Fred Cavayé : « je me suis un peu auto-censuré pour ne pas tomber dans le plagiat »

Adieu Monsieur Haffmann
De Fred Cavayé (Fr, Bel, 1h35) Avec Daniel Auteuil, Gilles Lellouche, Sara Giraudeau

Adieu Monsieur Haffmann / Après y avoir déjà présenté en première "Pour Elle" et "À bout portant", Fred Cavayé avait réservé l’exclusivité de son nouveau film "Adieu Monsieur Haffmann" au Festival de Sarlat. Bien lui en a pris : son drame se déroulant durant l’Occupation a remporté le Grand prix du public et le Prix d’interprétation pour Sara Giraudeau. Toujours prompt à parler fabrication, Cavayé raconte l’histoire de ce film dans l’Histoire. Rencontre sarladaise…

Qu’est-ce qui vous a amené à aborder ce sujet et cette époque ?
Fred Cavayé
: Beaucoup de choses : l’envie date de très longtemps. Le point de départ, c’est un roman de Michel Audiard, La nuit, le jour et toutes les autres nuits qui parle de la Libération et notamment des femmes qui se sont faites tondre. Les salauds sous l’Occupation, c’est un sujet qui avait été assez peu abordé. J’avais le souvenir de films comme Lacombe Lucien ou du formidable téléfilm Au bon beurre avec Roger Hanin. Alors quand Jean-Philippe Daguerre, l’auteur de la pièce Adieu Monsieur Haffmann m’a envoyé le texte, je n’ai pas voulu le lire (je préférais découvrir la pièce une fois montée), je m’en suis fait mon histoire avec le peu que j’en savais. Or sa pièce est ailleurs, pas sur sujet-là. Comme j’ai la chance d’avoir de bons producteurs et d’être ami avec Jean-Philippe Daguerre de longue date, je leur ai proposé de l'adapter d’une manière plus libre, en faisant dévier le personnage joué par Gilles Lellouche vers un côté très sombre. Ce n’est pas l’autopsie d’un salaud, mais la dérive d’un personnage qui, pas par idéologie mais par appât du gain ou pour réussir à avoir des choses qu’il n’a pas, va profiter de la situation jusqu’à devenir dangereux… et un vrai salaud — j’ai pas d’autre mot ; si vous en avez un autre, je suis prêt à le prendre !

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Un lâche ?
C’est un personnage qui n’a pas de chance, que sa claudication a empêché de défendre sa patrie et qui trouve l’opportunité, pour la bonne cause, d’aider son patron ET de s’élever socialement. D’ailleurs, le personnage pour lequel on a le moins d’empathie, c’est sa femme qui, elle, a peur de faire quelque chose de délictueux donc de très dangereux à l’époque. Et Gilles amène ce truc terriblement humain : ça ne devient pas un monstre de cinéma, mais un salaud bas de gamme. Ce que je voulais traiter dès le départ.

L’évolution du personnage est à l’exacte opposée de celle de Monsieur Klein, mais leur destin final n’est pas si éloigné…
Quand j’ai commencé à travailler, je n’ai pas voulu revoir Monsieur Klein (ni Lacombe Lucien). J’avais dû le voir il y a 25 ans ; j’avais des souvenirs de scène de gare à la fin — donc je me suis interdit de faire une scène de gare par exemple. Comme le truc du poêle qui me rappelait le trou du souffleur dans Le Dernier Métro : je me suis un peu auto-censuré pour ne pas tomber dans le plagiat. J’ai même demandé à mon agent de revoir Le Dernier Métro pour me dire s’il y avait des choses qui étaient trop en résonance. Quand je faisais des films d’action, ou pour Le Jeu qui était une comédie en huis clos, je n’ai pas revu de comédies en huis clos. Pour À bout portant, je n’avais pas revu Marathon Man où un monsieur-tout-le-monde est obligé de courir pour sauver sa peau. Donc pour Haffmann, c’était un peu la même chose : je me suis interdit les huis clos et les films de cette période.

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Justement, votre expérience sur Le Jeu vous a-t-elle permis de vous glisser plus aisément vers une mise en scène en huis clos et, couche supplémentaire, le confinement a-t-il eu une incidence ?
Souvent — tout le temps d’ailleurs — les films que je fais vont déclencher le film d’après. Pour Haffmann, heureusement que j’avais fait Le Jeu parce que j’ai appris les écueils du huis clos ! C’est un exercice dix fois plus compliqué que les films à quatre caméras, où vous faites sauter un TGV. Dans un huis clos, les choses narratives deviennent vite ostentatoires : le moindre mouvement de caméra prend d’un coup des proportions énormes et surligne tout. Ici, ça m’a permis d’aller à l’os, essentiellement au service des comédiens, pour que l’histoire qui se raconte soit un au-delà des dialogues, dans leurs yeux. Et qu’on soit avec eux, témoins de ce qui se passe et de leur évolution. J’ai édulcoré à chaque étape du processus de création du film, jusqu’au montage. Ce film réclamait qu’on n’en dise pas trop.

Je ne sais pas si c’est de la pudeur, mais c’est un point commun avec Pour elle, par exemple — avec la volonté de faire confiance au comédien. Quand j’ai proposé le scénario de Pour elle à Vincent Lindon, il barrait des dialogues en disant « ça je peux le jouer », et j’ai compris qu’un comédien pour évoquer la tristesse ou la douleur, il n’est pas obligé de parler — ça paraît basique, mais c’était mon premier film. La quintessence de tout cela est dans Haffmann.

Quant au confinement… Le tournage a été arrêté lors du premier confinement et on a laissé le décor monté pendant tout le confinement — on avait bien sûr enlevé toutes les affiches et les choses trop terribles. Mais pour les gens du quartier, c’était “cocasse” d’aller faire ses courses en 1941. D’ailleurs, durant tout le confinement, je n’ai jamais eu autant de demandes de la presse : j’ai fait tous les journaux américains parce que ça devenait visuellement le symbole de Paris qui reste en plan. Le décor devenait plus connu que Daniel Auteuil.

Vous avez choisi Gilles Lellouche parce que vous aviez travaillé auparavant avec lui ?
Oui, il s’est imposé vite dans mes envies, avec Daniel Auteuil face à lui. En tant que spectateur, j’aime bien les rencontres de cinéma : Gilles et Daniel sont dans leur génération respective au sommet de la pyramide. Comme quand j’étais môme et que j’allais voir un film avec Belmondo et Delon, il y avait d’un seul coup un truc de cinoche. Dans cette histoire très dure, c’était bien d’amener du cinéma.

C’est mon quatrième film avec Gilles, je connais son immense talent depuis très longtemps — avec À bout portant, il a eu son premier premier rôle. Est-ce qu’il avait eu les personnages pour montrer ses qualités de comédien ? Il commence à les avoir avec Pupille, avec Bac Nord. Jouer un salaud, ça ne trompe pas. Alors je l’ai appelé, on s’est vu, et il m’a rappelé le lendemain matin pour me dire : « ben oui, merci, j’ai envie de jouer ce mec. » Il est glaçant dans toute la partie finale — bon, quand vous faites un huis clos, vous avez intérêt à avoir des très très bons. Et ils sont tous les trois formidables.

Comme Sara Giraudeau ?
Elle est brillantissime, en plus d’être extrêmement sympathique. Je connaissais moins son travail. J’ai découvert quelqu’un encore plus fort que ce que j’avais imaginé, avec une vraie intelligence de son personnage. Je me suis pas mal appuyé sur elle : dès qu’il y avait un truc qu’elle avait du mal à jouer, je savais que c’était mal écrit, qu’il y avait un truc qui clochait par rapport à la réalité de son personnage. Je réécrivais en fonction. Les deux garçons m’ont très vite dit quel bon choix elle était.

C’est un film d’époque, avec sa reconstitution, mais c’est paradoxalement dans sa qualité de silence ambiant qu’il renvoie le plus à son époque inquiète car il y a peu de musique dans la bande originale…
J’allais dire, « vous avez bien vu » ; mais vous avez bien entendu ! [sourire] Ce sont des choses qu’on a épurées au fur à mesure et parce que j’ai la chance de travailler avec un compositeur qui s’appelle Christophe Julien qui est extrêmement talentueux et un grand mélodiste. Dès qu’il m’envoyait des thèmes, c’était extraordinaire et j’avais tendance à les mettre partout. À un moment il m’a dit : « attends, il faut peut-être faire confiance au film » et j’en ai retiré pour, comme vous le dites, jouer sur les silences et perdre un peu de cette dimension cinéma pour être vraiment avec eux. Par exemple, la première fois que Sara descend à la cave, j’avais mis de la musique. Une fois que je l’ai enlevée, d’un seul coup, c’était beaucoup plus glaçant et on était avec les trois, avec le désarroi de Gilles là-haut, celui de Haffmann qui ne sait pas comment réagir et d’elle qui part à l’abattoir. La musique était sublime, mais en l’enlevant ça prend une dimension qui met les poils. Après, ils sont tellement forts, ils incarnent tellement de choses avec les yeux qu’ils n’avaient pas besoin de se parler.

Le personnage de Gilles Lellouche s’approprie les créations bijoutières de Haffmann ressemblant à l’aigle germanique, rencontre le succès auprès de l’occupant. Mais lorsqu’il créé ses propres modèles, il essuie un échec cinglant. Or celles-ci évoquent davantage une étoile de David…
Oui, je n’avais pas pensé à ça, mais effectivement, quand vous le dites, il n’y a pas de hasard. Mais c’est une étoile ultra chargée. Je me suis inspiré des réalisateurs qui font leur premier court-métrage : on veut traiter tous les sujets du monde — ça a été mon cas — on met tout ce dont on a envie, parce qu’inconsciemment on se dit qu’on n’aura la chance de ne faire qu’un seul film. Dans son truc, il y a tout… et ça devient une pièce montée moche. J’avais demandé au créateur de bijoux avec qui on a travaillé de faire un truc moche. Et il m’a répondu « ah mais je vois exactement ce qui est moche ! » Donc on n’a pas eu beaucoup de mal…

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