Berlinale 2014, jour 6. Invasion chinoise.

ECRANS | Aloft de Claudia Llosa. La Tercera orilla de Celina Murga. Black coal, thin ice de Diao Yinan. No man’s land de Ning Hao.

Christophe Chabert | Samedi 15 février 2014

Photo : "Black coal thin ice" de Diao Yinan


Définitivement incernable, la compétition berlinoise… Et pas terrible, soyons honnêtes. Deux films sont encore allés s'échouer dans le néant festivalier, comme si la série A de la Berlinale se plaisait à compiler, exemples à l'appui, tout ce que le cinéma actuel peut produire d'œuvres confites dans les académismes. La Tercera orilla, premier long argentin de Celina Murga, est ainsi un prototype de world cinema dont on cherche jusqu'au bout ce qui a pu motiver sa réalisatrice à entreprendre un tel projet, qu'on a déjà vu au minimum mille fois sur grand écran.

Le passage de l'adolescence à l'âge adulte, les difficiles relations père / fils, une petite touche de critique sociale — petite, toute petite — et une mise en scène d'une sagesse absolue, où il s'agit avant tout de chercher la note juste, la bonne durée, la lumière belle mais pas trop, et de montrer que l'on sait raconter son histoire et diriger ses comédiens. Pas de souci à ce niveau-là, mais où est l'appétit ? Où est l'envie de bousculer la forme ? Où est le désir d'imposer un point de vue nouveau sur son sujet ? Nulle part, désespérément nulle part…

Sundancerie

Claudia Llosa avait raflé ici à Berlin un Ours d'or surprise pour La Teta asustada, film étrange et prometteur. Avec Aloft, coproduction entre l'Espagne, la France et le Canada qui réunit un casting bankable — Jennifer Connelly, Cillan Murphy et Mélanie Laurent — Llosa a basculé dans le pire du cinéma indépendant à visée internationale. En voulant créer une espèce de SF antidatée et filmée dans un paysage glacé et désolé, où les malades se remettent entre les mains d'un architecte ayant construit une «structure» aux vertus curatives — un gourou new age, quoi — la réalisatrice ne sait trop si elle doit souligner l'étrangeté de son propos ou le fondre dans l'ordinaire d'une esthétique «sundance».

Résultat : festival de contre-jours, de caméra portée, de gros plans atmosphériques, soit toute la panoplie du film sérieux qui a des choses douloureuses à dire avec, bien entendu, une narration à deux niveaux de temporalité, au demeurant pas du tout maîtrisée. Et pour dire quoi, au juste ? Que ce qui sauve, c'est l'amour et la foi ; que le pardon est douloureux mais nécessaire pour surpasser la culpabilité ; que les fils ne peuvent pas vivre sans l'amour de leur mère, et que les femmes ne vivent que dans l'espoir d'une maternité… Il faudra dire la prochaine fois à Claudia Llosa que quand les portes sont ouvertes, ce n'est pas la peine de les enfoncer, et qu'il vaut mieux éviter les clichés que de patauger dedans.

La Chine, pays froid

Et puis les Chinois débarquèrent à Berlin… La formule est à prendre au pied de la lettre : coup sur coup en compétition, deux films venus de la tentaculaire République populaire ont fait souffler le chaud et le froid sur la Berlinale. Le froid, c'est le polar Black coal, thin ice, petite sensation du festival, même si le film a quelques gros défauts, notamment une partie centrale où le scénario manque cruellement de tension. C'est un peu le jeu aussi, car le cinéaste cherche à tout prix à déminer son argument de thriller — plusieurs corps démembrés sont retrouvés dans des usines de charbon et l'enquête, menée par un policier fraîchement divorcé, le conduit sur la fausse piste du frère d'une des victimes, dont l'arrestation vire au carnage — par le choix de personnages absolument ordinaires se débattant avec des questions très quotidiennes.

La nouvelle vague du cinéma de genre sud-coréen est passée par là, et Black coal, thin ice paie manifestement son tribut à une œuvre comme Memories of murder. Cependant, le style de Diao Yinan possède sa propre singularité, notamment dans sa manière de filmer un espace urbain passablement en ruine, éclairé aux néons et peuplé de détails étonnants. En premier lieu cette patinoire nocturne en plein terrain vague qui va devenir le centre du film lorsque, l'enquête relancée par de nouveaux crimes cinq ans après, le policier déchu va reprendre du service… pour mieux s'éprendre de la suspecte principale.

Yinan convoque ainsi les archétypes du film noir — la femme fatale, le flic désabusé — mais les réinscrit dans un territoire entièrement nouveau, celle d'une Chine triste à pleurer, où tout semble figer dans une grisaille éternelle. Très violent mais toujours baigné d'une ironie inattendue, avec un érotisme très franc, soutenu par de très belles idées de mise en scène, Black coal, thin ice met en pièces quelques idées reçues sur le cinéma chinois contemporain.

La Chine, pays chaud

Puis c'est un western chinois contemporain titré No man's land et signé Ning Hao, réalisateur du remarqué Mongolian Ping-pong, qui a soufflé le chaud sur la Berlinale. Dans ce désert à la Mad Max où se déroule la quasi-totalité de l'action, il règne effectivement une température caniculaire, et le feu sous toutes ses formes sera le carburant de la plupart des péripéties. Pour bien accentuer la chose, Ning Hao sature l'image de couleurs orangées et jaunâtres, fait voler de la poussière partout, barbouille les visages des comédiens de sueur et de crasse…

L'hommage à Sergio Leone est appuyé, trop sans doute. En effet, il y a un bon — enfin, si tant est qu'un avocat propre sur lui et un peu requin sur les bords puisse être considéré comme bon — un truand — dont le job principal est de voler des faucons — et une brute — qui n'hésite pas d'entrée à défoncer une voiture de police et le flic qui est dedans. L'argent est la motivation principale des protagonistes, et tous les coups sont permis pour le récupérer. Les autochtones dégénérés que l'on croise au cours du récit en sont l'expression la plus vile et la plus drôle : ainsi de cette vieille femme qui fait payer chaque réponse aux questions qu'on lui pose, même ses «je ne sais pas». Cela se traduit donc par une succession de poursuites spectaculaires, de gunfights violents, de bastons épiques, le tout saupoudré d'un humour très noir et d'une bonne dose de mauvais esprit.

Que vaut le film à l'arrivée ? Ce que peut valoir un produit d'exploitation mainstream plutôt chiadé, quoique trop long et totalement raté dans son épilogue. Ning Hao possède un savoir-faire qui n'a rien à envier à Hollywood, et c'est sans doute cela qui intrigue vraiment dans No man's land. De toute évidence, le cinéma chinois n'a plus envie de se contenter de son marché intérieur, et entend bien concurrencer le cinéma commercial du rival américain. Évidemment, la barrière de la langue et le manque de notoriété des acteurs — pourtant excellents ici — font que le chemin est encore long avant d'aller rafler la mise sur le marché yankee ; mais ce que l'on a vu éclore dans cette compétition berlinoise, c'est une génération de cinéastes chinois résolument décomplexés et bien décidés à ne pas rester les seconds couteaux exotiques de la production mondiale.

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Christophe Chabert | Samedi 15 février 2014

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La Berlinale touche à sa fin, et c’est peu de dire que le marathon fut intense — 32 films vus en huit jours ! Intense et paradoxal, car on y a vu des choses tout à fait extraordinaires, dans des conditions souvent exceptionnelles — les équipements cinématographiques berlinois sont impressionnants, et cette édition fut marquée par la réouverture du mythique Zoo Palast, entièrement rénové et d’un luxe à tomber par terre, avec ses sièges inclinables et sa moquette de dix centimètres d’épaisseur ! Le truc, c’est que ces films-là sont sans doute ceux qui auront le plus de mal à se frayer un chemin dans les salles françaises, tant ils sont par nature des objets radicaux et, disons-le, invendables. On en donnera un exemple à la fin de ce billet, mais c’est surtout au Forum, il est vrai dédié aux formes nouvelles et expérimentales, que l’on a trouvé ces objets passionnants. La compétition, elle, était médiocre. Le meilleur film, c’était d’évidence le Grand Budapest hotel de Wes Anderson, et on verra samedi soir si le jury emmené par le producteur, scénariste et bras droit de Ang Lee James Schamus nie ladite évidence et préfère, comme c’est hélas souvent le cas, se démar

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Dernière ligne droite pour la Berlinale 2014, avec une journée de compétition particulièrement éprouvante. Les trois films présentés dans la course à l’Ours d’or représentaient chacun un écueil du "film pour festivals", et s’il reste quelques espoirs dans les jours à venir — avec le Linklater, le Claudia Llosa et les deux films chinois dont on ne sait à vrai dire pas grand chose — on voit mal comment Anderson, Resnais et la révélation ’71 pourrait manquer au palmarès final. La guerre, calme plat Commençons par Inbetween worlds, deuxième film de Feo Aladag après L’Étrangère, qui s’était frayé un chemin dans les salles françaises il y a quelques années. Ça va sans doute être plus dur pour celui-là, tant on y décèle ni personnalité forte derrière la caméra, ni traitement original de son sujet. On y voit un contingent de soldats allemands envoyé en Afghanistan pour sécuriser une zone que se disputent Talibans et villageois résistants. Le lieutenant chargé de l’opération, Jesper, fait appel à un traducteur, Tarik, lui-même pris "entre deux mondes", rêvant de quitter l’Afghanistan où on le prend pour un traître et où on men

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On est déjà au milieu de notre Berlinale et plusieurs constats s’imposent. D’abord, la compétition est éclectique, et les deux exemples qui vont suivre dans notre billet du jour vont le prouver. Ensuite, le festival est de bonne facture. Si on le compare au voisin cannois, il connaît moins de très hauts, mais aussi moins de bas — peut-être passe-t-on à travers les gouttes et faisons-nous des choix judicieux dans son gargantuesque programme. Enfin, il fait une météo superbe à Berlin, et c’est la meilleure surprise de la semaine. Si on avait le temps — mais à cinq films par jour, c’est mission impossible — on irait bien flâner dans la ville, profiter du séjour… Allez, boulot, boulot, menuise, menuise ; il faut parler des films qui s’accumulent dangereusement au fil des jours. Deux héritages malickiens À chaque festival international, la même question se pose : y verra-t-on un nouveau film de Terrence Malick ? Le maître en a trois sur le feu, et Berlin n’aura pas eu la primeur de son Knight of cups, dont on ne sait trop dans quelles ornières de montage il a pu tomber. Pas de Malick en compétition donc, mais le panorama du festival a fait planer so

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Christophe Chabert | Lundi 10 février 2014

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Dans un festival de cinéma, jes journées se suivent et ne se ressemblent pas. Après un samedi fracassant, ce dimanche fut des plus décevants, avec un retour en force de l’auteurisme frelaté qui, jusqu’ici, était resté gentiment à la porte. Le meilleur film du jour, et de très très loin, n’était pas une surprise du tout, puisqu’il s’agissait de la version longue de Nymphomaniac volume 1. Soit le montage voulu par Lars von Trier, avec la totalité des plans de sexe explicite et la durée imaginée par l’auteur. Niveau cul, disons-le, s’il y a là plus de bites en érection et de coïts en insert que dans la version courte, on reste loin du porno annoncé. En revanche, le rythme de cette version est très différent de celle sortie en salles, et cela ne fait désormais plus aucun doute : Nymphomaniac est une des œuvres cinématographiques les plus importantes de ces dernières années. La mise en scène gagne en ampleur, en beauté, en profondeur, gardant tout ce qui faisait déjà la force de la version courte — l’humour insolent, la logorrhée figurative, les morceaux de bravoure comme le chapitre sur Mrs H. / Uma Thurman — en y ajoutant une dimension imp

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ECRANS | Is the man who is tall happy ? de Michel Gondry. We come as friends de Hubert Sauper. L’Enlèvement de Michel Houellebecq de Guillaume Nicloux. ’71 de Yann Demange.

Christophe Chabert | Dimanche 9 février 2014

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Pour l’instant, la chance n’est pas avec nous à cette Berlinale. Enfin, elle n’est pas sur la Berlinale tout court, si on en croit l’incroyable incident qui a provoqué l’interruption de la projo presse officielle de The Monuments Men de George Clooney, présenté hors compétition. Après une demi-heure plaisante quoique très futile et old school de ce film de guerre où Clooney, plus Clooney que jamais, monte une équipe de spécialistes pour aller préserver les œuvres d’art du pillage nazi en cours, des cris sont partis du balcon, puis un brouhaha intense entrecoupé de « a doctor ! a doctor ! ». Ensuite, les spectateurs réclamèrent qu’on rallume la salle, puis qu’on arrête le film. Ça peut arriver. Et ce n’est pas drôle. Sans savoir quand le film allait reprendre, et sachant que derrière nous attendait une des rares projections du nouveau film d’Hubert Sauper — on y revient — on a préféré aller prendre le temps de rédiger ce billet-là… Quant au Clooney, si la bonne fortune des billets encore disponibles nous sourit, ce sera pour demain… Chomsky / Gondry : communication réussie Juste avant, très belle surprise avec le nouveau film de Michel Gondry,

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Berlinale 2014, jour 1. Dépaysement

ECRANS | Jack d’Edward Berger. La Voie de l’ennemi de Rachid Bouchareb. Grand Budapest hotel de Wes Anderson.

Christophe Chabert | Vendredi 7 février 2014

Berlinale 2014, jour 1. Dépaysement

Premier séjour à la Berlinale et arrivée un peu chaotique. Il faut dire que, pour le Français habitué à l’organisation cannoise, celle de Berlin est aux antipodes. Là où Cannes se déroule entre professionnels de tous bords, avec un système de «classes» pour les hiérarchiser, Berlin est un festival ouvert au public, qui achète en masse des places pour les quelques 150 films présentés, et regroupés en sections — la compétition, le panorama, le forum, mais aussi une sélections de classiques, de films pour enfants, de documentaires, et même des films dont le thème est la cuisine ! On trouve dans chacune d’entre elles quantité de séances spéciales, et pas forcément les moins intéressantes, donc il faut se frayer un chemin dans cette programmation tentaculaire et éclatée géographiquement à l’intérieur de la ville, tout en chassant le ticket d’entrée. Un sport qui nécessite un certain entraînement. Il aura donc fallu attendre ce vendredi pour découvrir le nouveau Wes Anderson, Grand Budapest hotel, prestigieux film d’ouverture, un rôle auquel les films d’Anderson semblent cantonnés —

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