Les Assises Internationales du Roman voient 2020 en 2.0

Littérature / Du 11 au 17 mai, se produiront les Assises Internationales du Roman. Une nouvelle qui prend une résonance quasi-paranormale dans le contexte d'un paysage culturel sinistré par les conséquences de la grande attaque du Covid-19. Le festival a dû faire sa révolution et tout repenser du sol au plafond (virtuels), en une version 100% numérique ô combien bienvenue et qui relève de l'exploit.

Oui, contrairement à la guerre de Troie, les Assises Internationales du Roman 2020 auront bien lieu ! Parmi tous les festivals programmés entre avril et fin août c'est l'un des seuls festivals à avoir voulu et surtout pu se maintenir. Au prix d'une révolution complète et d'arcobaties organisationnelles. Mais aussi d'une adaptation de son propos à la drôle d'actualité dans laquelle nous évoluons depuis quelques semaines. Mathilde Walton, programmatrice à la Villa Gillet et donc aux Assises, nous a expliqué, il y a quelques jours, combien il était trop triste pour la Villa Gillet d'annuler son festival. Lucie Campos, directrice de l'institution fraîchement arrivée en novembre, nous détaille les raisons et les modalités de ce défi en interview.

à lire aussi : Lucie Campos : « ne pas faire silence dans un tel moment d'incertitude »

Chanceuses dans le cataclysme qui frappe la culture, les Assises ont, comme nous l'a confié la nouvelle directrice, eu « la chance d'avoir le temps de se retourner et de se réorganiser » pour livrer une édition totalement numérique. Laquelle pour ne pas complètement dérouter le "visiteur" se déroulera dans une Villa Gillet virtuelle où au fil des salles et jardins, le public sera invité à circuler pour assister aux différents rendez-vous proposés et aller à la rencontre des auteurs et autrices de la même façon qu'il communique depuis quelques semaines avec ses proches : via Internet.

Pour Léa Danilewsky, en charge de la communication, la chose a nécessité « d'être complètement repensée. » Et de s'inspirer de quelques modèles : « on n'est pas les seuls à faire ça, il y a de bonnes pratiques qui circulent. Quais du Polar a fait ça en une semaine, il y a aussi le festival des auteurs de Jérusalem, beaucoup de musées. On a été bien intégré dans le réseau des Instituts Français qui ont bien relayé les appels et qui nous fournissent, des vidéos, des contributions. » Une formule qui s'est jouée sur pas mal de tergiversations, des scénarios avortés par l'évolution des événements sanitaires [il fut un temps question de compléter l'offre du festival par un rendez-vous "présentiel", NdlR] et quelques tours de force logistiques pour lesquels les auteurs mais aussi les modérateurs ont, selon Lucie Campos, « montré beaucoup de bonne volonté. »

Pour une table ronde, chaque écrivain a été interrogé et filmé de son côté et les propos montés de manière à restituer l'illusion d'une véritable table ronde. Les Assises ont ainsi, à quelques exceptions (comme les interventions d'auteurs sur des films de leurs choix, en partenariat avec le cinéma Comœdia), choisi de ne pas miser sur des interventions live pour livrer des rencontres plus fluides.

« On a pris ce parti du faux direct, explique Léa Danilewsky, parce qu'on n'est pas un média et que ça nécessitait beaucoup trop d'investissement technique et parce que nos invités ne sont pas toujours rompus à cet exercice, ni rassurés par ces formats. On a donc vraiment mis en place un protocole hyper-clair : les invités ne se sont pas enregistrés tout seuls, ont été interviewés par des journalistes, avec quelqu'un de la Villa pour s'occuper de la régie, des interprètes. C'est du faux direct mais sur le format on est très proche de ce qu'on connaît aux Assises : des tables rondes avec des auteurs qui s'expriment dans leur langue sur un sujet modéré par un journaliste. » Des moments complétés par des « rendez-vous avec davantage d'interactivité qui correspondent à notre programme de rencontres en bibliothèques et en librairie : les formats 30 minutes avec... qui sont modérés par des étudiants. »

Au jour le jour

Chaque jour, plusieurs rendez-vous seront donc mis en ligne sur la plateforme dans laquelle le public sera invité à se promener. « L'idée, c'est d'entrer dans une Villa Gillet virtuelle, et en fonction des salles de découvrir différents types de propositions, en transposant ce que sont d'habitude les lieux des Assises : dans le théâtre, une table ronde, dans le bar, la rencontre d'éditeurs, de libraires donc une salle réservée à la parole de professionnels. On pourra se balader dans les pièces mais on a souhaité rester dans la logique du festival en ajoutant sur la plateforme, dans cette Villa virtuelle, de nouveaux événements chaque jour et à chaque heure, comme si on se rendait dans un lieu pour assister à quelque chose. Tout a reposé sur un travail de mise en scène. »

Après un entretien autour de La Grande Table de France Culture au théâtre avec chaque jour un nouvel écrivain, dans les jardins à 12h30, pendant la pause déjeuner, on pourra assister à la lecture d'un texte en écho à une œuvre du Musée des Beaux-Arts et à 14h à une galerie de portraits par le photographe Bertrand Gaudillère ; à 17h, un café-lecture avec des comédiens lisant des textes d'auteurs invités. Dans le petit salon à 13h, on retrouvera le travail des lycéens sur les œuvres des auteurs qui leur ont été soumises et à 15h30 un petit format 30 minutes avec... où un auteur est passé à la question par des étudiants formés à la modération de rencontres littéraires ; à 15 h dans le bar de la littérature monde, ce sera atelier d'écriture avec les Artisans de la fiction et un auteur d'une édition précédente, et ainsi de suite jusqu'au soir 20h dans le théâtre où viendra l'heure d'un grand entretien ou d'une table ronde, avant qu'à 21h dans la librairie, on ne vous laisse pas partir sans quelques recommandations de lectures, podcasts et films distillées par des invités des Assises et donc forcément indispensables. Voilà pour les grandes lignes d'une journée à peu près type à laquelle se rattachera une thématique précise.

De l'incertitude

Car de leurs nombreuses thematiques (plus d'une vingtaine pour une édition classique), les Assises du Roman en ont gardé sept – celles qui semblaient résonner le mieux avec l'air de ce temps troublé, réparties quotidiennement pour davantage de lisibilité : lundi 11, jour d'ouverture, "Le temps de l'incertitude", par ailleurs thème global de cette édition très spéciale ; mardi 12, "Raconter le travail" ; mercredi (journée pour la jeunesse), "La littérature pour tous"... Et ainsi de suite tout au long de la semaine avec "Intérieur/extérieur" et ses deux tables rondes "Raconter l'autre" et "Huis-clos", puis "Portrait de l'auteur en enquêteur", "Le paysage, une expérience intime", et en clôture le dimanche 17, une journée "Lettres de mon pays". Si chaque jour, à une heure bien précise, un contenu, un événement sera, comme évoqué, ajouté (qui restera bien sûr disponible ensuite), il est à noter que la plateforme fonctionnera avec plusieurs entrée possibles : par salle, donc, mais aussi, pour les monomaniaques, par auteur, pour ne rien rater de son invité préféré, et bien sûr par jour avec le programme des différents rendez-vous.

Si le thème, "Le temps de l'incertitude", préexistant, a semblé très parlant pour faire écho à cette édition spéciale, pas question pour autant pour les organisateurs de faire de cette édition "les Assises du Covid". Mais pas question non plus de livrer un événement hors sol. « À partir du moment où on considère que la littérature regarde le monde, on ne pouvait pas dire aux gens, faites votre vie dans ce contexte, nous on va rester de notre côté et et parler de littérature, confie Léa Danilewsky, c'est pour cela qu'on a remodelé notre programme. »

Pour cela aussi que les auteurs se sont pliés de bonne grâce tant aux formats inédits qu'à une révision légère de leurs interventions initiales à l'aune de l'actualité dominante. « On a fait un gros boulot auprès des auteurs pour expliquer notre démarche et voir, par rapport à certains des thèmes préétablis, comment ils pouvaient réorienter leur propos au vu de ce qui nous arrive. L'idée c'était de sortir du journal de confinement parce qu'on en a vu plein mais surtout parce que l'enjeu des Assises c'est un enjeu international et français. Le thème "le temps de l'incertitude" nous semblait assez englobant à cet égard, qui permettait de traiter tout un tas de sujets autour de la question intime, politique, sociale et littéraire. C'est comme ça qu'on a retricoté le programme. »

Autour des auteurs

Alors bien sûr, tous les auteurs initialement prévus ne seront pas "présents" fut-ce virtuellement (on déplore ainsi l'absence de Mario Vargas-Llosa qui devait ouvrir le festival, d'Éric Chevillard ou de François Sureau, dont le livre Sans la liberté a pris ces dernières semaines une troublante résonance), mais le programme reste remarquablement dense – et d'autant plus au vu des circonstances –, autour d'une belle affiche incluant l'écrivain-ouvrier Joseph Ponthus, Mary Dorsan, Alexis Potschke, Pierre Ducrozet, Frédérique Toudoire-Surlapierre, Hisham Matar, François Hartog, Regina Porter, Franck Bouysse, Cristina Comencini, Hugo Boris, Kevin Barry, Imma Monso, Burhan Sönmez, Marie-Hélène Bacqué, Hélène Gaudy, Jorge Volpi, Alex Marzano-Lesnevich, Jan Stocklassa, Scholastique Mukasonga, Enrique Vila-Matas, Christian Garcin, Etgar Keret, Zhang Yueran, Andrew Ridker, Klester Cavalcanti et quelques autres.

Tous interviendront sous des formes et à des moments différents, comme les auteurs ont l'habitude de le faire en temps normal aux Assises où en marge d'un entretien ou d'une table ronde, ils investissent, les écoles et les bibliothèques, rencontrent des lycéens ayant travaillé sur leurs œuvres. Certains auteurs, comme Bérengère Cournut qui reviendra ultérieurement à la Villa Gillet avec Nastassja Martin pour la table ronde reportée sur l'ethnologie, seront présents à travers la rédaction d'un texte inédit (un texte sera à découvrir tous les jours à 18h en partenariat avec le site critique AOC qui s'est spécialisé dans cette formule).

Si l'on retrouvera ultérieurement, d'autres auteurs et thématiques initialement programmés dans la saison à venir de "la Villa Gillet selon Lucie Campos", dont ce sera la première saison complète, la formule de cette édition 2020 augure sans doute, comme on peut le lire dans notre entretien avec la nouvelle directrice du lieu, des orientations à venir de l'institution et sera au cœur d'une réflexion sur la question d'un renouvellement des formats, cette fameuse "réinvention" avec laquelle la parole présidentielle nous rebat les oreilles pour masquer l'impensé.

Sauf qu'ici les choses seront pensées, pesées, comme elles l'ont été pour monter cette formule virtuelle en un temps record, et que ni les artistes, ni le public, une fois autorisé à revenir, ne seront oubliés. Et avec cela, l'espoir, partagé par tous les acteurs culturels, d'une rentrée bien costaude, qui pour la Villa constituera un trait d'union entre les Assises et la suite de programmes que l'on attend avec la même impatience qu'une édition 2021 revenue en chair et en livre. En attendant cliquons, visitons, écoutons, lisons, réfléchissons. "Le monde d'après" n'est pas à cinq minutes près.

Assises Internationales du Roman
Sur villagillet.net ​du lundi 11 au dimanche 17 mai


Tables rondes

Le temps de l'incertitude. Entretiens vidéos croisés entre Regina Porter (États-Unis), Hisham Matar (Royaume-Uni) et François Hartog (France). Lundi 11 mai à 20h.

Raconter le travail. Entretiens vidéos croisés entre Joseph Ponthus, Alexis Potschke et Mary Dorsan (France). Mardi 12 mai à 19h.

Le huis-clos. Entretiens vidéos croisés entre Franck Bouysse (France) Imma Monso (Espagne/Catalogne) et Burhan Sönmez (Turquie). Jeudi 14 mai à 19h.

Au plus proche de nous : raconter l'autre. Entretiens vidéos croisés entre Hugo Boris (France), Kevin Barry (Irlande) et Marie-Hélène Bacqué (France). Jeudi 14 mai à 20h.

Portrait de l'auteur en enquêteur. Entretiens vidéos croisés entre Hélène Gaudy (France), Frédérique Toudoire-Surlapierre (France), Jorge Volpi (Mexique) et Alex Marzano-Lesnevich (Etats-Unis). Vendredi 15 mai à 20h.

Lettres de mon pays. Entretiens vidéos croisés entre Etgar Keret (Israël), Zhang Yueran (Chine) Andrew Ridker (États-Unis) et Klester Cavalcanti (Brésil) Dimanche 17 mai à 20h.

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