The Descendants

À Hawaï, un architecte voit sa vie basculer après l’accident qui plonge sa femme dans le coma… Sur le fil de la tragédie et de la comédie, entre cinéma à sujet et chronique intimiste, Alexander Payne s’affirme comme un auteur brillant et George Clooney comme un immense comédien. Christophe Chabert

Matt King est de ces êtres dont la vie ne fait pas de vagues. Architecte prospère, mari ordinaire, père évanescent, il laisse les jours s’écouler dans un Hawaï bouffé par l’urbanité, tentant de trouver un compromis avec le reste de sa famille pour vendre les terres que lui ont transmises ses ancêtres (ce sont eux, les «descendants» du titre). Un Américain moyen dans tous les sens du terme, comme aime à en observer Alexander Payne dans ses films, de L’Arriviste à Sideways en passant par Monsieur Schmidt. Dans cette Amérique moyenne, Payne voit l’Amérique tout court ; et il suffit d’un drame (la femme de King tombe dans le coma après un accident de ski nautique) pour que l’inconscient d’un pays rejaillisse à la surface.

Vies minuscules

Le problème de Matt King, c’est qu’il ne se rend même plus compte de la lâcheté dans laquelle il a plongé son existence. Cette lâcheté lui revient comme un boomerang en pleine tronche : à vouloir sans cesse trouver des arrangements avec ses proches, ceux-ci se sont détournés de lui, sapant son autorité, sa virilité et même sa crédibilité professionnelle. Sa tiédeur, Alexander Payne la révèle grâce à un scénario virtuose, où chaque séquence se retourne comme un gant, du tragique au comique ou l’inverse. Ce qui lui permet aussi, à travers les yeux de ce personnage formidable auquel George Clooney confère une étonnante vérité émotionnelle, de porter à nouveau un regard sarcastique sur les mœurs de son pays : le politiquement correct (en une scène, Payne résume la totalité du Carnage de Polanski), le goût de l’argent, l’arrogance de la jeunesse et le ressentiment des anciens. Cette misanthropie un peu hautaine, jamais le cinéaste ne l’a autant tempérée que dans The Descendants, chacun ayant le droit de dépasser en cours de film sa caricature, que ce soit l’ado tête à claques dont la nonchalance n’est qu’un bouclier pour surmonter sa tristesse, ou le père accablant son gendre faute de pouvoir s’accabler lui-même. En fin de compte, Payne relie ses vies minuscules à un beau sujet : assumer un héritage, même lointain, même oublié, est peut-être le premier pas pour accepter ce fragile mélange de faiblesses et de grandeurs que chacun porte à l’intérieur de soi.

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