Dominique Hervieu : « mon cheval de bataille, c'est la création »

Biennale de la Danse / Directrice de la Maison de la Danse et de la Biennale de Lyon depuis 2011, Dominique Hervieu nous livre sa conception de la danse, de la programmation d'une Biennale, des relations entre les corps et les nouvelles technologies... Et quelques confidences plus personnelles.

En tant que spectatrice, quel a été votre premier grand choc chorégraphique ?
Dominique Hervieu : C'était la série de performances de Jan Fabre créée dans les années 1980, C'était du théâtre comme c'était à prévoir, présentée au Petit Théâtre de Bastille à Paris. Plus qu'un choc, ce fut même une révolution, pour moi danseuse classique à l'époque. Cette pièce m'a ouverte à la création contemporaine, et j'y ai été sensible aux glissements entre danse et théâtre, danse et arts plastiques. Il y avait dans cette œuvre de Jan Fabre une grande sensibilité, un engagement parfois au bord de l'hystérie, un mélange si singulier entre hyper sobriété et hyper théâtralité.

Et le dernier en date ?
Il y en a deux. D'abord un solo de Oona Doherty (Lazarus & the Birds of Paradise) où la jeune chorégraphe parvient à nouer ensemble les questions du sens, du corps et du mouvement. Il n'y a pas chez elle de message ajouté en dehors de ce qu'elle danse : avec son corps même, elle pose la question du rapport à la société, à la violence de l'Irlande du Nord, à la mystique et à la foi aussi. Oona incorpore une sensibilité à la question qu'elle pose, à la situation de la société nord-irlandaise : son corps devient tour à tour doux, violent, il devient contradictoire. Son corps est très expressif sans être ni dans la contextualité, ni dans la caricature, ni dans la théâtralité au premier degré. C'est très rare. Elle reprendra ce solo de dix-sept minutes dans la première partie de sa création pour la Biennale, qui comportera en tout quatre parties.

Le second choc ce sont les Grecs, et par exemple le jeune chorégraphe Euripides Laskaridis qu'on accueille à la Biennale, avec son duo Titans. Il y entremêle la spécificité de son imaginaire (qui s'appuie sur le grotesque, le genre, la déformation du corps...), sans provocation gratuite, l'ouverture aux spectateurs, et un appui peut-être spécifiquement grec sur la mythologie, de grands récits universels. Les Grecs ont cette capacité de passer du singulier à l'universel.

Vous parlez de sensibilité chez Jan Fabre, Oona Doherty et d'autres. La danse généralement est du côté du corps, du sensible, d'une expression directe et immédiate. Il paraît paradoxal, du coup, que la danse contemporaine, si directe et immédiate, semble encore angoisser un certain public ?
Il reste aujourd'hui des préjugés concernant la danse contemporaine comme : c'est hermétique, c'est intello... C'est vrai que c'est très étrange et très paradoxal, car la danse est un langage largement partagé dans les boîtes de nuit, les carnavals, la danse sociale des fêtes... Tout le monde a un jour dansé dans sa vie, ce qui n'est pas le cas pour les autres arts.
On retrouve aussi la danse dans les films, à la télévision dans les clips (via notamment le hip-hop), derrière les chanteurs sur les plateaux, et même dans les pubs ! Il y a une sorte d'écart paradoxal entre cette présence du corps en mouvement et la réceptivité à la création chorégraphique.
Autre exemple encore : peu de gens qui pratiquent la danse dans des associations viennent vers les œuvres. Il existe une sorte de clivage entre la danse de divertissement et la danse de création. C'est un vrai travail pour nous d'inventer des ponts et de faire passer les gens du plaisir de danser à la culture chorégraphique, culture qui peut, bien sûr, être une culture populaire.

D'où ce travail que vous menez à la Biennale et à la Maison de la Danse, de "mise en mots" de la danse, et de sensibilisation ?
Oui avec la Fabrique du regard, la Minute du spectateur, et aussi l'ouverture des conférences de presse de la Biennale au public (pour montrer que les chorégraphes sont très engageants par rapport à leurs œuvres, très éclairants, très partageurs...). Ou bien encore, cette année, avec le Dansathon dont l'objectif est de faire travailler ensemble des chorégraphes, des gens de la communication, des webmasters, des gens de l'intelligence artificielle et de la réalité virtuelles, pour aboutir à une forme de médiation via les réseaux et Internet. L'objectif est de pouvoir toucher un public en utilisant les nouveaux médias et les nouvelles technologies d'aujourd'hui.

Jusqu'au virtuel ?
Le chorégraphe Gilles Jobin, qui est l'auteur d'une œuvre relativement abstraite, s'est orienté, et c'est l'un des premiers, vers une recherche sur la réalité virtuelle chorégraphique. Avec sa création VR_I, on pourra s'immerger dans son ballet (avec un casque, des capteurs, etc.) : là la réalité virtuelle rend les spectateurs plus sensibles à la danse, parce qu'ils sont dans l'interaction, dans l'immersion, et tout à coup le corps et le langage abstrait de Gilles Jobin deviennent saisissables et l'émotion passe. Vivre soi-même l'expérience chorégraphique conduite par un artiste (ce qu'on a naguère dans les années 1990 nommé la "sensibilisation") ouvre beaucoup l'esprit : le sensoriel donne accès au sens.

Une autre clef pour ce travail de sensibilisation, c'est le hip-hop, avec un hip-hop d'auteur, pour ouvrir à toutes les facettes de l'art. Globalement, aujourd'hui, le point prioritaire de tout programmateur de danse c'est l'accès du public et la démocratisation.

Cette diversité est au cœur de chaque biennale

Au-delà de Gilles Jobin, on remarque une très forte présence de l'image (sous toutes ses formes) mêlée à la danse dans la programmation de la Biennale. C'est une volonté de votre part ou bien un constat de ce qui se fait ?
C'est un mélange des deux. Moi, je défends une diversité esthétique à l'encontre de tout dogme ou de toute chapelle. Cette diversité est au cœur de chaque biennale, mais ça n'empêche pas de voir, à chaque édition, si quelque chose se dégage : un air du temps, une communauté esthétique, des liens entre des artistes qui ne se connaissent pas, un territoire esthétique.
Et celui de l'image s'est imposé : Rachid Ouramdane travaille avec un vidéaste, Oona Doherty réalise des courts-métrages, Josef Nadj présentera ses photographies au Musée des Beaux-Arts, Cris Blanco s'amusera à faire un film devant les spectateurs, Angelin Preljocaj sort un film au cinéma... Maxime Fleuriot (conseiller artistique de la Biennale) a creusé cette veine de l'image pour en faire carrément une section à part dans la Biennale (projections de films, spectacles en réalité virtuelle, Dansathon...).

On présente aussi la pièce culte de Merce Cunningham, Biped, où, en 1999 à 79 ans, Cunningham interroge le rapport de la danse à l'image, et aussi à l'informatique avec son logiciel de motion capture. Biped est un dialogue entre danseurs réels et danseurs virtuels. Cunningham et d'autres pionniers (DV8, Jan Fabre, William Forsythe, Bob Wilson...) se sont emparés très tôt de cette question. Cela a ouvert aussi des portes avec les arts plastiques et la performance. J'ai l'impression que les chorégraphes sont particulièrement curieux des autres arts.

Concernant la réalité virtuelle, les choses débutent et la question reste : qu'est que la réalité virtuelle peut apporter au-delà de son aspect spectaculaire, est-ce que ça peut créer en danse de nouvelles dramaturgies, de nouvelles écritures ? On pourra peut-être avoir des éléments de réponse avec Yoann Bourgeois qui a déjà présenté plusieurs variations de sa Fugue, et à qui j'ai demandé d'en faire une nouvelle variation en réalité virtuelle pour la Biennale (c'est ma seule commande, du reste). Là on verra si cette variation apporte ou non quelque chose...

Le risque étant, avec la réalité virtuelle comme avec l'image en général, que la danse perde son rapport privilégié et essentiel au corps ?
Oui, c'est vrai, mais je pense que ceux qui ne perdront jamais ce rapport au corps en utilisant les nouvelles technologies, ce sont justement les chorégraphes ! Parce que c'est leur culture, leur métier, leur outil, c'est leur vie ! Cette crainte de l'immatérialité est légitime, mais la danse ne peut pas fermer les yeux et passer à côté des nouveaux médias et des nouvelles images, si présents au quotidien aujourd'hui. Je pense que les chorégraphes seront ceux qui parviendront à résoudre l'équation de la relation au corps avec cette dimension numérique.

La question posée, par la réalité virtuelle par exemple, c'est : est-ce que c'est seulement un gadget et un truc de séduction, ou bien est-ce qu'on est dans une poésie, du sens, de l'émotion ?

Mon parti pris en l'occurrence c'est la diversité esthétique

La Biennale fait la part belle aussi à la création. Création qui est aussi au cœur du projet des Ateliers de la Danse, dans l'ancien Musée Guimet, qui ouvriront en 2021...
Depuis ma prise de fonctions à la Biennale et à la Maison de la Danse, la création est mon cheval de bataille ! Pour moi, il serait aberrant que les quelque 250 000 spectateurs de ces deux structures ne soient pas mis au contact des créateurs, des processus de création...
En 2016, la Maison de la Danse a obtenu le label de Pôle européen de création qui est un marqueur d'institutions travaillant ensemble (Biennale, Maison et bientôt Ateliers) dans une logique de production, de médiation et de diffusion. Ce pôle s'articule avec quatre autres lieux et festivals européens à Porto, Liège, Barcelone et Londres. Les temps de résidence et de création sont importants pour le public, pour défendre nos choix auprès des professionnels, pour fidéliser des artistes internationaux. En attendant les Ateliers, la Maison de la Danse accueille des artistes associés comme Oona Doherty cette année. La dynamique est en route.

Pour la Biennale, ce qui est compliqué avec la création c'est de trouver un équilibre entre le niveau de risque et l'adhésion du public, avec parfois des œuvres très fraîches, un peu fragiles encore. En 2018, nous auront vingt créations, avec Maguy Marin, Rachid Ouramdane, Saburo Teshigawara, Jérôme Bel, Alessandro Sciarroni, Angelin Preljocaj, Mourad Merzouki. Ces derniers sont des artistes de référence, et il y aura d'autre part des créations de jeunes chorégraphes comme Oona Doherty. Notre équilibre ressemble à celui du Festival d'Avignon pour les créations, avec des maîtres et des nouveaux.

Est-ce que le fait d'être chorégraphe change quelque chose dans la programmation d'une Biennale ?
Je me vis comme un tout : une chorégraphe, une danseuse, une programmatrice... C'est difficile de répondre à cette question, mais ce dont je peux témoigner, c'est que beaucoup de chorégraphes me disent « on te parle comme à une collègue, et pas comme une directrice de festival. »

Il y a une pratique que j'ai connue moi-même et, du coup, je ne pose peut-être pas les mêmes questions, j'ai un grand respect pour les créateurs, et j'ai été moi-même à leur place pour convaincre des directeurs de festivals. Il y a une forme de familiarité, et je sais peut-être un peu plus que d'autres la fragilité au moment de la création, la porosité des artistes en cours de création au contexte de l'actualité du moment, l'incroyable chemin à effectuer entre le projet et la réalisation du projet...

Fellini disait « entre le moment du projet et sa réalisation, on y va à genoux ». Je connais la cuisine et ça facilite les relations, mais à l'inverse je suis un peu fragilisée aussi parce que je suis très en phase avec le processus créateur des chorégraphes. Programmer une Biennale est aussi stressant pour moi que de faire une création, je revis exactement les mêmes angoisses. Une Biennale n'est certes pas une chorégraphie, mais c'est un projet esthétique : c'est l'idée de concevoir un regard particulier, de choisir un parti pris, un point de vue... On est là tout près des enjeux d'une création.

Mon parti pris en l'occurrence c'est la diversité esthétique, jusqu'à Tokyo Gegegay, compagnie japonaise tellement extravagante et différente de notre culture. Une Biennale, selon moi, peut accueillir des œuvres comme celle-ci, des oeuvres très éloignées de la doxa contemporaine française. C'est un risque de programmation auprès du public et de la critique. Et ce n'est pas si fréquent d'inviter, dans un festival de danse, tout à la fois Tokyo Gegegay, Mourad Merzouki et Jérôme Bel !

18e Biennale de la Danse
Du 11 au 30 septembre

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