Lucie Campos : « ne pas faire silence dans un tel moment d'incertitude »

Assises Internationales du Roman / Pour sa première édition en tant que directrice, Lucie Campos essuie avec les Assises Internationales du Roman les plâtres de l'assignation à une "réinvention" culturelle, qui a poussé, Covid-19 oblige, le festival à une formule repensée en format numérique. Un réflexe de survie qui pourrait bien livrer des pistes pour l'avenir de la Villa, les Assises et du festival Mode d'emploi.

Qu'est-ce qui vous a poussé à candidater à la direction de la Villa Gillet ?
Lucie Campos :
Comme beaucoup de gens je suis depuis longtemps la Villa Gillet, je fais partie du public idéal de cette maison. Je travaille depuis pas mal d'années également et de manières différentes avec les auteurs étrangers et en traduction. D'abord parce que j'ai entamé une carrière de chercheuse en littérature comparée, puis d'enseignante-chercheuse, pour travailler autour des auteurs vivants. Je les ai étudiés à travers leurs livres, puis enseignés dans différentes universités en France. Ce qui conïncidait à une époque où la Villa Gillet était pionnière sur le front de l'invitation d'auteurs étrangers, un domaine vraiment particulier. Mais également sur des thèmes très porteurs qui invitaient les écrivains à s'exprimer comme des acteurs dans la cité.

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J'ai pu travailler avec la Villa, rencontrer Guy Walter et son équipe, il y a une dizaine d'années, je commençais à travailler pour l'Institut Français. Nous avons alors travaillé côte-à-côte sur des projets différents mais dont l'esprit était similaire. Pour toutes ces raisons, pour moi qui cherchait à rentrer en France mais aussi à continuer de travailler avec les penseurs de notre temps, il était très logique de me tourner vers la Villa Gillet.

Quelle était au moment de candidater votre ambition pour la Villa Gillet ?
Cet appel à candidatures correspondait du côté de la Villa à une réflexion sur l'avenir de la structure. Avec cette candidature allait la demande d'un projet allant au delà de la simple programmation. Mon projet, qui ne fait que consolider des acquis et un capital, se centre autour de la capacité de la Villa à faire deux choses : d'abord, porter la parole de l'écrivain dans la cité, continuer à être un lieu donnant un rôle différent aux écritures les plus diverses possibles dans la sphère publique. Utiliser pleinement cette place assez rare en France, puisqu'elle n'est ni une librairie, ni une université, ni un festival de simple promotion des dernières actualités littéraires, mais un lieu de réflexion et un laboratoire d'idées. Travailler sur ce laboratoire d'idées et lui apporter d'autres formules, d'autres propositions.

Ensuite, utiliser au mieux la capacité de la Villa à fédérer des voix venues du monde entier. Jouer pleinement pour la décennie 2020 la carte de la scène littéraire internationale et en faire l'un de ces lieux où se tiennent les grandes conversations entre auteurs du monde et donc développer, retravailler l'invitation d'auteurs étrangers, notamment européens parce que c'est une scène particulière et que Lyon est l'une des possibles capitales culturelles en Europe — je dis cela dans un sens non institutionnel mais de par la nature cosmopolite de la culture lyonnaise. Et d'autre part, travailler autour de nouveaux partenariats avec les autres lieux qui dans le monde.

Vous parliez de rayonnement international, comment le faire coîncider avec le rayonnement régional d'une institution comme la Villa Gillet et d'Assises qui sont bien ancrées dans la vie régionale ?
C'est une question de complémentarité. Et c'est tout l'intérêt de travailler avec ce territoire incroyablement riche qui a la réputation d'être une terre de librairies, de culture, où beaucoup de choses sont possibles. Mon arrivée à Lyon m'a confirmé cela mais j'ai pu aussi constater la grande capacité des différentes structures culturelles de ce territoire à travailler ensemble. C'est une vraie découverte et une vraie réjouissance pour moi que de voir ces relations anciennement établies entre des structures de branches aussi diverses que le spectacle vivant, la danse, le muséal, la littérature. Pouvoir travailler ainsi de manière transversale est absolument génial et très différent de certains des écosystèmes littéraires dans lesquels j'ai pu évoluer. C'est un terrain extrêmement fertile.

Effectivement les Assises ont rayonné sur tout le territoire puisqu'on travaille avec énormément de librairies, d'écoles, collèges, lycées, universités, bibliothèques. Aucun de nos auteurs ne vient seulement à la Villa Gillet. C'est là qu'agit cette complémentarité car c'est magnifique de pouvoir inviter un écrivain à ce type d'expérience. On ne l'invite pas pour un échange d'une heure mais un séjour de trois jours durant lequel il a un programme extrêmement dense et est amené à entrer dans notre territoire. Inversement, le territoire benéficie de son apport à lui, spécifique, puisque venant d'ailleurs, avec peut-être une plus grande curiosité ou une manière différente de découvrir ce territoire que ne l'aurait un écrivain français.

Vous êtes arrivée en novembre avec un programme déjà en grande partie établi pour cette édition des Assises, qui tombent en pleine période de crise sanitaire, avec donc la nécessité de "réinventer", puisque c'est le mot du moment, le festival... La plupart des événements culturels ont été annulés : quand avez-vous pris la décision de ne pas vous aussi jeter l'éponge pour cette édition mais au contraire de la repenser totalement ?
C'est une excelllente question, car certains jours, je me demande si je n'ai pas passé plus de temps en confinement que de jours de travail réel à Lyon, j'étais fraîchement arrivée lorsque le sol s'est dérobé sous nos pieds. C'est une décision que nous avons prise à la fois très vite et lentement.

Vite parce que comme pour toutes les structures culturelles, s'est posée immédiatement la question de savoir que dire à notre public, ne pas le laisser dans l'illusion et ensuite comment travailler. Se demander si on met l'ensemble de notre petite équipe de huit salariés permanents en chômage technique. En sachant que si on continue, il faut l'assumer aussi. C'est une décision non-neutre, celle de garder toute une équipe au travail, un travail extrêmement intense de sollicitations des énergies de tous nos partenaires, éditeurs, librairies, scolaires. Cette décision, il a fallu la prendre très vite parce qu'on ne pouvait pas se tromper.

Et très lentement puisque nous avons passé les trois semaines qui ont suivi l'annonce du confinement à nous interroger quotidiennement sur les formes que nous devions, que nous pouvions, donner à ce projet puisque le contexte changeait chaque jour et que là encore nous avions un sentiment de responsabilité vis-à-vis du public et de nos partenaires.

Pour la petite histoire certaines choses nous ont poussés dans cette direction, notamment lorsque le premier jour du confinement, dans les bureaux de la Villa, nous avons reçu des coups de fil émanant de huit des quarante établissements scolaires avec lesquels nous préparons les Assises tout au long de l'année, nous demandant si nous allions continuer à travailler avec l'école. Ç'a été un signal très fort au cœur de la débandade, qui nous disait que le projet était tellement engagé, que ces classes avaient tant travaillé, qu'on ne pouvait pas s'arrêter. Et quand on veut se donner pour mission d'être un lieu de l'écrivain dans la cité, on ne peut pas faire silence dans un tel moment d'incertitude pour la société.

D'où ce choix d'aller vers une formule qui n'est évidemment pas celle prévue ou relevant d'une grande expertise de notre part, le numérique n'étant pas notre spécialité, mais qui serait la plus accessible à tous et continuerait de tenir l'engagement d'un lieu d'interface entre l'auteur et le public. Il a fallu réarticuler le programme, le réécrire considérablement. J'ai hérité d'un programme qui avait été écrit avec un an d'anticipation, ce qui est la condition pour inviter de grands écrivains étrangers. Il a fallu le repenser, le réduire autour du thème qui est devenu celui de cette édition : "Le temps de l'incertitude".

En la matière, comment avez-vous construit sa cohérence eu égard à ces contraintes et aux questions du moment, sans en faire ni les Assises du Covid-19, ni un événement hors-sol par rapport à cette question ?
Effectivement ce ne sont pas les Assises du Covid ou du confinement et nous avons eu de la chance malgré tout que le calendrier nous ait donné un temps de réflexion que d'autres collègues n'ont pas eu. Avec une échéance en mai, cela nous a laissé un peu de temps pour réfléchir à cette question. Et à nous demander quelle était la meilleure manière de travailler avec les auteurs. Notre priorité était de maintenir la conversation avec eux à un moment où tout le reste faisait silence. Au fur et à mesure que nous avançions dans notre travail nous étions submergés d'annonces en cascade d'annulations, de fermetures qui ont effrayé l'ensemble du monde de la culture, à peine animé dans les premières semaines par quelques journaux de confinement et autres témoignages qui ne relevaient pas du tout de la réflexion artistique ou créative mais étaient de l'ordre du saisissement.

Nous avons eu le luxe de pouvoir réflechir à ça et le dépasser en allant vers quelque chose qui corresponde davantage à notre métier : faire entendre et mettre en scène la parole des écrivains et les inviter à réfléchir avec nous à ce temps de l'incertitude.

Le choix de ce thème étant une manière de ne pas les inviter à parler de crise ou de catastrophe, de ne pas s'aventurer, parce que c'était trop tôt, sur l'après, mais de nous porter vraiment sur le temps d'aujourd'hui. Et comment eux, en tant qu'écrivains de fiction spécialistes des interrogations sur les narrations qui structurent nos existences, pouvaient réfléchir à l'incertitude, à la levée des certitudes que nous avons vécue ces dernières semaines.

Une fois qu'on a eu ce fil directeur, on a tout réarticulé. Nous avons puisé dans le programme ce qui existait déjà et tenté de faire le lien entre ces thèmes et les thèmes de leur livres, autour de "l'écrivain comme enquêteur", "regarder et écrire sur l'autre", du "huis-clos", autant de thèmes qui sont le b.a.-ba de la fiction. Il nous a suffi de remettre cela en lumière pour axer la structure de cette édition.

Pourquoi avoir choisi d'assigner chaque journée à une thématique et de rassembler sous cette bannière les différents modules que l'on a l'habitude de voir aux Assises ?
Les programmes qu'on a pu connatîre étaient plus denses en termes de thèmes abordés en une journée et il était très important que nous soyons réalistes et modestes parce nous avons conscience aussi que l'expérience que l'on peut vivre au moyen du numérique n'est pas du tout la même que lorsque l'on reste et circule plusieurs heures dans un lieu. En recentrant le programme il était aussi important de ne pas en faire trop et de rendre les choses plus lisibles.

Malgré tout, on a eu beau resserrer le nombre d'écrivains, de thèmes, les formats, afin de rendre les choses les plus réalisables et plus accessibles pour tous, nous avons quand même un programme extrêmement dense. En réalité, tout ce que nous présentons a toujours été présent dans la formule des Assises mais n'était peut-être pas raconté comme tel. Il y a donc un effet de renarrativisation d'objets qui étaient déjà là et de partenariats préexistants. La réécriture numérique du festival a permis de les mettre sous les yeux du public d'une autre manière.

C'est l'un des aspects positifs de cette conversion au numérique à laquelle nous avons été amenés de force que de pouvoir expérimenter de nouveaux formats. Ce qui aura probablement des suites à l'avenir pour tous les lieux culturels qui ont été contraints à ce genre d'adaptation. C'était un peu un horizon commun à tous mais pas forcément une première priorité.

Comment les auteurs se sont-ils prêtés ou non au jeu de ces conditions différentes ?
Ça n'est évidemment facile pour personne dans une branche de la culture qui a surtout la culture du papier et de la présence physique. Nous en avons demandé beaucoup aux auteurs mais pas seulement : à nos modérateurs aussi, à tous ceux qui sont impliqués dans l'organisation d'une rencontre littéraire. Mais je dois dire qu'il y a eu beaucoup de bonnes volontés.

Les auteurs étaient heureux de pouvoir continuer cette aventure, de travailler, de s'exprimer et surtout de trouver un canal pour le faire. Ça n'a pas été sans lourdeur technique mais toute l'équipe de la Villa s'est mobilisée pour trouver un cadre dans lequel ces conversations pouvaient se tenir de la manière la plus rassurante possible.

On sait par ailleurs que certains auteurs ont quand même cette culture-là puisque nous avions ces dernières semaines Pierre Ducrozet en résidence à distance, qui communiquait avec des classes de collégiens sur Skype.

Vous parliez de l'impact de cette édition sur la suite : de quelle manière cette édition des Assises peut constituer une sorte de laboratoire pour la suite à donner aux activités de la Villa Gillet ?
D'abord, comme toute personne nouvellement arrivée et héritant d'un festival aussi beau que les Assises du Roman, j'avais et ai toujours pour projet de le repenser en en développant certains aspects et en en modifiant certains autres. Avec notamment un premier effort pour renouveler le vivier d'écrivains avec lesquels nous travaillons puisque la Villa a su au fil des années donner voix à beaucoup de grands noms qui continuent d'être des alliés et que nous continuons d'inviter. Mais il s'agit aussi de trouver aujourd'hui les écrivains qui dans cinq ans, dans dix ans, écriront les grands livres de demain. Ensuite, renouveler les formats. Un festival, y compris les plus grands, au bout d'un moment se fige. Les formules qui marchent finissent immanquablement par se répéter, devenir traditionnelles. Et c'est le privilège d'un directeur arrivant que de dire "cette formule est belle mais on va la changer un peu". Assouplir les formats, repartir dans une phase plus expérimentale, qui peut amener à des choses moins certaines, moins abouties mais plus souples et avec davantage de marge d'inventivité et de création.

Donc, tout en n'abandonnant pas totalement la formule avec trois écrivains et des cabines de traducteurs, penser du spectacle vivant, davantage de lectures d'acteurs, d'ateliers plus participatifs. Ensuite, j'espère que les espoirs qui naissent aujourd'hui seront un peu pérennes. Nul ne sait aujourd'hui ce qu'il en sera de l'automne ou du printemps prochain. Mais je dirais que nous ne sommes pas les seuls à avoir été poussés vers une réflexion sur la manière dont nous pouvions travailler, avec des captations audio ou vidéo de qualité et la manière de travailler à distance. Pour nous c'est très important dans la mesure où nos écrivains viennent du monde entier.

Le fait de pouvoir travailler en numérique peut nous permettre de développer des invitations qui ne seraient pas possible dans un évenement uniquement présentiel. Vous verrez notamment qu'on a pas mal d'auteurs chinois cette année. Ce sont des auteurs qu'il est toujours compliqué de faire venir. Là, parce qu'on est sur autre chose : des textes, des entretiens vidéos, on est passé d'un auteur prévu initialement à quatre. De même, on a pu associer au programme l'intervention de l'écrivain israëlien Etgar Keret qui se déplace peu, ou Hisham Matar, un écrivain libyen vivant entre Londres et les USA, difficile à programmer. Là on a pu avoir un échange entre Hisham Matar et François Hartog sur l'incertitude qui est absolument magnifique. On peut donc aller vers ce genre de format mais aussi d'autres manières d'accéder à de plus larges publics.

Vous mesurez malgré-tout l'importance de ce qui fait l'essence d'un festival, à savoir, la rencontre, la chair, le contact avec les auteurs ?
Bien entendu, c'est pour ça que cette édition est très particulière et liée à son contexte. Et qu'il est absolument certain que nous retournerons à du présentiel dès que possible. C'est aussi la raison pour laquelle nous avons pris le parti de présenter la plateforme du festival comme une deuxième Villa Gillet, virtuelle. Une formule qui sous-entend que dès que nous pourrons revenir à la première, nous y reviendrons.

Je dois dire aussi que, comme tous les directeurs, je m'interroge sur les formes que prendra la rentrée culturelle, et qu'à la Villa nous aurons en 2020-21 une année qui sera faite des deux grands rendez-vous que sont Mode d'Emploi à la mi-novembre et les Assises en mai 2021 mais que nous prévoyons dès maintenant d'intégrer une espèce de troisième axe qui prenne acte de ce bouleversement dans les formes possibles d'accès à la culture : en proposant des rendez-vous extrêmement souples, à cinq, dix, quinze sous forme d'ateliers de lecture à voix haute, d'écriture et d'éloquence. Des choses extrêmement modestes en cohérence avec la modestie avec laquelle repartira l'ensemble du milieu culturel.

Vous avez écrit un ouvrage baptisé, Fictions de l’après : J. M. Coetzee, I. Kertész, W. G. Sebald, Temps et contretemps de la conscience historique, sur la littérature, les poétiques et les théories de l'après. On ne peut pas ne pas vous poser la question de comment – toute comparaison avec l'expérience de ces écrivains mise à part – vous pensez que la littérature peut et doit se saisir de cette crise.
Effectivement, l'ironie de la situation ne vous aura pas échappée. J'ai étudié cette question pendant pas mal d'années, consacré une thèse qui est devenue un livre à cette question de l'après. Mais bien sûr, comme vous le soulignez, il faut préciser que les auteurs sur lesquels j'ai travaillé réfléchissaient à des bouleversements politiques et historiques aux conséquences bien plus grandes et qu'il faut les replacer dans un contexte de réflexion sur le vécu de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah pour Sebald, sur l'expérience concentrationnaire et totalitaire dans la Hongrie des années les plus sombres pour Kertész et sur les conséquences d'un colonialisme allant jusqu'à l'Apartheid pour Coetzee.

La crise que nous vivons n'a rien de la violence politique qui a caractérisé les écrits de ces trois auteurs puisqu'elle n'est pas le fait de l'Homme. Maintenant, ce qui m'a toujours intéressé en tant que lectrice et chercheuse, c'est leur manière de placer le récit dans un cadre et de le construire par rapport à ce cadre. Et de penser à travers le récit, la fiction mais aussi l'essai, les mouvements dans les perceptions historiques et philosophiques en train de se faire dans la société.

L'écrivain est, je l'ai dit, un des grands spécialistes de la levée des certitudes mais aussi un expert de la manipulation du temps et le mieux placé pour penser la manière dont s'articule le présent avec le passé qui nous détermine et l'horizon vers lequel il nous amène. Cet horizon, aujourd'hui, nous le regardons avec un très grand effroi. Mais l'écrivain, lui, sait que toute histoire a une fin et que cet après est quelque chose qui se construit. Il y a beaucoup de fiction de l'après, toute fiction même se place après quelque chose et invite le lecteur à réfléchir au contexte dans laquelle elle est écrite.

Je pense que les écrivains d'aujourd'hui vont continuer de digérer ce qui se passe aujourd'hui. Vous vous souvenez qu'après le 11 septembre, il y a eu beaucoup de romans sur cet événement, comme il y aura des romans post-crise. Mais ce n'est pas toujours là que l'on trouve les choses les plus pertinentes et les plus utiles. Il y en aura peut-être de très belles mais c'est parfois ailleurs, chez les écrivains qui ont réfléchi à des choses similaires sans connaître la crise que nous avons vécu, que l'on trouvera des textes qui nous seront utiles pour penser cette crise.

C'est une réponse un peu multiple à votre question mais c'est une question très intéressante qui en amène une autre : combien de temps allons-nous réfléchir à l'après et à demain et à quel moment allons-nous pouvoir resserrer notre questionnement et poser des questions plus précises ? Pour moi, une des questions est celle des différentes temporalités qui structurent nos existences individuelles et politiques. Actuellement on est dans le temps de "comment je vais gérer ma semaine ?", "qu'est-ce que je fais le 11 mai ? Pour mes vacances ? Et comment va se passer la rentrée ?". Et ce temps là est mis en permanence en perspective avec le temps très long des grandes interrogations sur la refondation d'une société nouvelle et d'un nouveau rapport à la nature. Il va y avoir une réflexion intéressante à mener sur la concurrence de ces différentes temporalités.

Après une question pour la chercheuse, une question pour la directrice d'institution : comment voyez-vous depuis la Villa Gillet, l'avenir du monde du livre et des lettres, des éditeurs et des auteurs dont on sait qu'ils sont dans des situations extrêmement périlleuses et dont on parle trop peu ? Quelle visions et quelles craintes avez-vous pour la suite ?
C'est une question à laquelle je ne suis peut-être pas la mieux placée pour répondre précisément. Tout ce que chacun de nous peut faire c'est donner ses impressions. Évidemment, ce que nous voyons autour de nous à la Villa ce sont des écrivains, des traducteurs, des libraires, des structures culturelles de tous ordres et des éditeurs, tous complètement assommés par la crise. Au sens où leur vie professionnelle s'est arrêtée d'un coup, d'une manière inattendue et pour une période qui a déjà duré plus de deux mois, soit un sixième de l'année.

Pour chacun d'entre eux, ça veut dire une perte considérable de revenus qu'il sera impossible de rattraper. Ça veut dire une fragilisation de plus dans un secteur déjà ultra-vulnérable. Ça veut dire aussi un contre-coup plus durable, parce que le ralentissement va durer au-delà, sous l'effet d'une réaction en chaîne. Les librairies continueront d'avoir du mal à tourner, les écrivains d'avoir du mal à obtenir rémunération, les traducteurs d'avoir du mal à obtenir des contrats pendant des mois. L'ensemble de la chaîne est dans un état d'une très grande vulnérabilité actuellement et jusqu'à au moins l'automne.

Je dirais que ce phénomène est particulièrement aigu dans le domaine du livre où tout tient à des individus. Une aventure éditoriale c'est une aventure toute petite, entre un auteur, un éditeur, éventuellement un traducteur. C'est parce que l'auteur croit en son éditeur et que l'éditeur croit en son auteur que quelque chose arrive qui s'appelle un livre et c'est ensuite parce qu'un libraire sait le le lire et le vendre que le livre arrive jusqu'au public. Ces individus ne sont pas si nombreux et si l'un d'eux manque dans la chaîne ou si quelques-uns sont vulnérables et touchés par la crise, on perd des pans entiers de ce qui fait le monde littéraire. Un petit éditeur qui tient parce qu'il a publié par passion une dizaine de titres qui ont un peu marché dans une année risque de se retrouver en septembre dans une position extrêmement difficile puisqu'il lui manquera une grande partie de ses auteurs et face à la vague de la rentrée littéraire 2020, il va être extrêmement fragilisé.

En tant que directrice d'institution ce que je peux faire face à ça, c'est essayer de comprendre le plus précisément possible le fonctionnement de l'ensemble des facteurs et comprendre au mieux comment nous pouvons continuer à travailler avec ces individus de la façon la plus pertinente possible à la rentrée. C'est à dire ne pas faire, comme avant, la promotion de tel ou tel livre mais de réfléchir avec eux à la meilleure façon de montrer leur travail et d'y contribuer.

Quand nous utilisons cette belle formule : "nous maintenons la conversation avec les auteurs", c'est une manière élégante de dire aussi que nous maintenons la rémunération des auteurs. Cette conversation est un moyen de les rémunérer et c'est en la maintenant à tout prix qu'on va pouvoir contribuer à alimenter la machine des tous petits cachets. Pour résumer la réponse à votre question, et vous devez le savoir : la catastrophe est intégrale.

Assises Internationales du Roman
Sur villagillet.net du lundi 11 au dimanche 17 mai

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Mercredi 28 mai 2008 Pour sa deuxième édition, les Assises Internationales du Roman se dérouleront du 26 mai au 1er juin avec près de 90 écrivains et critiques venus des quatre coins de la planète pour décortiquer les enjeux de l'art romanesque. Un rendez-vous...
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