Route Irish

Sombre histoire de vengeance d’un ancien mercenaire anglais en Irak, "Route Irish", malgré son évident manque de moyens, s’inscrit dans la meilleure veine du cinéma de Ken Loach, comme un remake social et british de "Rambo". Christophe Chabert

Il fallait se douter que Ken Loach, cinéaste politique ET britannique, aille fourrer sa caméra dans le grand fiasco des années Blair : l’engagement militaire des forces anglaises dans le bourbier irakien. Mais on ne s’attendait pas à ce qu’il prenne le sujet par l’angle qu’il adopte dans Route Irish. À savoir le rôle joué par d’anciens soldats sur le théâtre des opérations où ils deviennent des agents grassement payés par des sociétés privées pour maintenir l’ordre et faire place nette au business des entreprises anglaises. À la solde de ces multinationales, Fergus et Frankie sont partis là-bas pour se faire du blé, mais seul Fergus en est revenu. Lorsqu’il apprend la mort de son ami d’enfance et frère d’arme sur la très dangereuse Route Irish qui mène à Bagdad, il décide de confondre coûte que coûte ceux qu’il pense responsables du carnage.

La Bête de guerre

Dans la première moitié du film, Loach semble se cogner aux limites de son économie de cinéaste : l’évocation du sort de Frankie se fait avec un maigre enregistrement vidéo amateur, et l’enquête avance par une suite de conversations téléphoniques ou avec des écrans connectés via Skype. Route Irish, pendant une heure, se résume ainsi à son seul dialogue, explicatif et redondant, et à la frêle histoire qui naît entre Fergus et la petite amie de Frankie. On se dit alors que Ken Loach s’est laissé emporter par son instinct de citoyen jusqu’à oublier sa casquette de metteur en scène. Grave erreur ! Déjà, la présence du génial chef opérateur Chris Menges, qui donne à l’image des teintes glaciales et hivernales, laissait penser que Loach avait un dessein plus ambitieux en tête. Celui-ci éclate dans la deuxième partie, impressionnante. Route Irish se transporte alors sur un terrain qu’on n’avait pas vu venir : celui du film de justicier, violent, sombre et même désespéré. Fergus n’est plus un idéaliste pleurant son pote mort, mais un mercenaire se retournant contre ses anciens employeurs avec la même cruauté que celle qu’il utilisait lorsqu’il était soldat. Loach fait vaciller les certitudes morales du spectateur dans un très subtil renversement de perspective. On pensait qu’il filmait du côté de la justice, alors qu’il montrait l’ambivalence d’une bête de guerre programmée pour le chaos. Route Irish se pose alors en remake social du premier Rambo, et s’inscrit dans la veine la plus intéressante du cinéma de Loach, celle d’It’s a free world et Sweet sixteen : ces films où il regarde non pas du côté des victimes du système, mais du côté de ceux qui le servent aveuglément avant d’en être rejetés comme une mauvaise conscience encombrante.

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