Le blues des intermittents

Fatigués d’être pris pour cible et constamment attaqués, les intermittents du spectacle (artistes et techniciens) haussent le ton au moment où leur régime est renégocié à la baisse. Et proposent de repenser ce modèle perfectible mais néanmoins capital pour ce qu’il est coutume d’appeler « l’exception culturelle française ». Aurélien Martinez

Manifestation, interruption du JT de France 2, perturbation de réunion politique... : depuis quelques semaines, les intermittents du spectacle sont revenus sur le devant de la scène médiatique. La mobilisation est nationale, avec des actions prévues en marge des grands événements culturels des prochaines semaines (comme le vendredi 25 avril au Printemps de Bourges).

À Grenoble, on s’organise aussi, au sein d’un collectif dont on a rencontré quelques membres jeudi 17 avril à la Bobine. Leur but : « informer et agir ». Niveau information, le boulot est immense, tant le régime des intermittents peut être difficile à comprendre de l’extérieur, du fait notamment des coups qu’il se prend sans cesse en pleine poire – la Cour des comptes l’a souvent présenté comme « trop favorable » (même si elle semble avoir récemment mis de l’eau dans son vin), et le Medef a carrément exprimé sa volonté de le voir disparaître en alignant l'assurance chômage des intermittents du spectacle (et des intérimaires) sur le droit commun.

Besoin d’explications

Alexandre Lamothe, salarié à la Bobine et engagé dans le mouvement : « Ce qui est frappant quand on va regarder des articles sur le site du Figaro ou de L’Express, c’est la violence des commentaires : "c’est des privilégiés", "ils font des trucs pour leur plaisir", "de toute façon ils ne font que 507 heures par an"... Du coup, ça demande de l’explication. » OK, on s’y colle rapidement ! Créé à l’origine en 1936 pour les métiers du cinéma, ce régime dérogatoire (mais inscrit au sein du régime général – il n’y a pas de caisse spécifique pour les intermittents) vise à instaurer une sorte de CDD d’usage pour les salariés alternant des périodes d’emploi (le temps d’un festival, d’une création...) et de non-emploi (le travail en amont d’un spectacle, d’un concert...).

« Comme je dis toujours, on peut comparer l’intermittent du spectacle au militaire. Le militaire, son boulot c’est quoi ? C’est de faire la guerre. Or, la plupart du temps, qu’est-ce qu’il fait ? Tout comme nous autres, il répète sa guerre ! Sauf que lui, il a de la chance, personne ne remet en cause la rémunération de ses répétitions. » Telle est l’analyse originale du chanteur Didier Super qui résume bien la question. Aujourd’hui, on chiffre le nombre d’intermittents indemnisés aux alentours de 100 000.

Qui décide quoi ?

Le régime des intermittents est géré par l’Unédic, association regroupant divers partenaires sociaux (le Medef, la CFDT, la CGT...). D’où l’idée que chaque nouvel accord sur l’assurance chômage soit scruté à la loupe, comme celui signé le 22 mars dernier et aujourd’hui au cœur des débats. Un accord qui aurait pu être une bonne nouvelle – les annexes 8 (pour les techniciens) et 10 (pour les artistes) sont maintenues – mais qui peut se lire différemment.

Alors que le principe des 507 heures à réaliser en dix mois pour les techniciens et dix mois et demi pour les artistes pour pouvoir être intermittent demeure, les principaux changements signés par les partenaires sociaux sont : le plafonnement du cumul des salaires et des indemnités de l'assurance-chômage à 5 475, 75 euros bruts mensuels ; la hausse du taux de cotisations pour les intermittents comme pour les employeurs ; et enfin la création d’un « différé » destiné à augmenter le délai ouvrant l'accès aux allocations chômage – la mesure de loin la plus contestée, que même la ministre de la culture souhaiterait voir disparaître (« si l'accord n'a pas été ratifié, c'est parce que des discussions sont encore en cours pour remédier à ce problème particulier [...]. Le ministre du travail, François Rebsamen, a conscience du problème »). À la clé (si l’histoire du différé est maintenue), l’Unédic table sur 165 millions d’économies.

Sauf que tout ceci a été discuté par des organisations syndicales jugées non représentatives par les principaux intéressés. Alexandre Lamothe : « La question de la représentativité est très compliquée pour le domaine qui nous touche. On a  des employeurs représentés par des fédérations comme le Syndéac [Syndicat des entreprises artistiques et culturelles] qui ne sont pas affiliées au Medef. Donc nos employeurs ne sont pas à la table des négociations. Et même du côté des syndicats signataires, ils ne représentent quasiment personne dans le milieu de la culture. OK, l’assurance chômage est un système interprofessionnel, mais si c’est pour taper sur des gens non représentés... »

Pire, les propositions formulées par les intermittents du spectacle n’auraient même pas été discutées – le retour aux 507 heures sur douze mois, ou encore un plafond de cumul plus bas (un peu plus de 3 000 euros). « Pour une fois qu’il y a eu une démarche intéressante et intelligente, discutée en amont avec des instances représentatives du monde de la culture et des parlementaires, c’est quand même un comble de ne pas l’avoir mise sur la table. Et nos propositions ont été passées au crible de chercheurs qui montrent très bien qu’elles sont plus justes, plus solidaires et font plus d’économies que ce qu’il y a aujourd’hui ! »

« Une certaine angoisse »

La mobilisation commence donc à prendre. Surtout que d’autres voix se joignent aux intermittents, comme celles des directeurs de centres dramatiques nationaux (CDN) et de centres chorégraphiques nationaux (CCN). Dans un communiqué, une cinquantaine d’entre eux dénonce le « mépris dont ont fait part certains partenaires sociaux qui n'ont pas pris la peine d’étudier sérieusement [les diverses] préconisations ».

Jean-Claude Gallotta, directeur du Centre chorégraphique national de Grenoble, fait partie des mécontents. « J’ai signé immédiatement par solidarité. Les intermittents font un travail formidable pour l’art et la culture. Je sais qu’il y a une certaine angoisse, notamment chez les danseurs qui sont très précaires du fait de leur temps de carrière très court. » Le Syndéac, qui regroupe plutôt des employeurs, y est même allé de son communiqué. « Nous demandons que la concertation soit bien l’occasion de négociations pour revenir sur les dernières mesures aux conséquences désastreuses (différé d’indemnisation qui ajoute de la précarité à la précarité, inefficacité d’un plafond mensuel élevé du cumul salaires + indemnités et danger d’une hausse des cotisations notamment pour les très petites entreprises, maillage essentiel du secteur culturel). » Le monde de la culture semble parler d’une seule et même voix, ce qui est plutôt bon signe.

Mais le collectif grenoblois aimerait que la prise de conscience soit encore plus large, comme l’explique le slammeur Bastien Maupomé, lui aussi fortement engagé dans la mobilisation : « Par exemple, les salles sont des grosses consommatrices d’intermittents, mais on ne les voit jamais dans les réunions. On a l’impression de n’être que des individus isolés. Certes, la Bobine s’est positionnée très clairement, mais au-delà, qu’est-ce qu’il se passe dans l’agglo ? » Des contacts ont en parallèle été pris avec les responsables politiques locaux. La fronde pourrait avoir des conséquences fortes, comme ce fut le cas en 2003 lorsque la grève des intermittents du spectacle avait causé l’annulation de nombreux festivals. 

« Nos métiers sont durs »

Aujourd’hui, on n’en est pas encore là. Le collectif grenoblois évoque plutôt des actions ciblées, comme de la sensibilisation lors du festival Festiv’arts. Et souhaite dénoncer au passage un possible effet pervers de la médiatisation de la mobilisation. Bastien Maupaumé : « On parle beaucoup des intermittents, car par la réalité de nos métiers, on est plus amenés à se coordonner que les intérimaires par exemple. Mais je trouve ça presque scandaleux que les médias ne se focalisent que sur les intermittents. C’est le syndrome Jean-Pierre Pernaut : au lieu de t’intéresser à ce qui se passe en haut de la pyramide, tu dis "oh, encore des privilégiés qui râlent". Sans comprendre que nos métiers sont durs. À part les 2% du showbiz, on a peu de perspectives d’évolution. Moi, j’ai le salaire d’un prof en début de carrière, et je n’aurai sans doute pas celui d’un prof en fin de carrière à la fin de la mienne. » À ses yeux, le modèle créé au siècle dernier doit être adapté au monde d’aujourd’hui. « Le modèle que l’on propose est généralisable à tout le monde, d’où l’idée que le Medef ait très peur. C’est le véritable modèle de flexisécurité pour utiliser des mots sexy aux yeux du Medef ! »

C’est ce que dit Samuel Churin, comédien et charismatique porte-parole national de la Coordination des intermittents et précaires, dans une interview accordée à Libération : « C’est simple, le Medef est inquiet et ne veut pas que nous devenions un modèle pour les autres [...]. Aujourd’hui, les vies professionnelles discontinues sont devenues la norme, avec une recrudescence d’emplois courts, de petits boulots et de temps partiels. L’intermittence des emplois se retrouve dans tous les secteurs. C’est pourquoi nous disons qu’il y a urgence à penser un système qui réponde globalement à ces enjeux. Malheureusement, c’est l’inverse qui est en train d’être mis en place. Aujourd’hui, notre pays compte 9 millions de pauvres, alors que plus d’un chômeur sur deux n’est pas indemnisé. Et le nouveau plan d’économie de l’Unédic ne va faire qu’empirer la situation. »

Le combat mené est ainsi beaucoup plus large que celui des seuls intermittents, et du coup extrêmement politisé – des membres du collectif grenoblois étaient présents à Paris le 12 avril dernier pour la « marche contre l’austérité ». D’où l’ampleur qu’il pourrait très vite prendre si les pouvoirs publics et partenaires sociaux continuent à faire la sourde oreille.

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