Biutiful

Un ex-dealer en phase terminale cherche le salut au milieu de l’enfer social. Au sommet de son cinéma sulpicien et complaisant, Alejandro Gonzalez Iñarritu tombe le masque dans un film désespérant de médiocrité. Christophe Chabert

Dans "Biutiful", on ne sait pas qui va le plus mal : le héros Uxbal (Javier Bardem, méritant), ancien dealer dont la femme couche avec son frère, et qui se meurt lentement d’un cancer incurable ? Le monde, qui sous la caméra d’Alejandro Gonzalez Iñarritu ressemble à une sorte d’enfer social où tout est sale, corrompu, gangrené par le désespoir ? Ou le film lui-même, qui se repaît de ces humeurs malades jusqu’à en faire un système de représentation ? Revenu à une pure linéarité, débarrassé des constructions tarabiscotées de son scénariste Guillermo Arriaga, le cinéma d’Iñarritu est ici tout nu : son regard sulpicien et complaisant sur la misère sous toutes ses formes arrive à peine à se planquer derrière de grossiers effets de mise en scène et un déluge de pathos.

Mauche

Un exemple est frappant : Uxbal possède le pouvoir de parler avec les morts. Cette intrusion du fantastique dans le récit ne débouche sur rien, sinon quelques séquences où le trouble d’Uxbal conduit à une bande-son bourdonnante et une caméra qui tremble comme sous l’effet d’un séisme. À l’autre extrême de cette virtuosité sans enjeu, la scène de l’arrestation des sans-papiers en pleine rue est tout bonnement choquante : d’un coup, Iñarritu s’offre une parenthèse à la Paul Greengrass, instrumentalisant le sujet de la séquence pour se faire mousser en tant que cinéaste. Cet épisode vient compléter la tapisserie du film, son côté catalogue de l’actualité contemporaine recraché sans recul au milieu du chemin de croix de Uxbal, quand il ne sert pas à l’enfoncer un peu plus dans la culpabilité (le moment, ridicule, où il tue sans le faire exprès un plein atelier d’ouvriers clandestins chinois à cause d’un chauffage mal réglé). Chez Iñarritu, rien ne doit jamais rester hors-champ, car la souffrance du personnage doit aussi être celle du spectateur : les jets d’urine ensanglantés doivent être montrés jusqu’à la dernière goutte, on peut faire des gros plans sur des cadavres déterrés ou de beaux tableaux sur des immigrés morts sur une plage… De temps à autre, comme s’il avait soudain conscience de ce martyr cinématographique, il s’essaye à la poésie ; mais là encore, il faut que tout soit poétique, le texte en voix-off, mais aussi les plans, la musique, la bande-son. Totalitaire et pompier, ce cinéma est avant tout très médiocre moralement. Dans les années 90, l’humanisme publicitaire avait un nom, celui d’Olivero Toscani et ses campagnes Benetton. Iñarritu est aujourd’hui son digne successeur.

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