Cannes jour 6 : Le Crépuscule des vieux

No de Pablo Larrain. Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais. La Part des anges de Ken Loach

Dans ce journal quotidien (ou presque) du festival, on n’a pas le temps de parler de tout ce que l’on voit au fil des projections (déjà 23 films au compteur, quand même). Parmi les oublis que l’on ne se pardonne pas, il y a le formidable No de Pablo Larrain, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, et qui restera comme un des sommets de cette édition. Larrain aborde pour la troisième fois consécutive les années Pincochet après Tony Manero et Post mortem, films certes forts et pertinents, mais un brin auteurisants et fermés sur leur dispositif formel. Avec No, le cinéaste chilien passe une sacrée vitesse, puisque ledit dispositif se résume en une seule idée : No ressemble à une vieille VHS des années 80, avec ses couleurs baveuses et son écran 4/3. Coquetterie moche ? Pas du tout, mais alors pas du tout. Dans No, Larrain raconte la campagne autour du plébiscite pro-Pinochet de 1988, signe d’ouverture démocratique qui devait théoriquement conforter le pouvoir du dictateur vieillissant.

En adoptant la forme télévisuelle de l’époque, il peut donc intégrer toutes les archives, véridiques quoique souvent ahurissantes, qui constituent les traces principales de cet événement. Il choisit ainsi de concentrer le récit autour de deux publicitaires travaillant dans la même agence de communication : le plus âgé, le boss, fait campagne pour le «Oui», son jeune disciple (Gael Garcia Bernal, dans son meilleur rôle à ce jour) choisissant, par bravache plus que par conviction, de faire celle du «Non». L’affrontement propagandiste devient donc aussi l’affrontement, ambigu, entre deux générations, réduisant un mouvement populaire à un combat d’homme à homme.

Le film se déploie alors comme un pur thriller, à la fois tendu, excitant, et même hilarant, au fur et à mesure où les stratégies de communication et de réponses à l’adversaire s’affirment. Ce qui est vraiment puissant dans No, c’est que Larrain pointe aussi les limites de la communication politique même quand celle-ci se met au service d’une cause juste. La fin justifie les moyens, et les petits arrangements avec la réalité (certes moins énormes que ceux des pro-Pinochet) ne sont jamais passés sous silence. Et pour nous Français qui sortons d’une longue et parfois grotesque campagne électorale, certains détails s’avèrent troublants, notamment le fait que toute la campagne du «Oui» s’appuie sur l’argument d’une ruine économique annoncée du pays si la gauche arrive au pouvoir, et d’un dénigrement systématique de l’adversaire, désigné en permanence comme un «menteur». Ça ne vous rappelle rien ? Nous, si !

Après l’électrochoc Haneke dimanche, le niveau 2012 de la compétition a repris ses droits avec deux nouvelles déceptions. Au lever du jour, ce fut le calvaire du dernier Alain Resnais, dont le cinéma déclinait imperceptiblement ces dernières années et qui, avec Vous n’avez encore rien vu, atteint sans doute son niveau critique. Après un générique d’une ringardise épouvantable, Resnais débute par une scène qui, déjà, pique les yeux : un visage flou appelle une quinzaine de comédiens au téléphone. Cela donne : «— Allo ? Sabine Azéma ? — Oui, c’est moi ! — J’ai une terrible nouvelle à vous annoncer… — Allo ? Michel Piccoli ? — Oui, c’est moi ! — J’ai une terrible nouvelle à vous annoncer… — Allo ? Lambert Wilson ? — Oui, c’est moi ! — J’ai une terrible nouvelle à vous annoncer…» Etc., etc… Euh… Lesdits comédiens arrivent alors dans la dernière demeure d’un dramaturge récemment décédé qui les a convoqués pour qu’ils assistent à la captation de sa pièce Eurydice jouée par une compagnie de théâtre contemporain. Tous ont autrefois joué cet Eurydice. Et tous, face aux images, se mettent à le rejouer, comme si le souvenir de l’art était tout aussi fort que celui de l’auteur.

Belle idée, certes. Et dispositif, comme d’habitude chez Resnais, d’une grande sophistication, même si on en a vite fait le tour. Le problème, énorme, c’est qu’Eurydice est une pièce de Jean Anouilh, et que le théâtre d’Anouilh est tout simplement daté, plein d’emphase, dénué de toute quotidienneté. Il faut le dire, Vous n’avez encore rien vu est un film qui sent le vieux, et les qualificatifs complaisamment accolés aux derniers Resnais (malice, fantaisie, espièglerie) ne serviront à rien cette fois-ci. Le film est comme emporté par cette prose plombante qui finit par redonder dans l’ennui avec la mécanique très cérébrale de la mise en scène. Surtout, que le cinéaste n’ait aujourd’hui comme horizon que le théâtre français des années 50 et la célébration d’une troupe d’acteurs qui l’accompagnent pour certains depuis trente-cinq ans est plus mortifère que véritablement touchant. Resnais est comme ces metteurs en scène de théâtre qui, avant d’attaquer une nouvelle saison, fouillent dans leur bibliothèque en se demandant, angoissés, ce qu’ils vont bien pouvoir monter comme classique l’année prochaine… C’est Anouilh en 2012, ce devrait être Ayckbourn la prochaine fois. Pas sûr qu’on renouvelle notre abonnement.

Si le cinéma de Resnais sent la naphtaline, le dernier Ken Loach, La Part des anges, pue la charentaise. Sur l’air déjà entendu au moment de Looking for Eric du «Ah ! Ken Loach fait enfin une vraie comédie», ce téléfilm poussif va sûrement trouver des défenseurs qui loueront sa légèreté et son absence de prétention. C’est sûr qu’il n’y a aucune prétention là-dedans, même pas celle de la rigueur dans le développement du scénario (complètement improbable) ou du choix d’une direction artistique. Loach et son complice Paul Laverty, tels des Luc Besson du cinéma social,  ont semblent-ils adoptés le service minimum pour cette version écossaise de Louis La Brocante où des jeunes devant effectuer des travaux d’intérêt général se découvrent une passion pour la dégustation de whisky. D’une désinvolture manifeste et d’une démagogie rance — Loach perd toute subtilité dès qu’il se met à faire de la comédie, c’en est surprenant — La Part des anges se contrefout de la logique  la plus élémentaire. En quatre séquences, le héros boit son premier verre de whisky, lit trois livres sur le sujet, et devient spécialiste en la matière. Quant à son exploit final, on aura rarement vu mission si facile à accomplir (des kilts, un petit jeu de cache-cache et le tour est joué).

Loach est donc le nouveau sur la liste, déjà bien fournie, des grands cinéastes qui viennent cette année à Cannes pour présenter un de leurs plus mauvais films. Preuve s’il en fallait une que le renouvellement est nécessaire pour éviter au festival de se retrouver avec des années pleines (d’auteurs au sommet de leur maturité créative) et des années creuses (avec les miettes des cinéastes invités pour leur nom et leur réputation, plus que pour la valeur de leur dernier film).

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