À la lueur de Sarah Kane

Nadja Pobel | Mardi 16 octobre 2018

Photo : © Marianne Thiele - Getty


Comment entrer dans les entrailles de la dramaturge britannique qui a mis fin à ses jours à 28 ans en 1999 ? Mainte fois montés, les deux derniers écrits de Sarah Kane donnent parfois lieu à profusion de décors/vidéos... Ou, a contrario, d'un personnage absolument figé (Isabelle Huppert chez Claude Régy par exemple). Amine Kidia a décidé, au fil des répétitions, et non pas comme présupposé de départ, de plonger ses comédiens et ses spectateurs dans la nuit. Ainsi, il place deux actrices (issues de l'ENSATT) et deux acteurs (Conservatoire de Lyon) à chaque coin du plateau du théâtre où les écoutent des spectateurs en totale immersion, assis au sol. Déjà avec War and breakfast, il avait cassé le rapport frontal traditionnel. Mais alors que, dans son travail sur Mark Ravenhill, les corps avaient une importance primordiale et permettaient presque de se passer de texte, c'est l'inverse pour cette création. Quoique.

Cet exercice n'est pas non plus une production radiophonique car le souffle nous parvient de façon physique et que la quadriphonie qui s'installe (quel tour de force que celui de la restitution de cette parole hachée, enchevêtrée !) est enveloppante. Les rôles distribués dans Manque entre quatre personnages respecte le texte et s'accommode particulièrement bien de ce dispositif anxiogène. Pour 4.48 qui suit sans pause, c'est plus aléatoire au point que l'on ne sait plus qui parle. Désorientant ; juste aussi par rapport à la dispersion mentale qui gagne Sarah Kane quelques heures avant sa mort annoncée. Seul bémol : l'obscurité totale induit que les comédiens ne puissent pas s'appuyer les uns sur les autres autrement que par la parole – moins désespérée qu'il n'y paraît et parfois trop proférée quand elle aurait gagnée à être chuchotée.

Manque + 4.48 psychose
Aux Clochards Célestes jusqu'au 21 octobre


Manque + 4.48 Psychose

De Sarah Kane, ms Amine Kidia, cie La Nouvelle Tribune, 1h30
Théâtre des Clochards Célestes 51 rue des Tables Claudiennes Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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"War and breakfast" : à leurs corps défendus

Théâtre | En adaptant plusieurs des dix-huit courtes pièces de War and Breakfast, Amine Kidia signe un cinglant spectacle, avec une justesse d’interprétation parfois stupéfiante. C'est le spectacle rugueux obligatoire de cette rentrée.

Nadja Pobel | Mardi 12 septembre 2017

Au Lavoir Public où ils l'ont créée en 2016, les comédiens de War and Breakfast ont joué de la peu commune et peu facilitatrice géographie du lieu. Cette inventivité va fatalement être moins originale aux Clochards Célestes. Quoique... le public sera à nouveau en bi-frontal : un premier indicateur de la manière (avec poigne et poignante) dont cette jeune troupe s'est accaparé ce texte violent de Mark Ravenhill. L'auteur britannique y dresse en une vingtaine de tableaux un réquisitoire sans état d'âme de l'Occident guerrier et meurtrier et de la violence avec laquelle l'horreur s'invente au petit déjeuner. Amine Kidia met en scène (et lui-même) des élèves sortis du Conservatoire de Lyon, tous impeccables de densité pour ces rôles qui exigent un travail minutieux tant le pathos guette ou, pire, un excès de ton dramatique qui soulignerait des mots suffisamment radicaux pour qu'ils ne soient pas boursouflés par les acteurs. Fast and furious Dans la pièce 12, Mer(e), Savannah Rol est cette mère dont le fils a été tué. Elle monologue, se traite de « grosse conne de flemmarde qui fo

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Avis de suicide

SCENES | Deux ans après son passage au Théâtre de l’Élysée, la comédienne et metteur en scène Valérie Marinese revient avec "4.48 Psychose" de Sarah Kane au Théâtre Les Ateliers. Un spectacle noir qui sert d’écrin (tragique) à une performance d’actrice. Dorotée Aznar

Dorotée Aznar | Lundi 19 mars 2012

Avis de suicide

Les œuvres de Sarah Kane souffrent de ce que l’on pourrait appeler le «syndrome Lagarde et Michard». Difficile en effet de ne pas voir dans 4.48 Psychose un avis de suicide de son auteur, qui mettra fin à ses jours en se pendant dans un hôpital, à 28 ans, quelques semaines après avoir mis un point final à l’écriture de sa pièce. C’est cette rencontre d’une psychose suicidaire avec le «corps» médical que relate 4.48 Psychose. Valérie Marinese, comédienne et metteur en scène, choisit de raconter cette expérience médicale comme on rend compte d’un combat. Sur le sol, on a peint un simple carré blanc, dernier refuge avant la disparition des frontières entre vie réelle et vie imaginée peut-être, mais aussi ring qui se salit, se délite, qui déborde et où la comédienne s’affronte à elle-même et à un psychiatre, incapable de lui venir en aide dans son costume blanc immaculé. Dans cette lutte sans fin, où les points se comptent en longues prescriptions médicamenteuses, Valérie Marinese semble sans cesse tester ses propres limites et celles des spectateurs, qu’elle installe dans un inconfort permanent. L’heure du crime La grande qualité de Valérie Marin

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Corps au chœur

SCENES | Critique / «Pourquoi tu bois autant ? - Les clopes ne me tuent pas assez vite». Manque de Sarah Kane n’est pas une pièce de théâtre comme on les imagine, (...)

Dorotée Aznar | Lundi 16 mai 2011

Corps au chœur

Critique / «Pourquoi tu bois autant ? - Les clopes ne me tuent pas assez vite». Manque de Sarah Kane n’est pas une pièce de théâtre comme on les imagine, avec un début, une fin, des personnages bien définis. Dans son avant-dernière pièce, la jeune auteur britannique a en effet imaginé un chœur de quatre «voix», qui ne portent pas de nom mais des lettres et qui, sur scène, racontent leur impossibilité à vivre, à aimer, à être aimé en retour. Simon Delétang s’est saisi de ces morceaux de «puzzle» pour leur donner vie. Le metteur en scène nous plonge dans les locaux d’une entreprise où l’on s’agite, range, brasse de l’air, se rencontre autour d’une machine à café transformée en juke-box diffusant des tubes de chanteurs suicidés. Dans ces locaux sans âme, deux couples guindés s’affrontent, s’étreignent maladroitement, tentent de soumettre l’autre à leur désir ou disent ce fameux manque. En donnant «corps» au chœur, Delétang fait entendre avec précision les mots de Kane et son humour, féroce. Delétang et ses quatre comédiens osent tout (mention spéciale à Constance Larrieu) sans jamais nuire à la justesse de l’ensemble. Et progressivement, la légèreté se dis

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Le Goût des autres

SCENES | Entretien / Simon Delétang, directeur du Théâtre Les Ateliers met en scène «Manque» de Sarah Kane. Propos recueillis par Dorotée Aznar

Dorotée Aznar | Lundi 16 mai 2011

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Le Petit Bulletin: «Manque» est une pièce d’un genre un peu particulier. Des personnages sans nom qui parlent, mais ne se répondent pas forcément…Simon Delétang : Manque est une pièce complexe à mettre en scène. L’écriture de Sarah Kane va vers la disparition du théâtre, elle cherche à investir la poésie comme un champ possible pour son écriture et, avec «Manque», le projet c’est de voir comment un poème peut être théâtral. Sarah Kane était auteur mais également metteur en scène. Avait-elle imaginé de mettre en scène «Manque» ? Son idéal pour cette pièce était un théâtre radiophonique sans aucune forme d’illustration, d’incarnation, mais simplement des voix que l’on entend. On ferme les yeux, on écoute, comme une sorte de pièce intérieure, des âmes qui parlent, qui parfois se répondent et parfois non. Sarah Kane s’est inspirée d’une pièce de Fassbinder qui s’appelle Preparadise sorry now qui est une suite de petites séquences où les personnages sont désignés par des lettres et d’un poème de T.S. Eliot, La Tette vaine. Elle a également pris des extraits du Livre de Job,

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Nadja Pobel | Lundi 16 mai 2011

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Et soudain tout le monde me manque…

ECRANS | De Jennifer Devoldere (Fr, 1h38) avec Mélanie Laurent, Michel Blanc…

Christophe Chabert | Mercredi 13 avril 2011

Et soudain tout le monde me manque…

Le matérialisme dans lequel évoluent les personnages du deuxième film de Jennifer Devoldere vaut métaphore de sa production. Une fois de plus, voilà une comédie air du temps, mais qu’on pourrait qualifier sans injure de banale (doit-on faire semblant de n’avoir jamais vu un film sur les angoisses d’une trentenaire parisienne et célibataire ?), qui s’est laissée grignoter par son mode de financement. Une star dans le premier rôle ? Mélanie Laurent tient plutôt de la starlette, refusant sans raison crédible de montrer ses seins dans une scène d’amour… Mais elle est bankable ! Des marques à presque tous les plans, et même dans les dialogues ? Ce n’est pas de la pub, voyons, c’est du réalisme urbain chic ! Des chansons branchées pour illustrer toutes les dix minutes les clips censés résumer les récits parallèles ? Ça ne dissipe pas le déjà vu. Reste Michel Blanc ; après Une petite zone de turbulences, on sent bien qu’il cherche à parler de son angoisse face au temps qui passe et à la mort qui rôde. Dommage qu’il le fasse dans des comédies sans envergure, car il le fait franchement bien. CC

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L'heure noire

SCENES | Théâtre / Que faire de 4.48 psychose, un texte qui se régurgite plus qu'il ne se dit ? Claude Régy en avait fait un spectacle statique, porté par une Isabelle (...)

Nadja Pobel | Lundi 25 octobre 2010

L'heure noire

Théâtre / Que faire de 4.48 psychose, un texte qui se régurgite plus qu'il ne se dit ? Claude Régy en avait fait un spectacle statique, porté par une Isabelle Huppert statufiée, ne bougeant aucun membre, droite comme un I et parfois inaudible. Au Théâtre de l'Élysée, Valérie Marinese cherche ce qui peut être théâtral dans cette prose de Sarah Kane, publiée un an après qu'elle se soit suicidée en 1999, à 28 ans. La comédienne et metteur en scène trouve d'intéressantes pistes,  quoique parfois décousues. La narratrice est à la fois dans la transe sur fond de musique rock comme un dernier élan de vie ou dans la douceur lorsqu'elle tente une dernière danse avec son psy dans un costume bleu improbable qui rappelle le bleu de Mulholland Drive, comme un mystère supplémentaire ajouté à la description de la psyché balafrée de la Britannique. Le déplacement sur le plateau est parfois hasardeux. Difficile de savoir pourquoi Sarah Kane-Valérie Marinese se positionne à un bureau plutôt que face au public. Le texte, d'une noirceur rarement égalée, se prête in fine assez mal à trop de mise en scène, il requiert de la modestie. Valérie Marinese en fait preuve lors d'une troublante séquence vidéo p

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