeping beauty, que le festival se chargera de présenter en copie neuve. Toujours dans la logique d’équilibre «peu connu / très populaire», l’autre invité annoncé est le formidable Pierre Richard, sans qu’on sache encore de quoi cette invitation sera faite. On ajoutera, dans un grand pêle-mêle : un hommage à Charles Vanel, un cycle sur les mélodrames mexicains, une nuit Monty Python à la Halle Tony Garnier, des films de Germaine Dulac, des copies restaurées des Dix commandements et d’Exodus, la version 3D du Dernier empereur de Bertolucci… D’ici la rentrée, d’autres titres viendront s’ajouter à la liste, et Thierry Frémaux n’a pas caché que ceux-ci porteraient probablement la marque de Tarantino lui-même, prêt à venir présenter quelques fleurons de sa cinémathèque personnelle… Allez, on le dit une dernière fois : cette année, ça promet !

Lumière 2013
Du 14 au 20 octobre

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