Cannes, jour 3 : Sérieux comme un pape

Habemus papam de Nanni Moretti, Polisse de Maiwenn.

Grand écart en compétition entre un ancien palmé (Moretti) et une invitée surprise (Maiwenn) qui tous deux regardent les institutions de leur pays : l'Eglise pour l'Italien, la police, et plus précisément la brigade de prévention des mineurs (BPM) pour la Française. D'Habemus Papam, on pouvait redouter l'habituel manque de style de Moretti et même son penchant pour les situations comiques exploitées jusqu'à l'excès, les deux défauts que l'on a toujours trouvé à la partie fiction de son oeuvre. Sur ces deux points, le film est plutôt une bonne surprise. L'introduction est aussi séduisante que les cérémoniaux qui se déroulent à l'écran, et que Moretti filme avec une étonnante délectation. On a rarement vu son cinéma adopter une telle élégance, préférant laisser la satire à sa juste place (un journaliste incompétent, point) et se concentrer sur l'enjeu en cours : l'élection d'un nouveau pape par les ecclésiastiques réunis en conclave. La scène où chaque cardinal prie pour ne pas être choisi, le moment où tous hésitent avant d'inscrire un nom sur leur petit papier auraient pu virer à la plaisanterie complice ; Moretti préfère filmer la vérité de la situation, et c'est tout à son honneur. C'est finalement un cardinal figurant, le Français Melville, qui est désigné. Figurant est le mot : dans les premières images où il apparaît, Piccoli est à l'arrière-plan, hors focus, et il faut attendre sa nomination surprise (au prix d'une facilité scénaristique évidente, pas la dernière d’ailleurs et c’est le point le plus faible du film) pour qu'il vienne occuper enfin le centre de l'écran.

Mais Melville ne se sent pas à la hauteur de la tache. Au moment de s'adresser aux fidèles, il craque et l'on doit faire venir d'urgence un psy (Moretti lui-même, dans son emploi habituel) pour résoudre sa crise existentielle. La confrontation fait aussi long feu que la fumée noire qui sort du Vatican, et le récit va intervertir les rôles. Pendant que le psy se retrouve enfermé au Vatican, trainant dans ses alcôves, cherchant dans La Bible une évocation des symptômes de la dépression et organisant un grand tournoi de Volley entre cardinaux des différents continents (une belle idée, un poil longue à l'écran), le Pape flâne en civil dans les rues de Rome. Habemus Papam prend alors son rythme de croisière, entre comédie légère du côté Moretti, et ballade mélancolique côté Piccoli. Le film dit alors son vrai sujet : non pas la foi et ses apôtres, mais simplement la douleur de vieillir, la sensation d'être passé à côté de sa vie, de ne pas avoir accompli ses rêves. Il y a évidemment quelque chose de touchant à voir Piccoli entonner un paradoxal "J'aurais voulu être un acteur", lui qui ici encore n'est que cela : un monstre de jeu entièrement dévoué à son art. Et si Habemus Papam s'affirme comme une œuvre mineure, on peut préférer cette veine simple et touchante à certains Moretti trop désireux d'explorer tous les territoires et surtout ceux qu'il ne maîtrise qu'à moitié.

Dans le cas de Maiwenn et de son Polisse, c'est justement un grand saut dans l'inconnu que l'on pouvait attendre. Le Bal des actrices semblait conclure son introspection de cinéaste et de femme, tout en l'ouvrant sur autre chose, un appel vers la fiction. L'ouverture de Polisse est intrigante : nous voilà directement confrontés au quotidien de cette BPM, à travers l'interrogatoire d'une petite fille qui accuse son grand-père de lui avoir "gratté les fesses". Les questions sont délicates, entre nécessité de connaître la vérité pour confondre le papy et crainte de se laisser abuser par l'imagination d'une enfant. Et le dispositif de Maiwenn, même s'il n'a rien d'original, fonctionne : les comédiens se confondent avec leur rôle (on dira pourquoi le terme "personnage" n'est pas forcément celui qui convient) et les caméras légères permettent d'oublier le caractère fictif des affaires traitées.

C'est là que le bât blesse, pourtant. D'abord, le personnage que Maiwenn se distribue dans le film, celui d'une photographe bourgeoise faisant un reportage sur la BPM, introduit une inutile mise en abyme qui sonne comme un effet auteuriste inquiétant pour une cinéaste qui n'en est qu'à son troisième film. Le film crie de toute façon constamment son envie d'abolir les frontières entre le réel et sa représentation. Le scénario d'ailleurs peine à dépasser l'accumulation de cas, comme dans un trop long docu télé où faire le tour d'une question signifie multiplier les exemples "emblématiques" : le prof pédophile, la mère dépressive et négligente, le père incestueux et décomplexé, les enfants roumains exploités par leur famille... Entre chaque séquence d'enquête, Maiwenn filme les conflits à l'intérieur de l'équipe, passages répétitifs qui donnent vite le sentiment que le film pourrait durer une heure de plus ou une heure de moins, sans que cela ne change grand chose au résultat final. Polisse ne trouve en définitive son ton qu'en deux occasions : les scènes d'action, où le filmage physique et dynamique de Maiwenn est franchement efficace (il n'y en a hélas pas beaucoup). Et lorsque le film se fixe sur le personnage de Fred, le seul à avoir droit à un vrai arc dramatique, une réelle progression dans le récit. Il faut dire que c'est un JoeyStarr monstrueux, génial, qui lui prête sa grande carcasse, carcasse qu'il s'empresse de défoncer dans tous les sens, mais surtout de l'intérieur, jouant avec une authenticité insensée toutes les fêlures, doutes et colères de ce flic trop entier pour un métier qui demande compromis et sacrifices. Dans une scène terrible, on le voit réconforter un enfant séparé de sa mère et qui hurle à la mort dans ses bras. Joeystarr en mater dolorosa ? Ben oui, et ça marche !

Reste que Polisse dérange par ses fautes de goût parfois aberrantes. On en citera quatre, flagrantes : un générique nul sur l'air de L'île aux enfants, une interminable scène de danse dans un night club, la présence au sein de la brigade de Jérémie Elkaïm en flic intello, confirmant son statut de pire acteur du cinéma français, et une conclusion lamentable, coup de force très mal amené et très douteux dans sa mise en scène, qui ne semble être là que pour mettre un point final à un scénario écrit en permanence avec des points de suspension. Sans parler de la démagogie qui guette le film, parfois limite lorsqu'il oppose sans nuance les nantis aux policiers travaillées et mal payés ou quand l'interrogatoire d'un musulman cherchant à marier de force sa fille se transforme en dossier à charge contre les dérives islamistes. Pas que le discours de Maiwenn soit absurde ou infondé, mais cette irruption du film à thèse dans une œuvre qui se veut objective est assez maladroite. À sa manière, Maiwenn poursuit le projet initié par Guillaume Canet avec ses horribles Petits mouchoirs : faire un cinéma où le spectateur serait en identification directe non pas avec les personnages de fiction et leurs aventures, mais avec le vécu et les émotions de ceux qui les incarnent. Un cinéma qui effacerait le cinéma et irait directement du producteur au consommateur, sans médiatisation de forme ou d'écriture ; cela fait bizarre de voir ce projet-là s'afficher dans la compétition cannoise.

Christophe Chabert

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