Avengers

La réunion des super-héros Marvel, pas toujours très bien servis séparément lors de leurs aventures individuelles, trouve en Joss Whedon l’homme de la situation : un amoureux des récits multiples et des comics, un cinéaste à la fois efficace, intelligent et élégant. Une vraie réussite. Christophe Chabert

C’était une gageure : comment faire tenir dans un seul film de 2h20 cinq héros de comics ayant donné chacun un ou plusieurs films autonomes, sans tomber dans le zapping frénétique dicté par leur temps de présence à l’écran ? Avengers y répond sur la fin par un plan qui fait figure de déclaration d’intention : au beau milieu d’une bataille épique, monstrueuse, où les super-héros affrontent des centaines d’aliens, Joss Whedon s’offre un looping visuel magistral où il relie, par la grâce du numérique, chacun d’entre eux luttant à sa façon contre les envahisseurs. Le plaisir n’est pas que celui de la virtuosité technique : il tient aussi à ce prodige enfin accompli, qui consiste à leur donner l’épaisseur nécessaire — et l’iconisation qui va avec —  pour qu’aucun ne puisse bénéficier des faveurs du spectateur. Tous égaux, tous unis ; tous respectés par le cinéaste, qui cherche avant tout à prendre au sérieux (même si le film ne s’interdit ni l’humour, ni l’ironie) les figures qu’il déploie à l’écran.

Esprit de sérieux

Pour en arriver là, Whedon commence par installer patiemment les diverses lignes de son récit. Une scène très réussie lui permet notamment de trouver enfin la bonne représentation (et le bon comédien, Mark Ruffalo, fantastique) pour le Docteur Banner, alias Hulk. Ruffalo lui apporte une réelle fragilité, une introversion qui manquait jusque-là au versant humain du personnage. Mais il arrive avec la même intelligence à faire vivre l’histoire d’amour entre Stark et Potts, à rendre crédibles les origines mythologiques attachées à Thor ou à désamorcer le reliquat patriotique qui colle aux basques de Captain America. Si la réussite d’Avengers tient beaucoup à la digestion par le cinéaste de la culture geek, jamais recrachée comme une série de clins d’œil pour initiés mais utilisée comme un réservoir d’imaginaire, elle réside aussi dans la science feuilletonesque de l’auteur (créateur, rappelons-le, de Buffy contre les vampires).

En cela, alors que les précédentes adaptations Marvel avait privilégié les yes men derrière la caméra (Leterrier, Johnston) ou les artisans hors de leur périmètre de prédilection (Branagh ou Favreau), Avengers ose laisser les commandes à un vrai passionné, encore novice certes, mais qui s’avère étonnamment doué, brillant et efficace — on pense beaucoup à Abrams revitalisant la franchise Star Trek. Ces préliminaires élégamment posés et filmés (le prodige Seamus MacGarvey est à la photo, et la 3D, sans être bouleversante, ne vient jamais nuire à la parfaite lisibilité de l’action), Whedon peut alors se lancer dans le programme obligé de son blockbuster : les super-héros, réunis, vont lutter contre un ennemi décidé à plonger le monde dans le chaos — ce qui implique destruction, baston, fracas, etc.

Forces et faiblesses

Or, le film réserve encore quelques surprises : chaque épisode est l’occasion d’opérer des équations où les pouvoirs des héros conduisent à des combinaisons gagnantes ou perdantes, entraînant un surcroît de puissance ou produisant l’échec ou la dispersion. Comme si, en jouant avec ses jouets favoris, Joss Whedon expérimentait sous nos yeux (ébahis) des scénarios enfantins : si Hulk se met en colère, est-ce que le marteau de Thor va pouvoir le calmer ? Si le Captain America peut foutre une bonne rouste à son adversaire, est-ce qu’il serait capable d’utiliser la technologie d’Iron Man, alors qu’il est resté bloqué dans les années 50 ? Peu à peu, Whedon joue autant sur les faiblesses que sur la force de ses héros, appuyant sur leurs talons d’achille autant que sur leurs talents extraordinaires. Et il faudra donc attendre le dernier acte pour que, telle une mécanique dont on aurait enfin déniché le mode d’emploi, ceux-ci trouvent une complémentarité les conduisant à être invincibles.

Le comics à l’âge adulte

On l’a dit, tout cela ne serait pas possible sans un amour infini pour la culture des comics. Mais Whedon ne s’en tient pas là, et paraît parfois vouloir la déborder, l’inscrire dans un programme encore plus large : le cameo d’Harry Dean Stanton ou l’apparition, surréaliste, de Jerzy Skolimowski (oui, le Skolimowski d’Essential killing, ce cas unique de film d’action contemplatif), prouve qu’il a aussi l’envie de s’adresser au spectateur non pas comme à un éternel adolescent, mais comme à un adulte — le Dark knight de Nolan est passé par là… Au début, Captain America se demande si sa tenue à base de bannière étoilée n’est pas passée de mode. On lui répond qu’effectivement, l’Amérique n’est plus ce qu’elle était (comprenez, que sa propagande nationaliste a pris un coup dans l’aile), mais que les gens ne sont jamais contre un peu de nostalgie. Le blockbuster hollywoodien, rutilant, numérique et décérébré à la Michael Bay est alors renvoyé ad patres, et Whedon propose une nouvelle voie, faite d’emprunts au passé et de sève tirée des séries télé. Et il y arrive, le bougre !

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