Entre les murs

Laurent Cantet et François Bégaudeau mettent en scène, dans un troublant faux-semblant entre réel et fiction, une classe de quatrième où le langage, les codes et les rapports de force fondent une dramaturgie efficace, pour un film distrayant et bien dosé. CC

D’abord, la Palme. Si Entre les murs avait raflé la prestigieuse récompense cannoise il y a cinq ans, un tel choix aurait entériné avec beaucoup de culot une idée forte : la transformation du cinéma au contact de la télé-réalité et de sa puissance pour recréer, par des dispositifs sophistiqués de mise en scène et de scénario, le réel. Ten de Kiarostami fut l’étendard de ce cinéma retrouvant une nouvelle jeunesse en suçant le sang de ce grand autre télévisuel. Mais voilà, Entre les murs sort en 2008, une année où les films les plus forts se singularisent par un sens impressionnant du décor-personnage (de Dark Knight à Gomorra en passant par Wall-E) ou des narrations monstrueuses (Dark knight encore, Desplechin et son Conte de noël). À côté, Entre les murs, son anti-décor (jamais Laurent Cantet ne filme l’école dans un plan d’ensemble, et l’espace du film est aussi claustro que la prison de Oz) et sa mise en scène cherchant à se faire oublier sans arrêt, est un objet à contretemps, plaisant comme les tribulations de Cyril Lignac dans les cantines scolaires sur M6 — ceci dit sans ironie. Malgré son retard et son absence de mot d’excuse, il reste cependant un bon film, le meilleur de son réalisateur.

Cassavetes à l’école

Il y a donc François (Bégaudeau, très bon comédien, découvrant en cours de route le plaisir d’un cabotinage léger et efficace), prof de français au collège Françoise Dolto, face à une classe «ordinaire» d’un quartier parisien : métissée, impertinente, prise entre l’ennui et la dérision vis-à-vis de l’autorité. Les cours de François deviennent vite des joutes oratoires où l’on arrache de haute lutte des morceaux de savoir face à des élèves dont le sport principal est de le faire trébucher, par jeu plus que par méchanceté. Le réalisme de chaque séquence, leur durée, leur drôlerie aussi, ont un côté «Cassavetes à l’école» franchement réjouissant. Dosant avec virtuosité les émotions qu’ils veulent créer chez le spectateur, Cantet et Bégaudeau évitent du coup les écueils du film à sujet, cherchant des contre-pieds et des déséquilibres, comme dans la séquence du prof qui pète les plombs face à des collègues médusés, mais loin de le condamner ! Par moments, la tentation gauchiste du cinéaste, qui rendait ses films précédents si démonstratifs, refait surface ; on aurait pu éviter la scène sur l’arrestation du sans-papier, gage inutile versé à la pensée Télérama. Mais Entre les murs arrive, dans sa dernière partie, non pas à élever le débat, mais à s’en abstraire, par un constat d’échec amer enfonçant chacun dans sa solitude. Un enfermement autrement plus rude que celui des quatre murs de la classe, ce lieu de pouvoir, de douleurs et de joies en définitive bien dérisoires face à la cruauté du monde.

Entre les murs
de Laurent Cantet (Fr, 2h10)
avec François Bégaudeau…

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