Cloud Atlas

Cloud Atlas
De Lana Wachowski, Tom Tykwer, Andy Wachowski (ÉU, 2h45) avec Tom Hanks, Halle Berry...

Projet épique, pharaonique et hors des formats, Cloud Atlas marque la rencontre entre l’univers des Wachowski et celui du cinéaste allemand Tom Tykwer, pour une célébration joyeuse des puissances du récit et des métamorphoses de l’acteur. Christophe Chabert

Qu’est-ce que cette «cartographie des nuages» qui donne son titre au nouveau film des Wachowski ? Stricto sensu, c’est une symphonie qu’un jeune ambitieux (et accessoirement, homosexuel) va accoucher de l’esprit d’un vieux musicien reclus qui fait de lui son assistant. Métaphoriquement, mais toujours dans le film, c’est cette comète, marque de naissance qui relie les personnages principaux par-delà les lieux et les époques, dessinant peu à peu le plan du dédale narratif qui se déroule sous nos yeux (ébahis).

Plus symboliquement encore, on sent ici que Lana et Andy Wachowski ont trouvé dans le best seller qu’ils adaptent une matière à la hauteur de leurs ambitions, un film qui se voudrait total, englobant le ciel et la terre, le passé, le présent et le futur. Mégalomanes mais conscients de l’ampleur du projet, ils ont su délégué une part de la tâche à l’excellent cinéaste allemand Tom Tykwer, donnant une singularité supplémentaire à Cloud Atlas, qui n’en manquait déjà pas : celle d’une œuvre absolument personnelle signée par des personnalités extrêmement différentes.

Partouze des genres

Or, justement, Cloud Atlas ne parle que de différences. Pour les célébrer, les auteurs ont pourtant recours à la stratégie inverse : dans ce film construit comme un cycle temporel et raconté à la manière d’un mille-feuille, c’est d’abord en jouant sur la répétition du même qu’ils créent les liens entre les diverses strates du récit. De l’odyssée d’un jeune aristocrate américain découvrant la réalité de l’esclavage à la révolte d’une serveuse mi-humaine, mi-robotisée, dans le Néo-Séoul du XXIIe siècle, des tribulations d’un éditeur enfermé par son propre frère dans une maison de retraite cauchemardesque au retour à la vie sauvage d’une poignée d’êtres ayant survécu à la chute de la technologie, ce sont toujours les mêmes acteurs qui incarnent les protagonistes et les personnages secondaires.

D’où une série de transformations parfois ouvertement carnavalesques où, par exemple, Tom Hanks est à la fois un jeune chimiste tombant amoureux de la journaliste venue enquêter sur les méfaits de son patron et un homme des cavernes du futur en proie à une forme de schizophrénie ou encore un docteur cruel tuant à petit feu son patient en prétextant le guérir. Cette décision est vaguement nimbée d’une assez fumeuse théorie de la réincarnation héritée du livre d’origine, mais dont les Wachowski semblent ne pas faire grand cas. Pour eux, ce qui importe, c’est qu’à travers ce jeu de masques et de maquillages se noue un enjeu profond de leur cinéma : qu’un homme puisse aussi être une femme, qu’un noir puisse devenir un blanc, un homosexuel un hétéro, un jeune un vieux, un maître un esclave, le tout en un battement d’images. Et, de fait, que le genre (sexuel mais aussi, on y revient, cinématographique), les races ou les castes sont des concepts purement relatifs.

C pour Cinéma

Dans leur précédent Speed racer, les Wachowski testaient la plasticité ultime d’un plan, fondant leurs images les unes dans les autres pour créer un continuum se défiant à la fois de l’espace et du temps. Avec Cloud Atlas, ils calment leur velléités expérimentales dans la mise en scène — élégante, classique, avec quelques audaces de-ci de-là — mais les reportent sur l’architecture hallucinante de leur récit. Qui repose sur la foi selon laquelle un film peut absolument tout contenir : un polar paranoïaque et un film en costumes, une comédie burlesque et un film de SF, une anticipation post-apocalyptique et un mélodrame.

Si tout n’est pas toujours d’un niveau égal, l’impressionnante fluidité avec laquelle ils racontent tout cela laisse souvent sans voix, et surtout ouvre de nouvelles perspectives cinématographiques. Car c’est bien le cinéma qui réussit ce prodige : avec un sacré culot, les Wachowski et Tykwer font ainsi d’une des branches du récit l’histoire vraie qui va se transformer en film à succès (avec Tom Hanks !) et qui, plus tard encore, deviendra la première image qui conduira à une prise de conscience politique basée sur la puissance de l’imaginaire.

Cloud Atlas revisite ainsi les thèmes déjà développés dans Matrix et V pour Vendetta : la soumission à un mensonge aseptisé plutôt qu’à une réalité insupportable, la nécessité de la culture pour lutter contre le fascisme et l’obscurantisme… Cette façon d’être à la fois dans l’avenir de leur art et dans le récapitulatif de leur œuvre pose d’ailleurs Cloud Atlas comme le pendant hollywoodien du Holy Motors de Leos Carax : une utopie libertaire et libératoire, un vaste laboratoire dans lequel les cinéastes n’ont plus qu’à venir piocher des leçons pour leurs films de demain.

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