Des réalisateurs qui ont la carte

Christophe Chabert | Mardi 25 juin 2013

Photo : Emmanuel Carrère dans "Retour à Kotelnitch"


En 2013, la SRF (Société des Réalisateurs de Films) ne s'offre pas qu'un combat épique en son sein, terminé par une prise de pouvoir des cinéastes ayant choisi de s'opposer radicalement à la nouvelle convention collective fixant la rémunération des techniciens de cinéma. Elle a aussi quelques idées plus festives comme cette Carte blanche qui se déroulera au Comœdia du 3 au 7 juillet, où les membres de la SRF présenteront des doubles programmes constitués d'un court et d'un long métrage, certains classiques, d'autres en avant-première.

Rayon reprises, trois films incontournables : le premier long de Jacques Rozier, Adieu Philippine, un des trois points culminants — avec La Peau douce et Le Mépris — d'une Nouvelle Vague arrivée à maturité ;  un Kore-eda des débuts, devenu très rare, Maborosi ; et surtout l'exceptionnel documentaire d'Emmanuel Carrère Retour à Kotelnitch, projet unique dont l'origine est un reportage télé (Le Soldat perdu) et l'aboutissement la déflagration littéraire qu'est Un roman russe. Au milieu de cette trilogie qui ne dit pas son nom, Kotelnitch est une œuvre introspective et mystérieuse, où le désir de faire surgir le romanesque en provoquant la réalité se retourne contre l'auteur et le remet à sa place de témoin médusé face à l'impensable. Ça a l'air théorique mais à l'écran, ce n'est que vie débordante, dérive alcoolisée et visions d'une Russie peuplée de fantômes.

Pour ce qui est des exclusivités à venir, on notera deux films attendus : le nouveau Yolande Moreau, Henri, et l'association prometteuse entre Emmanuelle Bercot, derrière la caméra, et Catherine Deneuve pour Elle s'en va, road movie tourné (en partie) dans la région, que Rhône-Alpes Cinéma a choisi pour sa carte blanche et qu'Eric Guirado viendra présenter aux spectateurs.

Carte blanche à la SRF
Au Comoedia, du 3 au 7 juillet

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Emmanuel Carrère, de retour pour “Retour à Kotelnitch”

ECRANS | Si vous avez manqué la présence de l’écrivain, scénariste et cinéaste Emmanuel Carrère à l’occasion de son passage lors de La Fête du Livre de Bron, l’institut Lumière (...)

Vincent Raymond | Mardi 8 mars 2016

Emmanuel Carrère, de retour pour “Retour à Kotelnitch”

Si vous avez manqué la présence de l’écrivain, scénariste et cinéaste Emmanuel Carrère à l’occasion de son passage lors de La Fête du Livre de Bron, l’institut Lumière vous offre une séance de rattrapage avec la projection de son documentaire Retour à Kotelnitch (2004), suivie d’une rencontre. Ce qui ressemble à un bégaiement de l’Histoire constitue à la vérité une très adroite et singulière mise en abyme : son film étant lui-même issu de pèlerinages successifs en terres russes dans la petite ville de Kotelnitch, où Carrère avait à l’origine effectué un reportage pour Envoyé Spécial. S’attachant aux lieux et à ses interlocuteurs, sans doute travaillé par ses origines (il est, comme chacun le sait, d’ascendance géorgienne), le cinéaste avait ressenti le besoin de marquer de nouvelles étapes ; de susciter des confidences supplémentaires, pensait-il. En réalité, chacun de ses voyages l’a entraîné dans une spirale se resserrant inexorablement autour de sa propre personne et conduit à poursuivre un cycle de récits introspectifs : Un roman russe (2007), conséquence et approfondissement littéraire de Kotelnitch ; Limon

Continuer à lire

Emmanuel Carrère, profane en son Royaume

CONNAITRE | Avec "Le Royaume", Emmanuel Carrère mène une double enquête savamment intriquée, sur sa «crise de foi» et sur les premiers chrétiens, prolongeant de manière virtuose le jeu de poupées russes qu’est devenue son œuvre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 octobre 2014

Emmanuel Carrère, profane en son Royaume

630 pages sur l’histoire des premiers chrétiens… Après avoir relaté la vie de l’auteur illuminé Edouard Limonov, de la bohème branchée parisienne aux camps de redressement russes sous Poutine, Emmanuel Carrère semble effectuer dans Le Royaume un spectaculaire grand écart. Sauf que son œuvre est devenue, depuis ce tournant décisif qu’était L’Adversaire, où il se confrontait littérairement et littéralement à l’affaire Jean-Claude Romand, un labyrinthe dans lequel chaque livre entre en écho avec le précédent, quand il n’en est pas le prolongement naturel ou, c’est presque pareil, la réponse contradictoire. Le Royaume, justement, trouve sa source dans les années qui précèdent la rédaction dudit Adversaire : moment de dépression lié à un mariage qui prend l’eau, panne d’inspiration et, dans une continuité logique que Nietzsche aurait appréciée, conversion soudaine et absolue au christianisme. Époque oubliée par Carrère dont les traces — des cahiers où il se livre à une exégèse des Évangiles — ressurgissent par un de ces hasards

Continuer à lire

10 rencontres littéraires à ne pas manquer

CONNAITRE | Héros de la rentrée romanesque ou mythes vivants de l'écriture, fut-elle littéraire ou graphique, ces auteurs ont toute leur place dans une "bibliothèque idéale". Ils passeront par ici dans les semaines qui viennent.

Benjamin Mialot | Mardi 30 septembre 2014

10 rencontres littéraires à ne pas manquer

Emmanuel Carrère Avec Le Royaume, imposant volume de 600 pages où il mène une double enquête sur la «crise de foi» qui l’a transformé en croyant fervent pendant deux brèves années et sur les premiers chrétiens, l’auteur de L’Adversaire poursuit son impressionnante exploration des "autres vies que la sienne". Ici, le vertige saisit le lecteur devant l’imbrication virtuose entre les questions que l’homme et le romancier se posent et la tentative de ramener la mythologie chrétienne à son point le plus profane : une secte d’évangélistes traversée par des luttes intestines, des enjeux de pouvoir et le désir d’écrire à plusieurs mains le roman du Christ ressuscité. Christophe Chabert Le 9 octobre à PassagesLe 27 novembre à Lucioles à Vienne    

Continuer à lire

Adèle avant Adèle

ECRANS | Depuis ses débuts, Abdellatif Kechiche inscrit son cinéma dans une lignée très française, dont il s’émancipe peu à peu. La Vie d’Adèle, comme ses précédents films, ne fait pas exception à la règle. Démonstration avec quatre films emblématiques. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 7 octobre 2013

Adèle avant Adèle

1935 : Toni (Jean Renoir) Comme souvent en France, tout part de Jean Renoir. Et notamment de Toni qui, bien avant le néo-réalisme italien et la Nouvelle Vague, s’aventure hors des studios et exploite les décors naturels aux alentours de Martigues pour faire entrer le soleil du midi dans ce drame inspiré d’un fait-divers. Même s’il filme le Nord dans La Vie d’Adèle, Kechiche choisit aussi de privilégier la lumière plutôt que la grisaille, comme dans ce premier baiser magnifique sur un banc, où les lèvres des deux comédiennes semblent embrasées par les rayons du soleil. Surtout, Renoir cherche avant tout à saisir une vérité chez les immigrés italiens de son film, eux qui étaient, à l’époque, les marginaux de la société française. Kechiche avait fait de même avec les immigrés maghrébins et leurs enfants dans L’Esquive et La Graine et le Mulet ; ici, c’est une autre marge, celle de l’homosexualité féminine, qu’il essaie de dépeindre avec un maximum de crédibilité et d’honnêteté. 1963 : Adieu Ph

Continuer à lire

Les Revenants

ECRANS | Fabrice Gobert Studio Canal Vidéo

Christophe Chabert | Jeudi 3 janvier 2013

Les Revenants

Lors de sa diffusion en décembre, Les Revenants a provoqué un véritable raz-de-marée critique, suivi d’excellentes audiences sur Canal +. On y entendait sans cesse le même refrain : enfin, la série télé française n’a plus à rougir de la comparaison avec les Américains. Au lieu d’inspirer confiance, cela redoublait au contraire notre scepticisme. Car cela fait bientôt cinq ans qu’on entend cette chanson, notamment sur toutes les «créations originales» de Canal + ; or, d’Engrenages à Mafiosa, de Braquo à Kaboul Kitchen, les séries souffraient toujours des mêmes maux, dénoncés depuis belle lurette par ceux qui n’ont pas comme unique référence la toute puissante HBO, à savoir un manque hallucinant de quotidienneté dans le dialogue, une représentation stéréotypée des «métiers» (au premier rang desquels les flics, mais aussi les médecins, les juges, les hommes politiques, etc) et une audace qui se limite à mettre de la violence et du cul partout, comme si c’était cela qui avait fait l’originalité des Soprano, de Six feet under ou de The Shield (pour ne citer que les séries «historiques»). Revenons aux

Continuer à lire

Entretien avec Emmanuel Carrère

CONNAITRE | Pourquoi vous êtes-vous mis à écrire à la première personne avec L’Adversaire (paru en 2000) ?Emmanuel Carrère : L’Adversaire est un livre que j’ai mis (...)

Nadja Pobel | Dimanche 11 décembre 2011

Entretien avec Emmanuel Carrère

Pourquoi vous êtes-vous mis à écrire à la première personne avec L’Adversaire (paru en 2000) ?Emmanuel Carrère : L’Adversaire est un livre que j’ai mis longtemps à écrire ; le fait divers est survenu en 1993 et le livre est sorti en 2000. J’ai essayé de l’écrire de toutes sortes de façons à la troisième personne comme j’avais toujours écrit auparavant, ça ne m’était jamais venu à l’esprit d’écrire à la première personne. Ce n’était même pas quelque chose que j’avais écarté après considération mais vraiment ça ne me venait pas à l’esprit. Et après avoir essayé de toutes sortes de manières différentes, j’ai abandonné ce récit avec un certain soulagement ; je m’éloignais de cette terrible affaire. J’ai alors eu envie d’écrire pour moi, à usage personnel, un mémo de cette histoire, les rencontres faites, le procès... Je le faisais à la première personne et je me suis aperçu que ça devenait le livre que j’avais été incapable d’écrire pendant des années. Pour le moment, j’ai du mal à envisager d’écrire autrement. Il y a une espèce de bascule qui s’est opérée à ce moment-là et je suis toujours dans cet usage qui m’est désormais

Continuer à lire

Carrère à cœur ouvert

CONNAITRE | Depuis plus de dix ans et son Adversaire mémorable, Emmanuel Carrère écrit à la première personne. Pas par exhibitionnisme mais par souci de véracité, parce que c’est sa façon d’être écrivain. Questions sur cette introspection qui a ouvert au monde l’un des plus grands auteurs français couronné le mois dernier par le Prix Renaudot pour Limonov. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 2 décembre 2011

Carrère à cœur ouvert

Dans une lettre de Jean-Claude Romand qu’Emmanuel Carrère publie à la fin de L’Adversaire, le meurtrier lui écrit : «Il est cruel de penser que si j’avais eu accès à ce "je" et par conséquent au "tu" et au "nous", j’aurais pu leur dire tout ce que j’avais à leur dire [à sa famille qu’il a abattue] sans que la violence rende la suite du dialogue impossible». Quand on lui remémore cet extrait, Emmanuel Carrère s’étonne que cette phrase ait été énoncée si clairement. Elle est d’une limpidité qui, rétrospectivement, éclaire de manière très forte son œuvre. Entre le fait divers survenu en 1993 et la parution de L’Adversaire s’écoulent sept ans durant lesquels il cherche en vain une façon de dire cet effroyable récit et rédige même son dernier roman de fiction paru à ce jour, La Classe de neige. «J’ai tenté d’écrire L’Adversaire à la troisième personne, dit-il, il ne m’était jamais venu à l’esprit de le faire autrement mais après avoir essayé des manières différentes, j’ai abandonné ce récit avec un certain soulagement ; je m’éloignais de cette terrible affaire. J’ai alors eu envie d’écrire pour moi un mémo de cette histoire, l

Continuer à lire

Emmanuel Carrère

CONNAITRE | "Limonov" P.O.L.

Nadja Pobel | Mardi 13 septembre 2011

Emmanuel Carrère

Après deux romans infiniment personnels - même si le dernier était ouvert à d’autres vies que la sienne -, il y avait une pointe de crainte à voir Emmanuel Carrère se dissoudre dans la biographie qu’il signe en cette rentrée de l’écrivain russe Edouard Limonov. Dès l’entame de son ouvrage, Carrère est là. Via le «je» qu’il a souvent employé, via son ton d’enquêteur et de journaliste. Octobre 2006, pour un magazine, il doit aller recueillir des témoignages de personnes qui ont connu Anna Politovskaïa qui vient d’être assassinée. Carrère a les deux pieds dans le réel. Par un hasard qui n’en est peut-être pas un, et puisqu’il est à Moscou, il se rend aux cérémonies de commémorations du 4e anniversaire du massacre de l’école de Beslan et y croise Edouard Limonov. La vie de Carrère est ainsi faite que les événements viennent à lui pour lui soumettre un sujet de bouquin (l’affaire Roman, le tsunami au Sri Lanka…) à moins, plus vraisemblablement que ce ne soit là son premier talent : faire œuvre de littérature de ce qui advient. D’ailleurs, il est bien question de prétexte à matière pour un récit et non de souci de véracité, car, comme le dit Carrère lui-même dans une

Continuer à lire

Vie des hommes infâmes

CONNAITRE | Livres / Avec D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère poursuit un «feuilleton de soi» en forme de poupées russes, où les récits s’imbriquent les uns dans les autres en changeant de média et de format. Mais ce tour de lui-même devient ici un pas de géant vers l’autre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 19 mars 2009

Vie des hommes infâmes

En dix ans, Emmanuel Carrère est devenu un des plus grands écrivains français. C’est d’autant plus étonnant que durant cette période, ses ouvrages se sont éloignés de l’obsession littéraire pour fureter entre le journalisme, le récit de soi et la partie écrite d’un grand récit multi-supports. D’autres vies que la mienne, fulgurant nouveau livre, poursuit ce feuilleton dont Carrère est le héros torturé, commencé avec L’Adversaire, puis poursuivi au cinéma avec Retour à Kotelnitch et enfin à travers ce sublime et terrible texte qu’était Un roman russe. Carrère y romance encore sa vie, œuvrant en scénariste traçant des perspectives dans son existence, ou en monteur quand il choisit de coller dans le même récit un tsunami au Sri-Lanka et la mort de sa belle-sœur. Cette manière d’intercaler des événements publics (le tournage puis la sortie de son premier long-métrage de fiction, La Moustache) avec leur décorum privé, de superposer vie artistique et vie intime, relève chez l’auteur d’un voyeurisme trompeur. À la manière d’un Chabrol, il nous force à regarder un événement pour mieux nous intéresser ensuite à celui qui, en apparence anecdotique, est en fait le véritable enjeu du récit.

Continuer à lire

JACQUES ROZIER

ECRANS | Intégrale Potemkine

Christophe Chabert | Jeudi 4 décembre 2008

JACQUES ROZIER

Miracle ! Cette édition magnifique et quasi-complète (ne manque que son dernier film, plus ou moins terminé et jamais vraiment présenté au public) regroupe l’œuvre immense et méconnue de Jacques Rozier. Sa carrière commence en même temps que la Nouvelle Vague, en 1959, par le déjà remarquable Adieu Philippine, et s’échoue quelque part en 1986 avec un véritable coup d’éclat, Maine Océan. Entre les deux, il réalise dans la douleur Du Côté d’Orouët (1973) et, avec plus de confort, Les Naufragés de l’île de la tortue (1976). Ce que Rozier invente, c’est un cinéma de la durée où des séquences quasi-improvisées finissent par s’intégrer dans une structure loin d’être laissée au hasard. Ses personnages sont toujours en vacances, et l’omniprésence de l’eau (jusqu’aux titres des films) dit à quel point ce cinéma-là s’écoule comme le temps qui passe, alternant moments creux (la première heure de Du Côté d’Orouët ou l’éblouissante séquence finale de Maine Océan) et moments forts. La liste est longue, mais on citera, entre autres passages impérissables et hilarants, la scène des anguilles de Du Côté d’Orouët, le dialogue au lit au début des Na

Continuer à lire