Tarantino et les glorieux inconnus du cinéma

Au sein de sa pléthorique programmation, et grâce à l’implication de son Prix Lumière Quentin Tarantino, le festival Lumière fait la part belle aux redécouvertes. Cinéastes, acteurs et même chefs opérateurs, voici quelques-uns de ces soldats méconnus du septième art qui auront droit à leur part de Lumière… Christophe Chabert

En se choisissant comme Prix Lumière 2013 Quentin Tarantino, le festival du même nom a ouvert la boîte de Pandore. Non seulement Tarantino sera honoré, fêté, célébré, acclamé, non seulement l’intégralité de son œuvre sera présentée au public — dans des copies 35 mm, exigence non négociable du cinéaste lui-même — mais, en plus, il est allé fouiller le coffre à trésors de son château sur Hollywood Hills pour en ramener quelques films oubliés, réunis dans ce que le festival a nommé «un voyage personnel de Quentin Tarantino à travers le cinéma». La cinéphilie du réalisateur de Pulp fiction est du genre éclectique, mais il a ce goût de la perle rare et de l’œuvre que personne d’autre que lui ne connaît.

Ce plaisir-là transparaît dans ses films, qui accumulent les références et les citations, faisant réapparaître à la surface le souvenir d’un petit maître laissé pour compte par les historiens du cinéma ou, plus fort encore, d’un acteur depuis longtemps relégué au second, troisième ou dernier plan, et qu’il remet au centre de l’écran. Qui connaissait vraiment Michael Parks avant que Tarantino ne lui offre un double rôle hallucinant dans chaque volume de Kill Bill ? Devenu une sorte de gris-gris, Parks joue les shérifs réacs ou les cowboys crasseux chez le maître, et va même s’offrir des rôles tout aussi barrés chez les autres, comme en témoigne sa prestation déglinguée de fanatique chrétien dans le Red state de Kevin Smith. Et Robert Forster ? Qui se souvenait de Robert Forster, sinon trois rats de vidéoclub ayant usé la bande VHS de Vigilante, fabuleux film de justicier de William Lustig ? Après sa prestation dans Jackie Brown, Forster n’a plus vraiment quitté l’affiche, même quand il s’agissait d’aller prononcer trois mots au début d’un chef-d’œuvre comme Mulholland Drive

Les petits princes de la série B

Alors, dans le riche et éclectique programme du festival Lumière, où chacun pourra s’offrir son voyage personnel dans le patrimoine cinématographique, ce sont ces glorieux inconnus que l’on a décidé de pister, certains faisant même le lien d’un film (et d’une section) à l’autre. Prenez Russ Tamblyn… Il tient le premier rôle de Jeunesse droguée de Jack Arnold, choisi par Tarantino justement. Tamblyn, pour toute une génération, c’est le psychanalyste avec ses lunettes aux verres bicolores dans Twin Peaks, la série de David Lynch ; la télé, il y végétait depuis des années, dans des shows populaires genre Fame ou Code Quantum, que tout le monde regardait mais dont on se moquait pas mal de savoir qui jouait dedans… Pourtant, Tamblyn avait déjà une carrière longue comme le bras et avait même été un enfant star ; un de ses premiers rôles, il l’a tenu dans Gun Crazy de Joseph H. Lewis, mythique film noir projeté lui aussi au festival dans le cadre du cycle Art of noir d’Eddie Muller et Philippe Garnier — il y est même le héros du film, mais à l’âge de 14 ans ! Quant au dernier rôle de Tamblyn sur le grand écran, ça ne s’invente pas, c’est une apparition dans… Django unchained de Tarantino !

Revenons à Jeunesse droguée — titre français très Manuel Valls pour l’original High school confidential. Son réalisateur, Jack Arnold, fait aussi partie de ces inconnus célèbres d’Hollywood : cinéaste de série B, il s’est surtout taillé une réputation en bricolant des petits films fantastiques comme Le Météore de la nuit et surtout L’Homme qui rétrécit, avec ses effets spéciaux révolutionnaires pour l’époque qui consistaient à construire des objets immenses pour faire croire que l’acteur ne mesurait que quelques centimètres… Arnold a participé à une autre révolution — avortée à l’époque, celle de la 3D, avec son Étrange créature du lac noir, dont le distributeur Carlotta films a orchestré la résurrection sur les écrans français l’an dernier.

Dernier empereur chinois et premier tchèque parlant

C’est en 3D justement que sera présentée une nouvelle version du Dernier empereur de Bernardo Bertolucci, grande fresque bertoluccienne à souhait où le dernier empereur (chinois) du titre est incarné par John Lone. Un grand rôle qui marqua sa carrière au point de ne jamais vraiment pouvoir lui donner une suite, sinon en allant jouer les Mata Hari travesti(e)s chez Cronenberg dans son raté M. Butterfly. Il s’y déshabillait dans une fourgonnette de police sous les yeux médusés d’un Jeremy Irons découvrant que son amante était en fait un garçon. Avant Bertolucci, Lone avait épinglé un autre immense cinéaste à son tableau de chasse : Michael Cimino, qui revient au festival cette année pour y présenter Voyage au bout de l’enfer et féliciter Quentin pour son Prix Lumière, pour qui il avait composé un chef des triades cruel et impitoyable dans L’Année du dragon.

Puisque, par un subtil pas de côté, nous nous sommes éloignés d’Hollywood, restons-y et allons voir du côté des pays de l’Est si l’on n’y trouve pas quelques légendes perdues du cinématographe. Lumière a décidé de rebaptiser ses «sublimes moments de muet» en leur donnant la parole, même balbutiante. Et c’est ainsi que sera montré le premier film parlant de l’histoire du cinéma tchèque, Du samedi au dimanche de Gustav Machaty, sur deux employées de bureau cherchant à se distraire durant une virée nocturne. Machaty n’est pas reconnu que pour ce rôle de pionnier du parlant ; il est aussi pionnier d’une autre forme de langage, celui de l’érotisme à l’écran, puisque dans son film suivant, Extase, il déshabilla l’affolante Hedy Lamar, qui s’appelait encore Hedy Kiesler, provoquant l’ire de la censure américaine lorsque le film fut distribué là-bas.

Derrière les projecteurs

Trente ans plus tard, Ivan Passer fut lui aussi un pionner, mais de la Nouvelle Vague tchèque, signant un des premiers films du mouvement, le très beau Éclairage intime, puis écrivant pour Milos Forman — Prix Lumière en 2010 — Les Amours d’une blonde et Au feu les pompiers. Comme beaucoup, il fut ensuite contraint à l’exil par le pouvoir communiste, trouvant refuge à Hollywood où il tourna quelques films dont le plus culte sera présenté en copie restaurée au festival cette année. Cutter’s way est un polar sur fond de difficile retour aux pays pour les vétérans du Vietnam, avec rien moins que l’immense Jeff Bridges dans le rôle principal.

C’est aussi un "Viet-vet" qui sert de héros à Légitime Violence, excellent film de vengeance scénarisé par Paul Schrader — où il reprenait des motifs déjà développés dans Taxi Driver — et réalisé par John Flynn. Flynn est un des cinéastes fétiches de Tarantino, qui propose durant Lumière un autre de ses films, The Outfit, pour une inratable soirée à l’ancienne façon double programme. Les années 70 sont l’époque glorieuse de la carrière de John Flynn, qui dans les années 80 devra composer avec les yakayos de l’époque : Stallone pour un film de prison pas mal du tout (Haute sécurité) et l’impayable Steven Seagal pour Justice sauvage, série B seagalienne en diable avec ses dialogues burnés et fascisants dits d’un ton impavide par ce grand bouddhiste de Steven.

Légitime violence et Cutter’s way ont un autre point commun : ils ont le même chef opérateur, et pas n’importe lequel, l’immense Jordan Cronenweth, dont l’exploit définitif est d’avoir assuré l’image somptueuse du Blade Runner de Ridley Scott. Disparu en 1996 après avoir bossé avec Wilder, Coppola ou Jonathan Demme, Cronenweth a toutefois vu son nom continuer à briller à Hollywood : son fils Jeff a repris le flambeau, et il fait aujourd’hui des merveilles avec David Fincher, pour qui il a signé la lumière de Fight club, The Social network et Millenium.

On aurait aimé parler aussi de Robert Blake — l’homme-mystère de Lost highway et le tueur poupin de De sang froid, mais aussi le tueur de sa propre femme dans la vraie vie — qui tient le rôle principal de l’avant-dernier film d’Hal Ashby, Cœurs d’occasion ; Ashby que le festival présente comme «l’oublié des années 70» et lui rend un superbe hommage avec la quasi intégralité de son œuvre… Mais voilà, les héros perdus du septième art seront partout à Lumière, et c’est la moindre des choses qu’un festival consacré à la mémoire du cinéma se charge de les remettre, même fugacement, en pleine lumière.

Lumière 2013
Jusqu’au 20 octobre

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