Et si l'entreprise sauvait la culture?

La crise que connaît depuis des années le monde culturel laisse de la place à de nouvelles initiatives. Start-ups ou financements mixtes naissent à Grenoble pour pallier le manque de soutien des collectivités publiques. Retour sur plusieurs exemples locaux, comme la Belle Électrique ou Short Édition.

La situation économique de la culture commence à devenir alarmante en France. Rien qu’à Grenoble, on ne compte plus les festivals qui s’arrêtent (Rocktambule), les salles qui ferment (le Ciel), les assos qui périclitent (Sasfé à la Villeneuve). Certains acteurs de l’agglomération tentent de trouver des solutions comme l’a remarqué Olivier Zerbib, sociologue de la culture et du management de l’innovation à l’IAE (Institut d’administration des entreprises) de Grenoble. « Puisque le ministère de la Culture ne donne pas de direction, puisque la Ville de Grenoble ne diffuse qu’un discours comptable, la culture cherche de nouvelles sources de financement. »

La Belle Électrique organisait ainsi en septembre dernier l’événement Culture < > Futur, qui avait lieu au Musée de Grenoble. On y « découvrait et échangeait sur les tendances culture, entrepreneuriat et numérique » nous explique Alban Sauce, de l’association MixLab (qui gère la salle de concert inaugurée en 2015 par le biais d’une délégation de service public accordée par la municipalité). « Notre modèle économique repose sur des subventions à hauteur de 28% (405 000 euros de la Ville en 2015, ndlr) du budget global. On se finance ensuite grâce au bar, au restaurant et aux concerts. » L’association tente donc d’innover sur son "business plan". Aussi, pour arrondir les fins de mois, la Belle se privatise le temps de soirées. « On l’a fait une dizaine de fois en 2016 pour des entreprises, comme EDF ou HP. »

La culture et l’entreprise irréconciliables ?

Ce dernier exemple peut choquer certains acteurs culturels. Cette barrière intellectuelle, Olivier Zerbib l’a remarquée de longue date. « Pour les représentants de la culture, il n’est pas facile de rentrer dans les idées de l’entreprise. Les normes de ces deux mondes sont différentes. » Un avis que partage Sylvain Bouchard, de la société coopérative et participative La Péniche qui coorganisait Culture < > Futur. « Il y a plein de clichés des deux côtés : pour l’entreprise, l’art serait la petite troupe de théâtre qui galère. Au contraire, pour la culture, l’entreprise, ce serait sale. »

Laurent Duclot, président de MixLab (et consultant en création d'entreprises de l’économie sociale et solidaire) relativise pourtant. « Si les gens de la culture ne se disent pas qu’ils sont de petits chefs d’entreprises, ils réfléchissent tout de même à leur business, en montant un spectacle, en faisant des résidences… » En gros, ce sont des patrons de PME, quoi qu’ils en disent.

Les start-ups de la culture se lancent

MixLab est donc l’un des exemples vivants du croisement entre associatif et entreprise puisqu’elle embauche 18 personnes. Mais elle reste une asso à but non lucratif, liée aux collectivités publiques. Cependant, à Grenoble, des entreprises purement commerciales s’intéressent particulièrement à la culture, comme dans le domaine de la lecture. « On observe notamment l’émergence d’une médiation culturelle réinventée » analyse Olivier Zerbib.

L’application web Collibris utilise ainsi la médiation culturelle. Les utilisateurs forment une communauté de lecteurs sur un réseau social de bibliovores. Ils lisent, conseillent leurs amis ou publient des critiques. Nicolas Saubin, installé à Meylan, a créé la boîte il y a 3 ans. Pour se rémunérer, il vend des offres personnalisées à ses usagers. À partir des lectures enregistrées, « le site propose des box qui permettent de découvrir des livres en accord avec les goûts de l’utilisateur ». La communauté sert ainsi à rassembler de potentiels acheteurs.

L’autre start-up culturelle en vogue en ce moment à Grenoble (elle a levé 800 000 euros pour assurer sa croissance en 2015) est Short Édition, créateur des distributeurs d’histoires courtes. Christophe Sibieude, le boss, a lancé une « plateforme d’édition où se rassemblent 185 000 abonnés et quelque 70 000 textes ». Puis il a, avec son équipe, inventé ce fameux distributeur orange, déployé dans une centaine de lieux dans le monde (dont Grenoble–, à l’Hôtel de Ville, à la Bibliothèque centre ville...) et loué pour la modique somme de 490€ par mois. « On détourne un objet commercial pour faire du gratuit, et offrir de la lecture » explique l’entrepreneur. Et ainsi, la culture est utilisée à des fins lucratives.

Face à la chute des aides publiques, la culture se réinvente donc. Mais, conclut Laurent Duclot, président de MixLab, « on ne peut pas dire que la seule voie entrepreneuriale suffit. Sans la collectivité publique, on n’aurait pas pu se payer la Belle par exemple. »

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