Jeunesse dorée

Ils sont à peine trentenaires et font du théâtre sans retenue. Certes, Johanny Bert et Thierry Jolivet n’en sont pas à leur coup d’essai. Mais ils livrent avec "Le Goret" et "Les Carnets du sous-sol" des spectacles aussi radicalement différents qu’aboutis. Presque un travail de vieux briscards du théâtre. Découverte. Nadja Pobel

La première image du Goret est un plateau incliné à presque 90° sur lequel un homme est tranquillement assis, comme si tout allait bien. Pourtant tout déraille, à commencer par lui, interné. Durant 1h30, Franck, surnommé P’tit Goret par les habitants de son village irlandais, discute, s’énerve, étreint son entourage - souvent aussi patraque que lui.

Au plateau, Julien Bonnet incarne ce féroce désordre intérieur avec une dextérité peu commune. Le metteur en scène, Johanny Bert, qui avait réussi à susciter de l’émotion avec un spectacle à base de bouts de papier, Post-it, nourrit pour sa part son spectacle d’une inventivité et d’une tendresse folles. Et s’il y a ici moins de marionnettes que dans son Opéra du dragon, il offre à son acteur des têtes de mousse d’apparence humaine pour l’accompagner dans son monologue. 

Tout est finement travaillé, répété avec un respect total pour le texte, l’équipe et les spectateurs. Un magnifique théâtre accidenté et réconfortant, qui transfigure les difficultés inhérentes à cette pièce écrite par Patrick McCabe à partir de son célèbre roman The Butcher Boy.

Salir le sol

Des accidents, c’est aussi ce qui rythme Les Carnets du sous-sol de La Meute. Issu du Conservatoire de Lyon, ce collectif fouille dans les entrailles de Dostoïevski depuis quelques années en lui greffant des mots de Burgess, Céline, Cioran, Goethe, Hugo ou Limonov avec une fluidité telle que ne sonne aucune fausse note.

Le spectacle commence par déborder dans le hall du théâtre avant d’exploser dans la salle. La misanthropie du personnage principal conduit à une scène/cène d’éructation, parfois agaçante mais séduisante, où la nourriture salit moins les acteurs que les mots qu’ils se jettent à la figure. Bienvenue dans un monde pourri où chacun campe sur son quant-à-soi pour contourner ses douleurs. Impossible de ne pas penser à Vincent Macaigne qui, à Avignon comme ailleurs, a lui aussi joué à Dostoïevski avec L’Idiot.

Voilà en tout cas du théâtre qui hurle, qui transpire, qui tâche, bref qui a du chien. Et qui sait aussi se calmer le temps d'instants d’amour physique (et sans issue) plus retors qu’ils n’y paraissent. Le tout ne serait cependant qu’un vaste et vain divertissement sans la précision quasi-horlogère du metteur en scène Thierry Jolivet.

Le Goret
aux Célestins jusqu’au samedi 1er décembre

Les Carnets du sous-sol
à l’Elysée jusqu’au vendredi 30 novembre

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