À Villeurbanne : la culture, point par point

Élections Municipales 2020 / Villeurbanne, second tour des municipales 2020. Deux listes en lice et deux visions pour la politique culturelle d'une Ville plus que jamais au sein de la Métropole. Deux candidats dévoilant leurs projets pour le mandat à venir : Cédric Van Styvendael et Loïc Chabrier…

Cultivant sa singularité politique depuis plus d’un siècle dans l’agglomération — par comparaison à sa versatile voisine lyonnaise —, Villeurbanne ne fera pas mentir sa tradition le 28 juin prochain en opposant pour le second tour deux listes… se trouvant être des émanations plus ou moins directes de l’équipe sortante. L’actuel maire Jean-Paul Bret (PS, à la tête de la ville depuis 2001) ne se représentant pas, un nouvel exécutif s’installera dans le beffroi dominant les gratte-ciel de l’avenue Henri-Barbusse.

D’un côté, la liste “Villeurbanne c’est vous !” menée par l’ancien premier adjoint aux finances Prosper Kabalo passé sous la bannière LaREM, où figure également en troisième position l’adjoint à la Culture sortant Loïc Chabrier, a réuni 14, 9% des voix au premier tour. De l’autre, un nouveau venu, Cédric van Styvendael (directeur général du GIE La Ville autrement et ancien DG du bailleur social Est Métropole Habitat) a recueilli 33, 29% avec la large union de gauche “Villeurbanne en commun“ PS-PC-Génération.s-Place Publique-LFI-PRG, avant de fusionner avec la liste de Béatrice Vessiller (EELV) et ses 27, 48% du premier tour à l’enseigne “Pour Villeurbanne en commun“. Soit, en théorie, une avance certaine, mais qui dans le contexte particulier de la crise du coronavirus, demande comme partout ailleurs, une nette confirmation. Deux listes rivales, donc, qui auront à assumer le même bilan et ont annoncé dans leurs programmes 2020-2026 — à côté de propositions originales — des projets initiés dans le mandat précédent. La continuité dans le changement, en somme…

Quel adjoint ou adjointe à la Culture ?

À Villeurbanne, la culture est loin d’être un enjeu anodin. Pour mémoire, on rappellera que la Ville s’est dotée dès 1990 d’un premier adjoint en charge de la Culture en la personne de… Jean-Paul Bret, délégation que Raymond Terracher reprit à l’identique en 1999 — soit, donc, bien avant que Lyon n’en fasse de même avec Georges Képénekian en 2014. Loïc Chabrier y voit du « symbolique pour le microcosme : Jean-Paul Bret était alors au sommet de la hiérarchie locale et Raymond Terracher venait d’être maire par intérim après l’invalidation de Gilbert Chabroux ; il y avait donc une certaine logique. » Pour lui, l’ordre protocolaire n’a guère d’incidence :

« Une fois que vous êtes adjoint, le but c’est de défendre son budget et d’avoir des arbitrages qui soient satisfaisants, même si l’on est 5e ou 6e adjoint », en revanche il admet bien volontiers l’importance d’une personnalité idoine à ce poste : « dans une ville, la culture est identifiable et permet aussi d’identifier la ville. » Après deux mandats, il ne sait pas s’il sera reconduit : « ce n’est pas le style de Prosper Kabalo de distribuer des postes avant que l’élection ait lieu ; et puis il peut être souhaitable qu’il y ait du renouvellement. Je peux avoir d’autres délégations pour innover ailleurs… »

Même prudence de la part de Cédric Van Styvendael, qui préfère : « rester sur des débats de fonds et d’idées que se positionner sur les places et les postes. Pas d’inquiétude : on a plus de candidats que pas assez dans l’équipe, donc forcément la bonne personne ». Si sa probable future première adjointe Béatrice Vessiller sera vraisemblablement en charge des questions de transition environnementale, il a bien réservé sa première sortie de campagne au monde de la culture, « pour donner à voir l’importance qu’elle avait sur nos programmes, parce que c’est le secteur qui va être le plus touché par les impacts de la crise Covid, et donc envoyer un message à ses acteurs. » Sans doute est-ce aussi pour tenter de se défaire de cette étiquette de “bétonneur“ qu’on lui a collée qu’il a pris l’engagement financier de sanctuariser le budget de fonctionnement — pas en investissement — de la culture. Tout en voulant faire davantage…

Grands équipements et manifestations

Ville de 150 000 habitants plutôt bien dotée question équipements et manifestations — malgré quelques lacunes s’expliquant par la surabondante offre du géant lyonnais voisin — Villeurbanne peut se targuer de pôles emblématiques dont le devenir intéresse les candidats.

Le calendrier du TNP, Jean Bellorini vient de succéder à Christian Schiaretti, présente une parfaite synchronicité avec les échéances politiques. Longtemps jalousement défendu comme “pré carré“ culturel villeurbannais au nom de l’histoire de la décentralisation et de l’identité de la Ville — qui abonde à hauteur de 23% dans sa subvention publique globale — les choses pourraient changer avec l’exécutif. « Cette structure peut-elle rester uniquement sous financement de la Ville, demande Loïc Chabrier ? On accueille du public de toute l’agglomération, même si la part de Villeurbannais reste importante. La Métropole doit prendre sa part pour tous les théâtres labellisés de son territoire, nous n’avons pas de tabou là-dessus. On passe à une ère nouvelle, Bellorini est dans cet état d’esprit. Reste à connaître l’équipe potentielle à la Métropole… » Une analyse globalement partagée par Cédric Van Styvendael, avec quelques nuances. Souhaitant que le TNP de Bellorini arrive à toucher davantage de population dans l’esprit d’une “culture pour tous“, il préfère le laisser « s’exprimer sur la question de la maquette financière. Quant à la participation de la Métropole, si elle est financière, elle sera bienvenue. L’ensemble des acteurs culturels va être confronté à de tels enjeux financiers que l’on va avoir besoin de mutualiser. Mais s’il s’agit pour Villeurbanne de se séparer de compétence, j’aurai une forme de vigilance. » Pour autant, il ne veut pas s’inscrire dans les « crispations entre personnes » qui ont pu exister auparavant… Pas besoin d’être grand clerc pour deviner de qui il s’agit.

Héritière des fêtes de Villeurbanne et des Eclanovas, Les Invites (biennalisées pour des questions de budget et étroitement associées à leur lieu de fabrication, Les Ateliers Frappaz, labellisé CNAR) sont appelées quoi qu’il arrive à connaître des évolutions. Côté Kabalo, on souhaite un redéploiement dans les quartiers de la Ville, conforme à l’esprit initial de la fête, ainsi qu’une place plus importante à la programmation musicale, quitte à poser la question du « tout gratuit indéfiniment : on ne peut pas faire venir une programmation musicale importante attractive sur la base de la seule subvention publique du festival, se justifie Loïc Chabrier. Woodstower a une politique de tarification qui reste modeste et le même public que nous, on s’inspirerait de ce modèle-là. » Côté Van Styvendael, la trop grande « centralisation » du festival est aussi pointée, tout comme le fait que lors de la dernière édition, « les frais de sécurité et de gardiennage se sont dangereusement rapprochés des frais artistiques. Les Invites sont une très belle manifestation permettant aux Villeurbannais de bien s’identifier à leur ville ; cela ne me choque pas qu’une fois tous les quinze ans, on prenne leurs souhaits et avis en compte dans leur évolution pour qu’elle accueille le public le plus large possible. Que Patrice Papelard [le créateur des Invites, NdlR] ne s’inquiète pas, on ne trahira pas l’esprit ! Et on ne touchera pas à la gratuité. »

Centre de Mémoire villeurbannaise, Le Rize a droit à un bilan un brin contradictoire. Là où Cédric Van Styvendael salue « la qualité des choses en place », promet qu’il restera sur « sa vocation de mémoire » et note que « c’est un lieu très en lien avec les personnes, ayant eu l’intelligence d’accueillir les assistantes maternelles qui s’y rassemblent le soir », Loïc Chabrier évoque une « belle réalisation centrée sur ses activités, avec une démarche très originale qu’il faut ouvrir davantage sur la ville, en incitant la fréquentation par un autre public que le public averti. En redéfinissant la programmation, donnant une orientation, même si le directeur et son équipe restent maîtres. » Contradictoire, donc.

Seul cinéma villeurbannais, Le Zola attend patiemment son agrandissement-relocalisation (pour 2023 ?) sans cesse retardé puisqu’il dépend du projet de la ZAC Gratte-Ciel centre-ville. « Il est appelé à un devenir prometteur, il a une qualité de développement importante ! Quelle que soit l’équipe, on sera dans une continuité totale, assure Loïc Chabrier. Le Zola patiente dans des locaux provisoires rénovés, écran, climat, sièges… On va l’encourager et le favoriser pour les festivals. » Cédric Van Styvendael note qu’il restera « vigilant afin qu’on ne perde pas la qualité ». Une manifestation fait l’unanimité : La Fête du Livre Jeunesse. « Elle remplit parfaitement son rôle : on y rencontre tous les Villeurbannais, de tous les quartiers et conditions sociales, s’enthousiasme Cédric Van Styvendael. C’est certainement très lié au fait que toutes les écoles y sont très investies » De là à inspirer Les Invites ? Dans le camp Kabalo, on fait de cet « incontournable tradition » le point de départ d’une grande politique du livre « prioritaire : notre réseau de lecture publique est performant mais il arrive à sa taille critique face à l’accroissement démographique » explique Loïc Chabrier. Le mandat qui s’achève ayant déjà prévu d’aménager la ZAC de la Médiathèque du Tonkin, une autre est donc promise dans le futur CCO La Soie. Et pour enfoncer le clou, le candidat souhaite offrir aux scolaires un livre gratuit chaque trimestre à l’école primaire. Il appelle au passage de ses vœux des liens plus étroits avec la BML ainsi qu’une politique du livre métropolitaine. « Les festivals du livre s’additionnent sur l’ensemble du territoire, chacun est dans son couloir, il faudrait fédérer tous ces événements. » — ce que fait déjà très bien, à l’échelle régionale, l’ARALL…

Les innovations

Force est de constater que les propositions sont plus rares du côté Kabalo. Son programme fait surtout état d’une volonté de s’inscrire davantage dans la Fête des Lumières et le Festival Lumière. Pour le second, il s’appuierait, en sus du Zola sur un précieux outil : le Pôle Pixel, qui abrite des industries cinématographiques. « Le Pôle Pixel, c’est d’abord une impulsion villeurbannaise qui a été reprise par la Métropole, rappelle Loïc Chabrier. Tout dépend du partenariat que l’on construit avec cet ensemble de structures privées : on peut s’ignorer ou collaborer. Le Pôle Pixel peut avoir une place plus visible qu’actuellement. Et celle de Villeurbanne dans le Festival Lumière n’est pas à la hauteur de ce qu’elle devrait être pour une ville de 150 000 habitants. »

Bien que novice en politique, Cédric Van Styvendael revendique sans rosir l’héritage de la gauche : « héritage, ça ne me choque pas si on se dit que ce n’est pas quelque chose de figé, mais être dépositaire de quelque chose qui vous dépasse et crée une forme de responsabilité pour faire, ensemble, en sorte de se mettre au service des Villeurbannais. Ce n’est pas toujours facile à porter, surtout quand on passe après Jean-Paul Bret qui a été 1er adjoint en charge de la Culture. Mais il y a un acte de transmission qui se fait avec le jeu démocratique, celui des élections ». Son programme semble vouloir ravauder, voire remailler, le tissu social par la culture : « On ne part pas d’un terrain vierge. Mais si on veut continuer à avoir une qualité culturelle élitaire pour tous, c’est un travail de longue haleine. » D’où l’idée d’un parcours artistique pour les enfants leur permettant de découvrir et de tisser des liens avec les arts majeurs. « Cela n’existait que sur la base du volontarisme des établissements scolaires — au grand dam de Martial Pardo, l’ancien directeur de l’ENM de Villeurbanne. L’idée est de construire de la faisabilité pour celles et ceux qui voudraient continuer ; il s’agit juste de trouver les curseurs et de se positionner. » Autre clef du maillage, faire en sorte que les grands espaces et acteurs culturels de la Ville — dont Komplex Kapharnaum — travaillent davantage en réseau : « ils en ont également émis le souhait quand je les ai rencontrés en février. Après, la Ville n’est pas un super-producteur de la culture et je suis très attaché à l’indépendance de leur programmation ! Mais si on peut créer des espaces de rencontre ou de dialogue, ce serait dommage de s’en priver. »

Territoire et culture font bon ménage pour celui qui invitait jadis la compagnie Acte d’Annick Charlot à venir danser sur les murs du parc social. Annonçant vouloir accueillir des spectacles sur des lieux en friche, Cédric Van Styvendael précise sa pensée : « on ne va pas faire de l’occupationnel avec de la culture sur des espaces en friche, mais se dire que la culture aide à construire un projet de ville commun. Je suis à l’initiative de L’Autre Soie, qui va accueillir à la fois des projets d’habitat notamment à l’attention des plus modestes et un acteur culturel de choix, le CCO. Grâce au CCO, on a pu rencontrer les habitants et des artistes qui nous ont aidés à réfléchir, à porter des idées. L’évolution du quartier est ainsi passée par la médiation de la culture. » Le nouveau CCO, justement, doit construire une salle de 1 000 places. Une jauge qui vient compléter le dispositif des équipements de Villeurbanne — le Transbordeur, bien que sur son territoire, dépend de la Ville de Lyon. « On n’a pas à rougir du nombre ni de la qualité de nos équipements, mais il faut mailler un peu plus, avec à l’esprit les contraintes financières. On a des salles de théâtre comme le TNP, l’Astrée ou l’Iris, mais on manque encore de lieux où l’on peut jouer devant 50 ou 100 personnes comme le Toï-Toï ou le PezNer jadis cours Tolstoï. C’est plus facile à mettre en œuvre que la construction d’une 1 000 places. Et dans l’écosystème, cela amène de la vie nocturne, c’est aussi important. » En attendant les micro-lieux, le CCO aura une scène qui pourra “parler“ avec le parc de l’Autre Soie, un restaurant, une salle d’exposition complèteront l’ensemble… De quoi créer une nouvelle centralité, en plus des Gratte-Ciel, de la Doua ou de Grandclément.

Dernier projet évoqué, un festival populaire des arts numériques. Derrière l’intitulé suffisamment flou pour être passe-partout, le candidat reconnaît lancer « une impulsion » en partant de plusieurs ressources territoriales : l’URDLA, l’IAC, le Pôle Pixel ainsi qu’un « écosystème autour du jeu vidéo et de la création numérique découvert pendant la campagne. Je ne mesurais pas à quel point il y avait autant de talents, cela m’a permis de conforter cette idée de festival. » Les acteurs sont à Villeurbanne, mais la porte est ouverte pour travailler avec d’autres territoires…

Cette envie de collaborer davantage avec la Métropole en premier chef est certainement le point commun le plus évident entre les deux listes. Le fait que les chefs, justement, changent à la faveur des scrutins du 28 juin n’y est sans doute pas étranger…

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