Le Paradis

Le Paradis
D'Alain Cavalier (Fr, 1h10)

En 70 minutes, avec sa seule petite caméra, quelques objets et quelques visages, Alain Cavalier raconte les grandes fictions qui ont marqué son enfance : les Évangiles et "L’Odyssée" d’Homère. Un film sublime, à la fois simple et cosmique, sur la vie, la mort, la mémoire, la grâce et l’origine. Christophe Chabert

Voici le corps inerte d’un petit paon, que deux mains manipulent pour constater son absence de vie. On le déposera au pied d’un arbre et des charognards viendront l’emporter. Mais pour garder la trace de son passage sur terre, on construira un mausolée de fortune ; d’abord une pierre, puis quelques clous courbés en croix pour la maintenir. Les saisons passeront, l’arbre sera coupé, la neige l’ensevelira, mais le mausolée résiste et la mémoire du petit paon avec lui. À intervalles réguliers, comme un fil rouge de ce Paradis, Alain Cavalier reviendra filmer ce monument dérisoire mais qui, par la force de son regard, devient essentiel. Non pour célébrer une mystique panthéiste, mais pour montrer que l’acte de se souvenir peut inverser le cycle de la vie et de la mort.

Un homme et des Dieux

Alors Cavalier se souvient… Il se souvient de ses années au pensionnat catholique où on lui a appris des histoires fantastiques qui n’ont depuis jamais cessé de l’habiter, comme des fictions fécondes ayant forgé son imaginaire. Il en retient deux : les Évangiles et L’Odyssée d’Homère. D’un côté, l’histoire d’un homme qui se prétend fils de Dieu, réalise des miracles, réunit des gens autour de lui et leur demande de célébrer sa mémoire en «buvant un coup» et en mangeant un bout de pain ; de l’autre, celle d’un guerrier qui essaie de rentrer chez lui pour retrouver son épouse, dont il ne sait si elle se souvient encore de lui après toutes ces années passées sur les mers. Ces histoires, pleines de dieux en colère, de déesses envoûtantes et de scènes fantastiques, Cavalier va leur rendre vie devant sa petite caméra avec la simplicité de moyens qui caractérise son travail depuis La Rencontre : des jouets — un robot rouge et rouillé, une oie mécanique — des objets — une sphère en cristal, qui évoque le monolithe noir de 2001 par une même représentation symbolique de la transcendance — des visages… Et surtout sa voix à lui, qui raconte ces grands mythes en leur rendant leur dimension la plus concrète et quotidienne — proche, en cela, du travail d’Emmanuel Carrère dans son tout récent Le Royaume.

Si une grande partie de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler «l’œuvre autobiographique» d’Alain Cavalier, ses films faits en solitaire et en toute liberté, consistait à saisir dans le quotidien du cinéaste les signes évoquant sa vie passée ou sa félicité présente, la tentation d’un retour à la fiction ne l’a jamais quitté. Le comédien au régime de René ou le jeu de rôles entre le Président et son Premier ministre dans Pater étaient autant de stratégies pour faire surgir d’un dispositif minimal un récit et des personnages, sans jamais tricher avec le spectateur. Avec Le Paradis, la vie de Cavalier et son envie de la déborder par la fiction pour toucher à quelque chose de plus vaste se fondent en un geste sublime, aussi trivial que cosmique.

Tout est résumé par ce qu’il nomme ses deux «dépressions de bonheur» : d’abord, lorsqu’il effectue sa première communion en portant à sa bouche une simple hostie. Épiphanie religieuse ? Révélation mystique ? Cavalier tord vite le coup à l’hypothèse : il pense que c’est lorsqu’il fera l’amour à une femme pour la première fois qu’il retrouvera cette sensation de plénitude ; mais c’est un échec, le "miracle" ne se reproduit pas. Des années après, affamé et fatigué, il achète avec ce qui lui reste d’argent un rollmops dans un supermarché, et à nouveau ce bonheur irréel le submerge. L’élévation spirituelle se commue en expérience purement physique et Cavalier jouit avec son humour habituel de ce bon tour joué au spectateur : s’il est venu chercher Dieu, il peut passer son chemin ; ici, il n’y a que des hommes — mais est-ce vraiment si différent, après tout ?

L’Origine du monde

Quand il raconte l’origine du monde, Cavalier parvient, en filmant un arbre dont la racine figure un pénis en érection, à faire se rejoindre Courbet et Adam et Eve ; quand il parle des retrouvailles entre Pénélope et Ulysse, il les figure en une série de poses suggestives entre son robot et son oie sur fond de Lester Young ; et s’il doit représenter la grâce, c’est, tel Malick avec Jessica Chastain dans Tree of Life, à travers le visage d’une jeune femme aux traits parfaits et au sourire irrésistible d’innocence. Comme s’il cherchait à remonter à la source même de la vie et de ce bonheur d’être au monde, avant de le quitter, dans la joie et sans regret…

Impossible alors de ne pas faire le lien entre Le Paradis et Adieu au langage ; au devenir chien de Godard correspond le devenir petit paon de Cavalier ; au spectacle de la 3D magnifiant le monde chez l’ermite suisse répond la poésie candide des images du solitaire français capturant l’essence du réel en autant de fragments. Mais là où Godard termine sur un dernier éclat sonore, Cavalier conclut par un plan apaisé : l’homme, la femme, Dieu, la nature et lui-même enfin rassemblés et, en écho au «tout est achevé» christique, un «tout est bien» synthétisant ce Paradis terrestre dans lequel il s’épanouit aujourd’hui.

Le Paradis
D’Alain Cavalier (Fr, 1h10)

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