Le long voyage de l'animation française

ECRANS | Longtemps désertique, en dépit de quelques rares oasis de créativité, le cinéma d’animation français a connu depuis dix ans un fulgurant essor au point de devenir à la fois une industrie et un laboratoire. À l’occasion de la sortie d’"Ernest et Célestine", futur classique du genre, retour non exhaustif sur une histoire en devenir. Textes : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 décembre 2012

Jean Image et Paul Grimault : les pionniers

Si les frères Lumière ont inventé le cinéma en prise de vues réelles et si, selon l'hilarante leçon donnée pour les vingt ans du Groland par Bertrand Tavernier, ce sont les sœurs Torche qui ont créé le cinéma de la Présipauté, le cinéma d'animation français a pour parrain — ça ne s'invente pas — Jean Image. Il fut le premier à produire un long métrage animé en couleurs, Jeannot l'intrépide (1950). Librement inspiré du Petit poucet, le film fait le tour du monde et pose les bases de l'animation à la française : jeu sur les perspectives et les motifs géométriques, imaginaire enfantin mais non exempt d'une certaine noirceur, musique cherchant à accompagner le graphisme plutôt qu'à illustrer les péripéties. Image œuvrera toute sa vie à faire exister le dessin animé en France, en devenant son propre producteur, en se lançant dans des projets ambitieux (des adaptations des Mille et une nuits ou du Baron de Münchausen) et, surtout, en créant le fameux festival du cinéma d'animation d'Annecy.

Il s'en est toutefois fallu de peu pour que ce titre de pionnier ne lui soit ravi par Paul Grimault. Si leur début de carrière est similaire — d'abord des films publicitaires animés dans les années 30, puis des courts-métrages dans les années 40 — Grimault sera ensuite le poissard des deux. Ayant travaillé avec Jean Aurenche avant la guerre, c'est avec un autre auteur majeur qu'il va imaginer son grand projet : Jacques Prévert pour un long-métrage baptisé La Bergère et le ramoneur. Après plusieurs années de travail méticuleux pour donner vie au texte de l'écrivain, le producteur du film décide de le remanier, et Grimault renie finalement cette version sortie en 1952. Après ce rendez-vous manqué, retour à la case publicité et courts pendant plus de vingt ans, jusqu'à ce qu'en 1979 sorte Le Roi et l'oiseau, SA version de La Bergère et le ramoneur. C'est un jalon majeur de l'animation française, sans doute le premier film à ne pas viser un public (jeune ou adulte), mais tous les publics, par son intelligence et son sens de l'évocation poétique.

Laloux et Picha : l'animation pour adultes (seulement)

Pendant que l'animation pour enfants se contente de décliner sur grand écran les aventures des héros de la BD franco-belge (Astérix, valeur sûre, puis Tintin, gros ratage, et enfin Lucky Luke, calme plat), des réalisateurs s'inscrivent dans le sillon d'un Ralph Bakshi et essaient d'offrir au genre des œuvres pour adultes. Après plusieurs essais dans le format court, René Laloux se lance en 1973 avec Roland Topor au dessin et, élément indispensable du résultat, le très psychédélique Alain Goraguer à la musique, dans l'ambitieux La Planète sauvage. Un voyage visuel et sonore sidérant tiré d'un roman de Stefan Wul, dont la visée philosophique et lyrique ira décrocher, une première pour un film d'animation français, le prix du jury à Cannes.

Laloux remettra le couvert en 1982 avec Les Maîtres du temps, un film plus narratif et grand public, même si sa structure temporelle extrêmement complexe annonce des années avant les expérimentations d'un David Lynch. Toujours adapté de Stefan Wul, mais cette fois-ci avec Jean "Moëbius" Giraud au dessin, il s'inscrit dans une décennie où l'animation mondiale découvre son côté sombre (de Martin Rosen — The Plague Dogs — à Don Bluth — Brisby et le secret de Nimh — en passant par le génial Dark Crystal de Frank Oz et Jim Henson). Laloux passera ensuite de longues années à concrétiser Gandahar, d'après Jean-Pierre Andrevon, mais le résultat déçoit et précipite la retraite du premier "auteur" de l'animation française.

Dans les années 70 toujours, Picha, dessinateur belge ayant officié notamment dans Hara Kiri, s'engouffre dans l'animation réservée aux adultes avec Le Chaînon manquant, Le Big bang et surtout l'hallucinant La Honte de la jungle (1975). Dans ce dernier, on voit un certain Tarzoon se livrer à des rapports sexuels pas franchement débridés avec une aventurière qui lui reproche d'être un mauvais coup, pendant que son singe préféré se tripote aux alentours de la cabane. Jane se fera ensuite kidnapper par une armée de bites canonnant du sperme à tout va. Absolument con et totalement grandiose.

De Laguionie à Ocelot : sommeil d'or et renaissance

De 1985 à 1998, l'animation française déserte les grands écrans, recroquevillée dans le court-métrage et à la télévision. C'est dans le désert justement que Jean-François Laguionie avait situé son très beau Gwen, le livre des sables, sorti en 1985, juste avant cette longue éclipse. Laguionie est un disciple de Paul Grimault dont il partage le perfectionnisme graphique, mais aussi cette capacité rare de savoir parler à tous, sans niaiserie ni sophistication. Il avait auparavant fait sensation grâce à un formidable court, La Traversée de l'Atlantique à la rame, couronné à Cannes et aux César. Mais Gwen ne rencontre pas le succès et Laguionie est, comme tous les cinéastes d'animation à l'époque, contraint au silence.

Il fonde pourtant La Fabrique, destinée à produire de l'animation made in France ; c'est là que Michel Ocelot fait ses armes avant de passer au long métrage avec Kirikou et la sorcière. Sa sortie, d'abord discrète, va se transformer en petit phénomène. La qualité du film, son choix d'une technique traditionnelle à rebours du numérique qui commence à truster le genre, mais aussi la ténacité de son distributeur (lyonnais !) Gébéka, le portent vers un succès inattendu et redonnent confiance dans la viabilité économique de l'animation française. Ocelot donnera deux suites à Kirikou (la dernière est toujours à l'affiche) et radicalisera son style dans une série de contes en papiers découpés et ombres chinoises, jusqu'au très psychédélique Contes de la nuit, bizarrement finalisé en 3D.

Les années 2000 : le cinéma d'auteur animé

Les portes ouvertes par Kirikou vont permettre à toute une génération de cinéastes de développer des projets singuliers marqués par des univers qui n'ont, en termes de personnalité, rien à envier au cinéma de fiction en prises de vue réelles. Jacques-Rémy Girerd, depuis son studio Folimage à Valence, réalise deux fables écologistes (La Prophétie des grenouilles et Mia et le Migou) et scénarise Une vie de chat, qui trouve un bel écho national et international. Sylvain Chomet fait sensation à Cannes puis dans les salles grâce aux Triplettes de Belleville, avant de se lancer dans un ambitieux hommage à Jacques Tati avec L'Illusionniste.

Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud réitèrent l'exploit de René Laloux en allant décrocher un Prix du jury cannois avec leur très beau Persepolis. Joann Sfar, voisin de collection de Satrapi au sein de l'éditeur de BD L'Association, adapte à son tour pour le grand écran son Chat du Rabbin, et décroche le César du meilleur film d'animation. Enfin, un autre auteur de bande dessinée, Grégoire Solotareff, signe un formidable OVNI, U, qui concilie univers merveilleux et métaphore délicate sur l'entrée dans l'adolescence.

Même les "anciens" retrouvent une nouvelle jeunesse dans ce grand bain de créativité et de liberté : Jean-François Laguionie offre aux spectateurs le superbe Le Tableau, sans doute l'œuvre de sa vie, son Roi et l'oiseau. Ces projets, tous artisanaux et mûris de longues années durant, voisinent avec le développement d'une industrie française de l'animation : Luc Besson en a été l'ambassadeur en tant que réalisateur avec ses horribles Arthur et les minimoys, puis en tant que financeur du déjà plus fréquentable Un monstre à Paris.

Surtout, la France est désormais prête à offrir son savoir-faire à Hollywood comme elle l'a fait pour Moi, moche et méchant, réalisé par le studio parisien Mac Guff. Entre artisanat et production à grande échelle, l'animation française vit en définitive un tournant dans son histoire, encore jeune mais en pleine accélération.

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Villeurbanne : Apichatpong Weerasethakul, rêves partagés à l'IAC

Art Contemporain | L’Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne ouvre ses espaces aux œuvres vidéo immersives de l’artiste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. Une expérience hypnotique exceptionnelle !

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 24 août 2021

Villeurbanne : Apichatpong Weerasethakul, rêves partagés à l'IAC

L’artiste et cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul nous entraîne, à l’IAC, à « la périphérie de la nuit » (titre de son exposition). C’est-à-dire dans un espace-temps où la réalité se brouille d’onirisme, où la somnolence des personnages filmés se peuple de figures imaginaires, où le présent communique librement avec les fantômes du passé. On retrouve là les thématiques clefs de ses longs-métrages (Tropical Malady, Cemetery of Splendour, Oncle Boonmee...), souvent primés à Cannes et qui ont fait la renommée de Weerasethakul en France. Pourtant, depuis ses débuts, son "cinéma élargi" occupe autant les salles de cinéma que les salles de musées ou d’événements artistiques majeurs (Biennale de Venise, Documenta de Cassel, Musée d’Art Moderne de Paris…). Les mêmes obsessions, les mêmes personnages, les mêmes lieux passent d’un cadre à l’autre, d’un film pour l’écran à un dispositif immersif de projections vidéos plus courtes. Comme si ses images se jouaient autant des frontières entre les êtres que des frontière

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Apichatpong Weerasethakul entre le jour et la nuit, à l'IAC

Vidéo | Nous ne sommes pas dans la jungle thaïlandaise, mais dans le jardin de l’Institut d’Art Contemporain à Villeurbanne, où l’artiste Apichatpong (...)

Jean-Emmanuel Denave | Lundi 5 juillet 2021

Apichatpong Weerasethakul entre le jour et la nuit, à l'IAC

Nous ne sommes pas dans la jungle thaïlandaise, mais dans le jardin de l’Institut d’Art Contemporain à Villeurbanne, où l’artiste Apichatpong Weerasethakul (en compagnie de Nathalie Ergino, directrice de l’IAC) présente à la presse son exposition immersive. Le cinéaste (Palme d’or à Cannes en 2010 pour Oncle Boonmee, et qui présentera sur la Croisette cette année son dernier film Memoria) alterne les films et les projets d’environnements vidéo pour des musées. Une vingtaine de projections immersives composent sa fascinante exposition à l’IAC, explorant les frêles frontières entre le rêve et la réalité, la vie et la mort, la veille et le sommeil… On parcourt les salles du musée dans une sorte d’état onirique, hypnotique, à travers des formes d’images singulières : projections ralenties, surexpositions ou sous-expositions, surimpressions, passages de la couleur à un noir et blanc presque laiteux, présentation en polyptyques… Une exposition où l’on réalise moins ses

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Marjane Satrapi : « l’art est une recherche de la vérité à travers le prisme de la beauté »

Radioactive | On ne peut s’empêcher de voir des similitudes entre la figure de Marie Curie et celle de Marjane Satrapi. La cinéaste bouscule l’image d’Épinal en signant un portrait non pas de la seule scientifique, mais également du rayonnement de ses découvertes. Entretien exclusif.

Vincent Raymond | Mardi 10 mars 2020

Marjane Satrapi : « l’art est une recherche de la vérité à travers le prisme de la beauté »

À l’instar de Flaubert parlant de Madame Bovary, pouvez vous dire que cette Madame Curie, c’est un peu vous ? Marjane Satrapi : C’est un génie auquel je ne peux me comparer, mais que je comprends très bien. On est arrivées à Paris au même âge pour pouvoir réaliser ce que l’on ne pouvait pas faire chez nous, je comprends donc sa difficulté d’être une immigrée parlant français avant de venir en France. Comme elle, je ne cherche pas à plaire à tout le monde — je m’en fous, en fait. J’apprécie tout particulièrement ça chez elle, et le fait qu’elle ne soit pas quelqu’un de parfait. Je n’ai pas voulu en faire une héroïne, c’est-à-dire l’image parfaite de la femme merveilleuse, parce qu’elle n’était pas toujours commode. C’était un être humain avec ses imperfections ! Au-delà de l’album de Lauren Redniss, qui vient de paraître, comment avez-vous déterminé ses contours ? Il y avait évidemment les biographies, les historiens, mais chacun donne son interprétation de l’histoire. Pour moi, on a la perception la plus correcte de qui elle était à travers ses propres écrits, ses

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Brillante fusion pour Marjane Satrapi : "Radioactive"

Le Film de la Semaine | Évocation indirecte des lois de l’attraction et du magnétisme, Radioactive dépeint simultanément les atomes crochus entre Pierre et Marie Curie ainsi que les propriétés de ceux qu’ils mirent en évidence. De la science, des frictions et le regard de Marjane Satrapi.

Vincent Raymond | Mardi 10 mars 2020

Brillante fusion pour Marjane Satrapi :

Paris, aube du XXe siècle. Jeunes scientifiques assoiffés de savoir, Marie Skłodowska et Pierre Curie s’allient au labo comme à la ville pour percer le mystère de la radioactivité. De cette union naîtront, outre deux enfants, d’inestimables découvertes, des Prix Nobel, ainsi qu’une certaine jalousie teintée de haine xénophobe et machiste, Marie étant Polonaise… Aux premières images de Radioactive montrant Madame Curie au soir de sa vie s’effondrant et se remémorer son existence par flash-back façon Les Choses de la vie, on s’inquiète un peu. Marjane Satrapi aurait-elle succombé à cette facilité du biopic hagiographique, ces chromos animés surglorifiant des célébrités ? Heureusement, non : la Madame Curie dont elle tire ici le portrait en s’inspirant du roman graphique de Lauren Redniss va se révéler bien différente des images déjà connues : moins fofolle que celle vue par Jean-Noël Fenwick (Les Palmes

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Liberté, j’écris ton “non“ : "Papicha"

Drame | Alger, début des années 1990. Alors que le pays s’enfonce durement mais sûrement dans la terreur, la jeune étudiante Nedjma résiste à sa manière, continuant à affirmer ses désirs de femme libre et indépendante. Mais jusqu’à quand le pourra-t-elle ?

Vincent Raymond | Mardi 8 octobre 2019

Liberté, j’écris ton “non“ :

Ce brillant portrait d’une “papicha“ — “beau brin de fille“ — à une époque où il ne faisait pas bon être femme ni revendiquer son autonomie, résonne terriblement aujourd’hui : la violence ne s’exerce plus directement pas les armes, mais la pression sociétale est devenue telle que beaucoup d’entre elles ont intériorisé la menace religieuse et masculine. Nedjma apparaît comme une rebelle quand tous les autres jeunes de son âge (filles ou garçons) se soumettent en se voilant ou en préparant leur exil de l’autre côté de la Méditerranée ; tous composent avec les privations de liberté qui s’annoncent, sans même les contester. Sauf Nedjma, donc, qui ironiquement est la seule à manifester un attachement profond à ce pays qui lui veut tant de mal. Près de trente ans après les faits, les blessures algériennes ne sont toujours pas refermées, loin s’en faut. En témoigne le récent soulèvement populaire ayant fait chavirer le régime de Bouteflika. Autre indice d’une société mal apaisée : la valse-hésitation des autorités face au film de Mounia Meddour. Tourné avec les autorisations requises, présenté avec succès à Cannes et à Angoulême,

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Paris perdu : "Dilili à Paris"

Animation | de Michel Ocelot (Fr-Bel-All, 1h35)

Vincent Raymond | Mardi 9 octobre 2018

Paris perdu :

1907. Exhibée comme un animal exotique à l’occasion de l’exposition coloniale, la petite Kanake Dilili profite de ses heures libres pour enquêter dans le Paris de la Belle Époque sur la disparition de gamines derrière lesquelles se cache un gang d’apaches blancs mâles hétéro cis… Depuis Kirikou et la Sorcière (1998) chaque nouvelle œuvre de Michel Ocelot est ardemment attendue. Moins par les enfants que les adultes, certes, lesquels apprécient l’originalité stylistique de ce conteur refusant de se soumettre aux diktats censoriaux comme aux modes. Alors, quelle déception de le découvrir chausser d’énormes sabots pour dénoncer les dérives du machisme et du patriarcat. Lui d’ordinaire si subtil dans son usage de la parabole — voir Kirikou où la sorcière Karaba, qui fait disparaître les hommes après avoir été piquée au bas du dos par une épine empoisonnée, peut ainsi être considérée comme la figure centrale d’un rape and revenge métaphorique — conforme ici l’histoire et l’Histoire à son message, peu importent les incohérences ou les a

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Ocelot en ouverture d’Un poing c’est court !

Festival | Souffler ses dix-huit bougies dans notre pays n’a rien d’un acte anodin, cet anniversaire permettant à l’individu d’accéder à la majorité et à l’ensemble des (...)

Vincent Raymond | Mercredi 17 janvier 2018

Ocelot en ouverture d’Un poing c’est court !

Souffler ses dix-huit bougies dans notre pays n’a rien d’un acte anodin, cet anniversaire permettant à l’individu d’accéder à la majorité et à l’ensemble des prérogatives dont jouit un citoyen et une citoyenne. Le Festival du Film Court Francophone vaudais Un poing c’est court ! doit apprécier le symbole, lui qui a toujours défendu des valeurs d’ouverture et d’engagement citoyens, en particulier en direction des jeunes publics. Pour partager son enthousiasme, il s’offre un sacré parrain ; un cinéaste dont l’œuvre entière fait vibrer les accents infinis de la francophonie, un magicien des ombres et des lumières : Michel Ocelot. Le créateur de Kirikou (lequel fêtera en fin d’année ses vingt ans) sacrifiera en ouverture à l’exercice de la Carte Blanche en présentant un assortiment de courts-métrages faisant la part belle à l’animation : de Paul Grimault à Raoul Servais

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Triplettes musicales à l'Auditorium

Ciné-Concert | Au cinéma, c’est un fait, les injustices ne manquent pas. Prenez le film d’animation Les Triplettes de Belleville (2002). S’il a valu à son réalisateur (...)

Vincent Raymond | Mardi 5 décembre 2017

Triplettes musicales à l'Auditorium

Au cinéma, c’est un fait, les injustices ne manquent pas. Prenez le film d’animation Les Triplettes de Belleville (2002). S’il a valu à son réalisateur Sylvain Chomet d’être découvert et, à juste titre, apprécié, d’aucuns ont déploré que cette gloire ait insuffisamment rejailli sur un illustrateur dont le trait semble avoir été d’une inspiration déterminante : Nicolas de Crécy. Il en va de même pour la bande originale de ce film, aux accents jazzy. Bien que récompensé par un César, l’auteur de la musique demeure injustement occulté par la notoriété de l'interprète du hit-titre, Matthieu Chedid. Il est grand temps de remettre le Québécois Benoît Charest en lumière et c’est justement ce que propose l’Auditorium dans un de ces ciné-concerts dont il a le mélodieux secret. Le compositeur et instrumentiste (il est guitariste) viendra en personne, accompagné d’une formation trépidante, agrémenter la projection de ce film. On mesurera ainsi l’importance des phrases musicales dans la construction du récit, lequel se raconte avec un minimum de mots :

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Ours dort : "Ernest et Célestine en hiver"

Animation | de Julien Chheng & Jean-Christophe Roger (Fr, 0h45) animation avec les voix de Pauline Brunner, Xavier Fagnon, Raphaëline Goupilleau…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

Ours dort :

Quatre nouvelles aventures de l’ours musicien et de sa copine-colocataire la souris, glanées avant l’hibernation d’Ernest. L’occasion de rencontrer Bibi l’oie sauvage qu’ils ont élevée, la Souris verte dérobant les objets abandonnés ou Madame Tulipe, voisine du tandem aimant danser… L’ambition de ce programme de courts-métrages est plus modeste que le long-métrage ayant donné vie cinématographique aux personnages de Gabrielle Vincent : on est ici dans le bout-à-bout d’épisodes formatés pour une diffusion télévisuelle. D’où la question : en dépit de leur qualité formelle tout à fait comparable au film de Benjamin Renner, Aubier & Patar, que font-ils sur grand écran sans “plus-value”, sans liant ? On tolère de perdre une partie de l’univers des personnages et de la noirceur ayant fait d’Ernest & Célestine un objet à la poésie complexe ; pas vraiment d’assister à une sorte de projection de DVD grand format.

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"Louise en hiver" : seule au monde

ECRANS | de Jean-François Laguionie (Fr, 1h15) avec les voix de Dominique Frot, Diane Dassigny, Antony Hickling…

Vincent Raymond | Mardi 22 novembre 2016

Vacancière âgée dans une station balnéaire, Louise a manqué le dernier train de retour de la saison. La voilà prise au piège dans sa maison de villégiature pour l’hiver, avec pour seule compagnie la mer, ses souvenirs et un chien… Langueur de sieste et tonalité pastel portent ce film au ralenti, comme des vaguelettes bercent un bateau amarré à quai. Bien sûr, la technique artisanale est superbe, et la maestria de Jean-François Laguionie (Le Tableau) toujours intacte, mais le format court-métrage eût été suffisant pour venir à bout des vacances involontaires de cette Madame Hulotte en retraite. Sans doute le voyage intérieur que Louise accomplit dans sa nostalgie fera-t-il écho auprès des têtes argentées ; encore faut-il que ces spectateurs consentent à aller voir un film d’animation sans bambin pour escorte — ce qui n’est pas, hélas, toujours gagné. Demeure un étonnement : pourquoi avoir attribué à Louise le timbre râpeux de Dominique Frot, alors que sa silhouette et son minois semblent avoir été calq

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Jean-François en automne

ECRANS | Cinéaste et artisan, Jean-François Laguionie a signé de grands films d’animation, comme le très poétique Le Tableau (2011). Il revient avec un étrange conte (...)

Vincent Raymond | Mardi 15 novembre 2016

Jean-François en automne

Cinéaste et artisan, Jean-François Laguionie a signé de grands films d’animation, comme le très poétique Le Tableau (2011). Il revient avec un étrange conte mélancolique, Louise en hiver, ou la mésaventure d’une “Robinsone” prenant goût à son isolement dans une station balnéaire déserte. L’arrière-saison étant plutôt froide il a choisi de ne pas attendre pour venir le présenter en avant-première au public lyonnais. Au Comœdia le vendredi 18 novembre à 20h

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"Ivan Tsarévitch et la Princesse changeante" : les nouveaux contes du Père O.

ECRANS | Michel Ocelot enrichit de cinq nouveaux titres sa collection de contes en silhouettes initiée pour la télévision avec Ciné Si, transposée au cinéma avec Princes et Princesses. Le procédé, comme la magie, demeurent inchangés…

Vincent Raymond | Mardi 27 septembre 2016

On louait il y a peu la capacité du grand studio d’animation Blue Sky à se renouveler au bout du cinquième opus de la saga L’Âge de glace. Mais quel panégyrique faudrait-il composer en l’honneur de Michel Ocelot, qui poursuit sans tambour ni trompette depuis près de trente ans une série conjuguant minimalisme graphique et flamboiement visuel ? Éloge du conteur capable de broder et de renouveler une légende à partir d’une trame classique, célébration d’un imaginaire ludique et ouvert (car partagé) s’entretenant comme un muscle, la série Ciné Si dont découlent aujourd’hui ces nouveaux épisodes regroupés sous le titre Ivan Tsarévitch et la Princesse changeante, mérite d’être considérée comme un classique contemporain. Un classique discret, certes, mais précieux et exemplaire dans son art de placer toutes les traditions du monde

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Joann Sfar, croqueur en série

Bande Dessinée | Convier Joann Sfar pour évoquer son dernier ouvrage paru exige de se tenir à la page : il en a peut-être sorti un ou deux nouveaux depuis la semaine dernière…

Vincent Raymond | Mardi 19 avril 2016

Joann Sfar, croqueur en série

On ne dira rien ici du nouvel opus de Joann Sfar, Tu n’as rien à craindre de moi — la bande dessinée dont la récente parution chez Rue de Sèvres est prétexte à l’organisation de cette causerie-rencontre aux Célestins à l’invitation de la Villa Gillet — pour la simple raison qu’on ne l’a pas encore lue. Pardonnez cet aveu coupable, mais il faut bien reconnaître que le stakhanoviste auteur place ses lecteurs-spectateurs dans une situation compliquée : à peine a-t-il achevé un album qu’il publie un roman, juste avant la sortie d’un long-métrage, lequel précède un film d’animation ou une collaboration à quelque aventure collective… Et en marge (ou dans les marges) des Donjons, du Chat du Rabbin ou de Grand et Petit Vampire, l’ubiquiste hypergraphe dévoile avec une générosité rare ses notes intimes et travaux préparatoires dans des carnets ou des recueils parfois volumineux — voir le pavé de dessins et d’aquarelles inspirés durant la conception de son Gainsbourg… Cette somme ne compose pourtant qu’un fragment de son œuvre multimédiatique. Sfar est aussi, au risque que certains s’en étranglent, un chronique

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Cannes 2015, jour 7. Exercices de style

ECRANS | "Sicario" de Denis Villeneuve. "Cemetery of Splendour" d’Apichatpong Weerasethakul. "Le Tout nouveau testament" de Jaco Van Dormael.

Christophe Chabert | Jeudi 21 mai 2015

Cannes 2015, jour 7. Exercices de style

Après la parenthèse enchantée de Vice Versa offerte (à vie) par les studios Pixar, retour à la dure réalité cannoise avec des films qu’on qualifiera gentiment d’inaboutis, pour des raisons somme toute très diverses. Prenons Sicario de Denis Villeneuve… Tout laissait à penser que le cinéaste québécois allait donner à ce polar sur fond de lutte contre les narcotrafiquants mexicains la même classe que celle insufflée à son superbe Prisoners. Le film démarre d’ailleurs très bien avec un assaut mené contre un repère de gangsters soupçonnés de détenir des otages. À la place, et après avoir soigneusement dégommé les habitants peu fréquentables du lieu, les agents découvrent un véritable charnier de cadavres étouffés dans des sacs plastiques puis dissimulés dans les murs de la maison. Vision d’horreur puissante qui permet aussi de mettre en avant la protagoniste du film : Kate (Emily Blunt), jeune recrue idéaliste du FBI, vite débauchée par un groupe d’intervention d’élite emmené par un type aussi débonnaire qu’inflexible (Josh Brolin) assoc

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The Voices

ECRANS | Marjane Satrapi s’exile aux États-Unis pour s’approprier une commande de film d’horreur à petit budget qu’elle transforme en comédie sanglante et cinglante à l’esprit très 80’s. Sympathique même si l’affaire peine à tenir la longueur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 10 mars 2015

The Voices

Il faut imaginer ce que The Voices aurait pu être si Marjane Satrapi ne s’en était emparé pour lui faire subir une torsion toute personnelle : un de ces films d’horreur pour ados comme il s’en produit à la pelle, où l’esprit de sérieux n’est qu’une façade pour masquer le cynisme mercantile. Le film raconte comment un schizophrène tout juste sorti de l’asile, suivi de près par sa psychiatre et tenu en laisse par une puissante camisole chimique, finit par craquer son vernis de ravi de la crèche et retomber dans ses pulsions homicides. D’entrée, Satrapi repeint son univers aux couleurs irréelles d’un arc-en-ciel de bonheur, quand bien même celui-ci napperait un paysage d’usines et de banlieues branlantes ; l’effet Prozac contamine une mise en scène qui choisit l’option humour noir et transforme le minet Ryan Reynolds en une parodie de lui-même, sourire extatique figé perpétuellement sur son visage de puceau imberbe. Lorsqu’il rentre chez lui après une journée à bosser et à tenter de séduire la belle secrétaire de son entreprise — Gemma Arterton, parfaite incarnation du charme canaille de la girl next door british — plutôt que de nourrir son cha

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Loulou, l’incroyable secret

ECRANS | D’Éric Omond et Grégoire Solotareff (Fr, 1h20) animation

Christophe Chabert | Mercredi 11 décembre 2013

Loulou, l’incroyable secret

Après un recueil de courts (Loulou et autres loups), le héros animé inventé par Grégoire Solotareff passe au format long ; du coup, l’intrigue se charpente, montrant Loulou à la recherche de ses ascendances familiales du côté d’une Bavière d’opérette truffée de clins d’œil et de références. Soit un décorum joyeusement burlesque peuplé de carnivores en tout genre, où règne l’intimidant Lou Andrea — qu’on pourrait appeler Loudwig — et où le marchand d’antiquités porte le sobriquet de Simon Edgar Finkel. C’est ce qui fait le sel d’une aventure où Loulou et son ami lapin Tom tentent de résister à l’appel du sang, de la race et de la lignée, préférant des valeurs finalement plus solides comme l’amitié ou, mieux encore, la paresse. Sans atteindre les hauteurs d’Ernest et Célestine, ce dessin animé à l’ancienne made in France est plus que recommandable, même si le sous-texte y est parfois plus passionnant que le texte, qui traîne un peu en longueur dans sa dernière partie. Christophe Chabert

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Ernest et Célestine

ECRANS | Il y a le bas, le monde des souris ; et il y a le haut, celui des ours. Le travail des uns s’appuie sur celui des autres : pendant que les ours se (...)

Christophe Chabert | Mardi 4 décembre 2012

Ernest et Célestine

Il y a le bas, le monde des souris ; et il y a le haut, celui des ours. Le travail des uns s’appuie sur celui des autres : pendant que les ours se pourrissent les dents à se gaver de sucreries, dont le commerce assure la prospérité des nantis, les souris récupèrent leurs ratiches qu’elles liment de manière à s’en faire de superbes dentiers avec lesquels elles pourront ronger et creuser des galeries. Ainsi va l’ordre de la société dans Ernest et Célestine, et les institutions veillent à ce que celui-ci ne soit jamais déréglé : policiers, juges et éducateurs ne sont là que pour garantir la pérennisation du système. Sauf qu’un jour, l’imprévisible se produit : une petite souris nommée Célestine décide de prendre son indépendance, refuse le métier de dentiste auquel on la promet et n’écoute plus les injonctions de sa mère supérieure. Elle s’aventure à la surface et croise la route d’Ernest, qui lui aussi ne veut pas vivre selon la norme : il est un peu artiste, un peu mendiant, très paresseux. De leur rencontre va naître une utopie douce où la bohème ébranle le conformisme social. On l’aura compris, Ernest et Célestine n’est pas seulement une fable

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Pas de vacances pour les mômes !

ECRANS | La cloche des vacances aura à peine sonné que déjà les enfants seront sommés d’aller se dégourdir les méninges dans les salles du GRAC (du Comœdia au Zola, des (...)

Christophe Chabert | Jeudi 18 octobre 2012

Pas de vacances pour les mômes !

La cloche des vacances aura à peine sonné que déjà les enfants seront sommés d’aller se dégourdir les méninges dans les salles du GRAC (du Comœdia au Zola, des Alizés au Scénario, du Cinéma Saint-Denis au Lem : une vingtaine de salles dans Lyon et son agglomération) pour le festival Les Toiles des gones. Les sorties jeune public étant de plus en plus nombreuses sur les écrans, la programmation est assez éclectique, mais plutôt réjouissante. Pour tous ceux (pas que les enfants, donc) qui ne l’ont pas encore vu, rattrapage obligatoire des Enfants-loups, Ame et Yuki de Mamoru Hosoda, un des plus beaux films de l’année toute catégorie confondue. Récit d’apprentissage magnifique qui débute comme une fable fantastique et s’achève dans l’émotion pure, il saisit par la beauté de son écriture et de sa mise en scène. Encore tout frais dans les salles, Kirikou et les hommes et les femmes

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Kirikou et les hommes et les femmes

ECRANS | De Michel Ocelot (Fr, 1h28) animation

Jerôme Dittmar | Dimanche 30 septembre 2012

Kirikou et les hommes et les femmes

Troisième incursion dans l'univers de Michel Ocelot et ses contes africains, cette nouvelle série d'aventures de Kirikou suit les mêmes chemins vertueux que les films précédents. Déclinaison oblige, l'épisode, ou plutôt sa succession de petits récits, touche ici au vivre ensemble, à la communauté non moins repliée sur elle-même qu'ouverte sur le monde. Une gageure si l'on considère que chaque intrigue part d'un village de brousse avec une vingtaine d'habitants, sorcière incluse. Le résultat, inégal de par la qualité fluctuante des histoires (mais pas du style, qui n'a plus rien à prouver), assure toutefois le minimum philosophique et moral, avec ce manque de précision dans le déploiement narratif qui lui donne tout son charme. Altruisme, entraide, amitié, curiosité, transmission, apprentissage, Ocelot ne réinvente pas la nature des fables, mais dresse un générique non exhaustif de valeurs dont son petit personnage courageux fait joliment l'épreuve. Jérôme Dittmar

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Le Tableau

ECRANS | de Jean-François Laguionie (Fr, 1h16) animation

Jerôme Dittmar | Lundi 21 novembre 2011

Le Tableau

Vétéran de l'animation française, Jean-François Laguionie a acquis ses galons avec des films comme Gwen, le livre des sables ou plus récemment L'île de Black Mor. Aujourd'hui septuagénaire, le cinéaste tourne peu mais ses œuvres sont d'un raffinement égal à celles de son ami Paul Grimaut qui l'initia au genre. Objet rare donc, Le tableau l'est à double titre puisque sa beauté est un palais pour le regard. Son idée de génie est simple : rejouer la lutte des classes au sein d'un tableau inachevé où les personnages, finis, règnent sur les pas finis et autres croquis. Pour une histoire d'amour entre un garçon d'en haut et une fille d'en bas, trois d'entre eux, un de chaque rang, sortent du cadre pour retrouver ce peintre qui n'a pas terminé son travail. Ils explorent ainsi son atelier et passent de tableaux en tableaux, évoluant comme dans autant de réalités s'adaptant aux nuances de chacune des toiles. C'est un peu comme si Toy Story lisait Marx en rejouant la séquence du musée des Looney Tunes de Joe Dante. En ressort un film inventif, amusant, intelligent et dont les vertus pédagogiques n'écrasent jamais l'ambition poétique ou cinémato

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Cuvée cinéma 2011

CONNAITRE | Festival / Pour leur seizième édition, les Rencontre du cinéma francophone en Beaujolais (organisées par Les 400 coups de Villefranche-sur-Saône jusqu’au 13 (...)

Dorotée Aznar | Vendredi 4 novembre 2011

Cuvée cinéma 2011

Festival / Pour leur seizième édition, les Rencontre du cinéma francophone en Beaujolais (organisées par Les 400 coups de Villefranche-sur-Saône jusqu’au 13 novembre) affichent une programmation à l’éclectisme revendiqué. Parmi les événements de la manifestation, la venue de Marjane Satrapi le mercredi 9 pour soutenir (il en a, hélas ! un peu besoin…) son beau Poulet aux prunes, et celle de Stanislas Merhar, acteur fétiche de Chantal Ackerman dont il présentera le dernier film en avant-première (La Folie Almayer). Jean-Jacques Jauffret accompagnera son premier film, Après le sud, sorti discrètement sur les écrans il y a un mois et le festival se terminera avec l’avant-première du Havre de Kaurismaki (film pour lequel on éprouve une sympathie modérée ici). Le meilleur, cependant, ne relève pas de l’actualité, mais d’une rencontre autour du "métier" de critique cinéma avec Éric Libiot, plume sympathique de L’Express. Il a choisi d’illustrer son propos par la projection de Regarde les hommes tomber, première œuvre déjà fulgurante d’un certain Jacques Audiard. Un excellent choix — et on ne dit pas ça par solidarité confraternelle

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Poulet aux prunes

ECRANS | Dans Poulet aux prunes, Marjane Satrapi fait mieux que transformer l’essai de Persépolis : avec son comparse Vincent Paronnaud, ils retranscrivent en prises de vue réelles l’imaginaire débordant de ses bandes dessinées, en gorgeant les images d’humour, d’émotion et de poésie visuelle. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Vendredi 21 octobre 2011

Poulet aux prunes

C’est l’histoire d’un musicien iranien qui casse son violon et qui décide, désespéré de ne pouvoir retrouver la magie de sa musique avec un autre instrument, de casser sa pipe. Poulet aux prunes ne prend pas de gants pour nous annoncer la nouvelle : à peine l’introduction du film est-elle terminée que l’on connaît déjà le moment du trépas de Nasser-Ali. Ne reste plus qu’à compter les jours qui rapprochent de l’échéance, et les animer de toutes les façons possibles. Retours en arrière, projections hypothétiques sur les différentes manières de passer l’arme à gauche, et même grands bonds dans le temps accompagnant le destin des personnages secondaires… «C’est ce que j’aime au cinéma, commente Marjane Satrapi, co-réalisatrice avec Vincent Paronnaud. Que le personnage meurt au bout de dix minutes, et ensuite, on parle de sa vie pendant une heure vingt.» La narration de Poulet aux prunes est à l’image du débit élégant et élastique de son narrateur Édouard Baer : souple, fluide, libre, échappant à la pesanteur du réel pour se laisser conduire par la simple beauté de l’imaginaire, du rêve et de la poésie. Lignes brisées Quand Marjane

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Les Contes de la nuit

ECRANS | De Michel Ocelot (Fr, 1h24) animation

Christophe Chabert | Mercredi 6 juillet 2011

Les Contes de la nuit

Suite en 3D de Princes et Princesses, le nouveau film de Michel Ocelot produira un drôle d’effet sur ceux, enfants ou adultes, qui iront le voir : sa technique de personnages découpés à la façon des ombres chinoises et s’animant devant des décors-tapisseries chatoyants, associée à des histoires à la naïveté annoncée (par de très répétitifs interludes) finit par provoquer un état quasi-hallucinatoire chez le spectateur. Pendant les trois premiers contes, on se laisse aller à cette sarabande de clichés sur l’Afrique, l’Inde, les princes et les gueux. Mais ce caractère répétitif provoque, en cours de route, un état quasi-hypnotique, d’autant plus que les deux dernières histoires sont truffées de ces sous-entendus dont Ocelot raffole. Peut-être les kids ne verront rien de tout ça, et trouveront juste le spectacle un peu long. Pour les autres, c’est la séance LSD de l’été ! Christophe Chabert

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Le Chat du rabbin

ECRANS | De Joann Sfar et Antoine Delesvaux (Fr, 1h40) animation

Christophe Chabert | Mercredi 25 mai 2011

Le Chat du rabbin

Compresser en un film d’une heure quarante les cinq volumes du Chat du rabbin était une gageure pour le peu modeste — il peut, vu son talent — Joann Sfar. Depuis son entrée par la grande porte du cinéma français avec Gainsbourg (vie héroïque), Sfar affiche un appétit d’ogre pour ce nouveau media, et on retrouve sa soif d’étreindre tous les possibles avec ce film d’animation (en 3D, mais on peut largement s’en dispenser, le dessin de Sfar étant fondé sur la ligne, et non sur les volumes). Le problème, c’est que ce désir-là se traduit par une écriture dont la spontanéité ouvre les vannes à un certain foutoir. Parti sur un amusant dialogue philosophique et théologique entre un rabbin et son chat (qui parle avec la voix de François Morel), le film bifurque vers un récit d’aventures à la Hergé (dont Sfar se moque brièvement, et avec malice), oubliant en chemin son personnage principal (le chat). Non seulement on se moque un peu des péripéties picaresques de ce voyage vers la terre promise, mais Sfar tombe dans son autre gros défaut (déjà sensible avec Gainsbourg) : il ne peut s’empêcher de mettre du discours partout et de faire de la pédagogie par-dessus so

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Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

ECRANS | Palme d’or méritée — quoique contestée — au dernier festival de Cannes, le film d’Apichatpong Weerasethakul est un conte métaphysique, un voyage aux pays des fantômes drôle et planant, une expérience de cinéma rare. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 août 2010

Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

Alors que triomphe encore en salles le "Inception" de Christopher Nolan, voilà que débarque sur les écrans la dernière palme d’or du festival de Cannes, "Oncle Boonmee", qui s’apparente également à une visite au pays des rêves. Le film devrait, dans un monde bien fait où les spectateurs n’ont qu’un seul désir, voir du cinéma différent, déclencher la même furia interprétative que le rubik’s cube nolanien. Là, par contre, on ne rêve pas… Les réactions paresseuses et aveugles de certains critiques lors des projections cannoises laissent peu d’espoir quant à un éventuel raz-de-marée d’enthousiasme. Et pourtant… Weerasethakul qui jusque-là (du moins, jusqu’à "Syndromes and a century", qui fait figure aujourd’hui de prise d’élan avant le grand envol d’"Oncle Boonmee") avait choisi de garder les clés de son coffre cinématographique bien caché à l’abri des regards, l’ouvre ici en grand, et témoigne d’une surprenante hospitalité envers le spectateur. Vers l’invisible et au-delà Premier cadeau de bienvenue : la beauté à couper le souffle de ses images. Le prégénérique nous plonge dans la jungle où, au milieu d’une végétation luxuriante,

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L’Illusionniste

ECRANS | Après "Les Triplettes de Belleville", Sylvain Chomet exhume un scénario inédit de Jacques Tati, et le transforme en hommage animé aux films du cinéaste, avec une mélancolie un peu fabriquée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 11 juin 2010

L’Illusionniste

"L’illusionniste" s’ouvre sur une belle idée. Un écran est dessiné à l’intérieur de l’écran, rideau tiré, attendant le début du film. Mais le rideau reste bloqué, et c’est un vieil illusionniste qui vient faire un numéro à la place. La silhouette de ce magicien parlera immédiatement au cinéphile : c’est celle de Jacques Tati. Un Tati las, à force de répéter les mêmes tours avec un lapin récalcitrant et un public distrait. Chomet ne se contente pas de recréer cette figure mythique du cinéma français ; il reproduit aussi son style fait de plans fixes, de répliques grognées et de gags muets. Seul le trait du réalisateur des Triplettes de Belleville fournit au film sa capacité à éviter le «à la manière de», puisque le scénario est aussi signé Tati, un inédit sorti des placards familiaux. L’Illusionniste joue donc clairement la carte de l’hommage respectueux, mais aussi d’une certaine nostalgie pour les années 50, la France des cabarets et l’Angleterre en pleine mutation swing et consumériste. Mon oncle d’Angleterre Le film accompagne ainsi son héros outre-manche : il prend un bide à Londres, va se ressourcer dans

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«Une détestation de soi existentielle»

ECRANS | Entretien / Joann Sfar, dessinateur et cinéaste, livre sa vision, intime et personnelle de Serge Gainsbourg dans son premier long-métrage. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 janvier 2010

«Une détestation de soi existentielle»

Petit Bulletin : En quoi la vision que vous aviez de Gainsbourg était déjà présente dans votre œuvre dessinée ?Joann Sfar : J’aime bien commencer là-dessus, car très souvent les gens me demandent «Pourquoi Gainsbourg ?», alors que ça peut se poser à l’envers. J’ai pris toutes les obsessions qui traînaient dans mes bandes dessinées depuis longtemps, et il m’a semblé que Gainsbourg les rassemblait toutes : le goût de la musique, cette espèce de romantisme un peu slave des Russes qui vivent en France et qui s’en font une haute idée, la difficulté de l’image de soi qui se traduit par des projections, des monstres, des vampires, qui disent en fait l’âme du personnage, des histoires d’artistes et de modèles… Il y a un aspect plus récent dans mon travail : travailler sur des héros nationaux. Le Petit prince, Serge Gainsbourg… Je m’attache aux choses qui nous rassemblent. Bien sûr, pour que je parte dans un tel travail, il faut qu’il y ait une résonance dans mes goûts, mais il faut que je me dise que ça a une chance de rencontrer la population du pays dans lequel j’habite. L’identité nationale est une spécificité récurrente, et Gainsbourg est très

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Gainsbourg (vie héroïque)

ECRANS | Cinéma / Avec sa bio filmée de Serge Gainsbourg, le dessinateur Joann Sfar propose un portrait très personnel, à la fois intime et historique, de cette icône controversée de la culture nationale. Un premier film déroutant, dont les qualités et les défauts sont pris dans les mêmes plis. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 janvier 2010

Gainsbourg (vie héroïque)

D’abord le sous-titre : "Vie héroïque". Puis l’accroche : «un conte de Joann Sfar». Ce Gainsbourg arrive entouré de deux précautions adressées au spectateur : la vie de Gainsbourg sur l’écran sera celle d’un héros, ce qui est le propre de tout biopic, notamment quand il s’attaque à des figures musicales mythiques, de Jim Morrison à Edith Piaf en passant par Ray Charles. Quant au conte, il dit la part d’invention que Sfar a prise avec la réalité du personnage public et privé — distinction qui, avec Gainsbourg, n’a pas grand sens. De fait, si le film est une œuvre extrêmement personnelle, une vision iconoclaste d’une icône controversée, il y a parfois en lui une étrange soumission aux scories de la biographie sur grand écran. Comme un papier plié méticuleusement mais qui, déplié, formerait un dessin aléatoire, "Gainsbourg (vie héroïque)" échappe aux jugements définitifs et oblige à l’examen attentif. Héros national Le film s’ouvre sur le jeune Lucien Ginzburg en pleine occupation allemande. Pendant que son père, immigré russe et musicien raté, l’oblige à jouer du piano, il se rêve en grand peintre français. Premier schisme intim

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Mia et le Migou

ECRANS | De Jacques-Rémy Girerd (Fr, 1h31) animation

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

Mia et le Migou

Il y a deux problèmes avec ce Mia et le Migou, nouveau film du réalisateur de La Prophétie des grenouilles. L’un est narratif : la première partie, où une petite fille part retrouver son père enseveli sous les décombres d’un chantier, n’intéresse que modérément Girerd, qui l’expédie avec des raccourcis de récit confus. Ce n’est que quand Mia rencontre le(s) Migou(s) que le film trouve enfin son rythme et sa poésie. Les dernières séquences, visuellement étourdissantes, témoignent d’un souffle tardif mais indéniable. L’autre problème, plus profond, concerne le discours écologique du film et la technique d’animation utilisée (du dessin à l’ancienne, garanti sans PAO). Les deux traduisent une phobie du progrès technique assez embarrassante : Girerd, plus Ségolène Royal qu’Henry David Thoreau, prône un retour à la nature et aux vraies valeurs à coup de caricatures grossières (le patron au gros cigare s’appelle Jekhide !). Derrière la naïveté du trait, ce populisme écolo fait un peu froid dans le dos. Christophe Chabert

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Persique et signe

ECRANS | Marjane Satrapi, dessinatrice et réalisatrice, adapte sa BD autobiographique «Persepolis» au cinéma et en fait une grande déclaration d'indépendance et de liberté. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 juillet 2007

Persique et signe

Elle a la réputation d'être une grosse fumeuse, et la vision du cendrier suffit à la rassurer. Pas qu'elle soit intimidée par les journalistes ; pas non plus qu'elle ait des craintes quant à l'accueil de Persepolis - Cannes, la longue standing ovation et le prix du jury semblent l'avoir détendue définitivement sur ce point. Mais cette liberté-là, Marjane Satrapi y tient, comme à beaucoup d'autres. Et elle veut être à l'aise pour pouvoir dire avec la plus grande clarté - phrases soigneusement construites et énoncées avec attention - ce qui lui tient à cœur : l'Iran, la France et ce qui, d'elle, relie les deux pays. D'abord une bande-dessinée, sortie chez un éditeur indépendant (L'Association), et dont les quatre volumes vont créer un engouement international ; et aujourd'hui un film, qui condense et élargit l'horizon de cette œuvre autobiographique et pourtant universelle. «Il n'y a aucune bonne raison de faire un film d'une BD qui a eu du succès. C'est même l'idée la plus nulle qui soit...», dit-elle, pince-sans-rire. «Mais la situation s'est présentée dans des conditions idéales. On nous a donné, à Vincent Paronnaud et à moi, un magnifique jouet. On a sauté à l'eau, et o

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«Kirikou, c'est un peu moi»

SCENES | Entretien / Michel Ocelot, créateur de Kirikou et la sorcière, en a écrit une variation en forme de comédie musicale créée en ce moment à la Maison de la Danse, pendant que le Comœdia consacre une rétrospective et une exposition à son œuvre de cinéaste. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 19 septembre 2007

«Kirikou, c'est un peu moi»

Petit Bulletin : Comment avez-vous abordé cette comédie musicale ? Comme un changement de technique ? Michel Ocelot : Un énorme changement de technique ! D'abord, ce n'est pas mon idée de faire cette comédie musicale. Avec Kirikou et la sorcière, j'ai fait ce que je voulais. Ensuite, il y a eu de nombreux développements, notamment beaucoup de livres, un deuxième film que je ne tenais pas tellement à faire, mais que j'ai fini par réaliser très sincèrement. Mais je ne cherche pas à faire de Kirikou ma vie ! Par contre, la proposition de comédie musicale avec cette idée de célébration de l'Afrique m'a tout de suite plu. C'est un des éléments que je n'ai pas pu pousser au bout dans le film : la célébration de la beauté physique des hommes et des femmes, des enfants aussi. En avoir fait des vraies personnes qui savent se tenir, bouger, chanter, ça fait partie de la célébration que je voulais faire. L'aspect musical n'était qu'ébauché dans le film...Oui, l'aspect chorégraphique aussi. Mais ce n'est pas moi le maître d'œuvre, je suis officiellement auteur du livret et des paroles. Je laisse ce soin à quelqu'un dont la carrière est sur scène, alors que moi, c'

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Persepolis

ECRANS | Émouvante adaptation de sa propre BD par Marjane Satrapi (et Vincent Paronnaud), ce dessin-animé autobiographique n'évoque pas tant les années sombres de l'Iran que notre propre rapport à la liberté. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 juillet 2007

Persepolis

Avant tout, dire ouvertement les choses : Persepolis est un film bouleversant, humaniste mais jamais mièvre, qui fait chialer souvent et rire à peu près tout le temps. C'est l'œuvre d'un petit bout de femme qui a la sagesse des vieux philosophes, la causticité des gamines espiègles qui veulent toujours avoir le dernier mot, la pugnacité des filles qui ne se laissent pas marcher sur les pieds par les fossoyeurs de liberté. Que Marjane Satrapi raconte ici sa propre histoire a le mérite de nous faire comprendre immédiatement d'où ce caractère-là tire sa sève - de l'adversité des temps traversés. Que cette histoire se confonde avec celle de l'Iran basculant de la monarchie à la République islamique, puis dans la dictature répressive lui confère une précieuse dimension pédagogique. Et qu'elle ne soit racontée qu'avec des images dessinées et animées permet de laisser de côté la question du réalisme, mélangeant sans encombre divagations imaginaires et sérieux documenté. Mais à vrai dire, Persepolis nous touche pour une autre raison... Coup de clairon Par-delà l'étonnante réussite graphique du film et ses partis pris casse-cous mais payants (comme la

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