Les Revenants

ECRANS | Fabrice Gobert Studio Canal Vidéo

Christophe Chabert | Jeudi 3 janvier 2013

Lors de sa diffusion en décembre, Les Revenants a provoqué un véritable raz-de-marée critique, suivi d'excellentes audiences sur Canal +. On y entendait sans cesse le même refrain : enfin, la série télé française n'a plus à rougir de la comparaison avec les Américains. Au lieu d'inspirer confiance, cela redoublait au contraire notre scepticisme. Car cela fait bientôt cinq ans qu'on entend cette chanson, notamment sur toutes les «créations originales» de Canal + ; or, d'Engrenages à Mafiosa, de Braquo à Kaboul Kitchen, les séries souffraient toujours des mêmes maux, dénoncés depuis belle lurette par ceux qui n'ont pas comme unique référence la toute puissante HBO, à savoir un manque hallucinant de quotidienneté dans le dialogue, une représentation stéréotypée des «métiers» (au premier rang desquels les flics, mais aussi les médecins, les juges, les hommes politiques, etc) et une audace qui se limite à mettre de la violence et du cul partout, comme si c'était cela qui avait fait l'originalité des Soprano, de Six feet under ou de The Shield (pour ne citer que les séries «historiques»).

Revenons aux Revenants. Au départ, il y a un film de Robin Campillo, par ailleurs co-scénariste et monteur des films de Laurent Cantet (dont le récent Foxfire). Il y imaginait des morts qui revenaient à la vie et cherchaient à retrouver leur place parmi la communauté. Campillo faisait de ses morts des exclus, et posaient à travers cette métaphore des questions politiques ; Fabrice Gobert, crédité comme créateur de la série, co-scénariste et réalisateur des quatre premiers épisodes, se démarque de cette approche et, comme pour son long-métrage Simon Werner a disparu, navigue d'abord dans un entre-deux embarrassant. Du réalisme de Campillo, il garde l'image de morts n'ayant aucune séquelle visible de leur passage dans l'au-delà ; ils parlent, marchent et vivent comme leur entourage «normal». Certes, ils ne dorment jamais et ont une faim inextinguible, mais c'est plus la réaction de leurs proches qui les singularisent que leur attitude à eux.

On sent ici la patte d'Emmanuel Carrère, co-scénariste des premiers épisodes, dans cette culpabilité des vivants exacerbée par le retour des morts, comme si le deuil, impossible, était dans le fond moins douloureux que la perspective de devoir revenir en arrière, affronter en face tout ce qui, par le trépas, avait été laissé en suspens. Pointe alors la première grande faiblesse des Revenants : la série est bavarde, terriblement bavarde. Les personnages ne cessent de commenter leurs états d'âme, font de grandes phrases sentencieuses (le psy croyant, par exemple, est exaspérant), ne se laissent jamais aller à exister en dehors de la ligne que leur dessine le scénario. C'est flagrant, une fois encore, dès que Gobert convoque des figures imposées de la série française : un prêtre (qui parle comme un prêtre), des gendarmes (qui parlent comme des gendarmes, et s'appellent sans cesse «mon lieutenant» ou «mon capitaine», alors qu'ils sont cinq et qu'ils passent leur journée ensemble !)… Au début de l'épisode 3, tout ce petit monde se retrouve à un enterrement et on n'est pas loin de Plus belle la vie (où traînent aussi toujours d'abracadabrantes histoires de serial killer !). Sans parler des scènes autour du barrage qui se vide lentement, où l'on a droit à la même valeur de plan sur deux ingénieurs avec des jumelles qui commencent invariablement leur texte par : «Il a encore baissé». Rires.

Entre-deux, disions-nous. Car Les Revenants veut aussi jouer la carte du fantastique, en créant des personnages inquiétants : le plus réussi, c'est sans doute celui de Victor, enfant mutique au regard fixe et au comportement imprévisible. Le couple qu'il forme avec Julie, l'infirmière jouée par Céline Salette (immense, capable de désamorcer les lourdeurs du dialogue par un naturel et un humour constants) donne ses meilleurs moments à cette première moitié tout de bric et de broc, où le ridicule menace sans arrêt, où les références (à Lynch, de Twin Peaks à Lost Highway) pèsent une tonne et où l'envie de faire rentrer les carrés américains dans les ronds français n'est sauvé que par une certaine adresse à créer une ambiance. Le décor, cette ville perdue entre les montagnes et un barrage, aide beaucoup, mais ce n'est pas suffisant, et on s'apprête à crier à l'arnaque, une fois de plus.

C'est alors que Gobert passe la main à la réalisation à Frédéric Mermoud. Cinéaste suisse, auteur de très bons courts-métrages mais d'un long navrant, Complices, sorte de post-Téchiné complètement vaseux, Mermoud empoigne la série de manière décomplexée, sans doute moins impliqué vis-à-vis du matériau que son camarade Gobert. Le cinquième épisode, peut-être le meilleur de la série, délaisse dialogues explicatifs et psychologisme balourd pour valoriser l'action et la vitesse. Surtout, Mermoud s'embarque très nettement du côté du genre, prenant enfin une option claire et nette qui manquait jusque-là. Les Revenants devient alors une série de morts-vivants, et non plus de morts parmi les vivants, peuplée de visions assez fortes (les animaux flottants au fond du lac, par exemple) et allant piocher allègrement chez John Carpenter des idées intelligemment recyclées dans le récit (à Fog en particulier). Cela ne va pas sans casse, comme lorsque le personnage d'Ana Girardot se révèle une medium d'un genre assez lol, puisqu'elle parle avec les morts durant le coït (qui a eu cette idée débile ?). Mais à mesure que la série se rapproche de son terme, Mermoud arrive à la faire décoller, à instiller un savoir-faire pour créer de l'angoisse et du suspense que peu de réalisateurs, même au cinéma, parviennent à susciter en France.

Si Les Revenants reste anarchique — le climax de l'épisode 6 est quasiment absent de l'épisode 7, des questions restent sans réponse en dépit de toute logique scénaristique, sinon celle de préparer une éventuelle saison 2, si le délire critique qui l'a accueilli montre par l'absurde à quel point la France transforme son complexe d'infériorité vis-à-vis des anglo-saxons en chauvinisme exaspérant, si la série souffre sans doute de son interminable développement (cinq années !), où la spontanéité de départ a laissé place à de multiples visions, parfois contradictoires et plus ou moins cyniques, il faut saluer cette petite réussite : lorsque la division des tâches est correctement faite, les talents s'avèrent complémentaires et finissent par n'avoir qu'un seul but, l'efficacité du récit.

Christophe Chabert

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Cédric Klapisch : « on est tous des anonymes »

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Cédric Klapisch : « Le drame se fabrique avec la banalité du quotidien »

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Vincent Raymond | Mardi 8 mars 2016

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Si vous avez manqué la présence de l’écrivain, scénariste et cinéaste Emmanuel Carrère à l’occasion de son passage lors de La Fête du Livre de Bron, l’institut Lumière vous offre une séance de rattrapage avec la projection de son documentaire Retour à Kotelnitch (2004), suivie d’une rencontre. Ce qui ressemble à un bégaiement de l’Histoire constitue à la vérité une très adroite et singulière mise en abyme : son film étant lui-même issu de pèlerinages successifs en terres russes dans la petite ville de Kotelnitch, où Carrère avait à l’origine effectué un reportage pour Envoyé Spécial. S’attachant aux lieux et à ses interlocuteurs, sans doute travaillé par ses origines (il est, comme chacun le sait, d’ascendance géorgienne), le cinéaste avait ressenti le besoin de marquer de nouvelles étapes ; de susciter des confidences supplémentaires, pensait-il. En réalité, chacun de ses voyages l’a entraîné dans une spirale se resserrant inexorablement autour de sa propre personne et conduit à poursuivre un cycle de récits introspectifs : Un roman russe (2007), conséquence et approfondissement littéraire de Kotelnitch ; Limon

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Un homme idéal

ECRANS | À cause d’une imposture littéraire devenue succès de librairies, un jeune auteur est entraîné dans une spirale criminelle ; Yann Gozlan signe une réussite inattendue du thriller hexagonal, avec un Pierre Niney excellent en héros négatif. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Un homme idéal

Les yeux cernés, le visage fiévreux, un jeune homme hurle en jetant sa voiture contre une paroi rocheuse. Flashback : trois ans auparavant, on le découvre, pas forcément mieux dans ses baskets, suant sang et eau pour accoucher d’un roman finalement refusé par tous les éditeurs parisiens et contraint de végéter dans un emploi minable de déménageur. Lors d’une de ses missions, il tombe sur les carnets d’un homme fraîchement décédé où celui-ci raconte sa vie de soldat pendant la guerre d’Algérie. Ni une, ni deux, Mathieu fauche le tapuscrit, le rentre dans son Mac et l’expédie fissa à un éditeur… qui accepte instantanément de le publier. Succès critique et public ; voici l’imposteur promu star de la littérature française. Dans ce premier acte, Yann Gozlan, auteur de l’oubliable Captifs, enclenche le turbo pour raconter à toute vitesse cette ascension fulgurante, non sans la pimenter d’un regard incisif sur les mœurs des lettres actuelles. La manière dont Mathieu invente son personnage en s’inspirant des apparitions télé d’auteurs célèbres — Gary, Houellebecq et… Yann Moix ! exprime

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La Prochaine fois je viserai le cœur

ECRANS | De Cédric Anger (Fr, 1h51) avec Guillaume Canet, Ana Girardot…

Christophe Chabert | Mardi 11 novembre 2014

La Prochaine fois je viserai le cœur

Comme Vie sauvage d’un autre Cédric (Kahn), La Prochaine fois je viserai le cœur s’inspire d’un fait divers célèbre : les agissements à la fin des années 70 d’un tueur en série dans l’Oise qui s’est révélé être… un des gendarmes enquêtant sur les crimes. Et comme Vie sauvage, le film de Cédric Anger peine à prendre ses distances avec la réalité, malgré ses tentatives de stylisation et le désir de ne jamais quitter le point de vue du meurtrier — un Guillaume Canet qui surjoue la fièvre et le dolorisme. Le film est d’abord plombé par son écriture, et en particulier ses dialogues, qui reproduisent une fois encore les clichés des fictions françaises — des gendarmes qui parlent comme des gendarmes, des ados comme des ados, etc. Surtout, Anger tourne autour de la névrose de son personnage sans jamais oser l’affronter à l’écran : la peur des femmes et la haine qui s’emparent du gendarme lorsqu’il commence à les désirer. Le personnage d’Ana Girardot, amoureuse aveuglée, lui ouvrait pourtant la voie. Mais la seule scène de sexe du film se

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Vie sauvage

ECRANS | Cédric Kahn s’inspire de l’affaire Fortin pour relater la cavale d’un père et ses deux fils qui fuguent loin de la ville, trouvant refuge dans une communauté de néo-hippies. Un film qui tourne un peu trop autour de son sujet, malgré un Kassovitz époustouflant et des moments poignants. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 28 octobre 2014

Vie sauvage

Dans l’introduction coup de poing de Vie sauvage, Cédric Kahn retrouve l’énergie et la vitesse de son précédent et très beau long-métrage, Une vie meilleure. Une femme — Céline Salette, toute en dreads crasseuses, dont l’absence marquera durablement le reste du film, preuve de sa qualité avérée de comédienne — quitte précipitamment sa caravane en emportant ses deux enfants pour se réfugier chez ses parents. Caméra à l’épaule sportive chevillée à des corps tremblants et frénétiques, à la limite de l’hystérie : Kahn rappelle ce que son cinéma doit à Pialat, notamment ses premiers films. Le cinéaste maintient cette nervosité jusqu’à ce que le père des gosses — Mathieu Kassovitz — les kidnappe à son tour. Ils trouvent refuge à la campagne, dans une communauté de hippies contemporains, avec cracheurs de feu et joueurs de djembé, altermondialistes radicaux ayant rompu les ponts avec la modernité. Ce n’est pas qu’une planque commode ; c’est aussi un vrai choix de la part de ce paternel parano qui vomit la société de consommation et le confort bourgeoi

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Geronimo

ECRANS | De Tony Gatlif (Fr, 1h44) avec Céline Salette, Rachid Yous, David Murgia…

Christophe Chabert | Mardi 14 octobre 2014

Geronimo

Le début "kusturickien" de Geronimo, où l’éducatrice incarnée par la toujours géniale Céline Salette vient faire la leçon à des jeunes de banlieue turbulents, témoigne d’une jolie vivacité de la part de Tony Gatlif. Cette fraîcheur est toutefois de brève durée : plus qu’un banlieue-film revisité par ce spécialiste de la culture gitane, c’est un West Side Story d’aujourd’hui que raconte Gatlif, où deux bandes rivales, l’une turque, l’autre manouche, s’écharpent suite au mariage entre Nil et Lucky. Cela donne quelques séquences où l’affrontement est autant musical et chorégraphique que physique, mais la mise en scène peine à suivre cette énergie dégagée par ses protagonistes. La rigueur, c’est ce qui manque cruellement à Geronimo pour transformer en instants de cinéma ses intentions ; celles-ci sont pourtant intéressantes, notamment le travail sur les décors, mélangeant friches industrielles transformées en tags géants, nature sauvage et cités urbaines. Mais les personnages les traversent sans vraiment s’y fondre, comme si les mythologies éternelles — familles rivales, amour impossible, cœur pur sacrifié — peinaient à s’incarner dans ces corps fu

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Emmanuel Carrère, profane en son Royaume

CONNAITRE | Avec "Le Royaume", Emmanuel Carrère mène une double enquête savamment intriquée, sur sa «crise de foi» et sur les premiers chrétiens, prolongeant de manière virtuose le jeu de poupées russes qu’est devenue son œuvre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 octobre 2014

Emmanuel Carrère, profane en son Royaume

630 pages sur l’histoire des premiers chrétiens… Après avoir relaté la vie de l’auteur illuminé Edouard Limonov, de la bohème branchée parisienne aux camps de redressement russes sous Poutine, Emmanuel Carrère semble effectuer dans Le Royaume un spectaculaire grand écart. Sauf que son œuvre est devenue, depuis ce tournant décisif qu’était L’Adversaire, où il se confrontait littérairement et littéralement à l’affaire Jean-Claude Romand, un labyrinthe dans lequel chaque livre entre en écho avec le précédent, quand il n’en est pas le prolongement naturel ou, c’est presque pareil, la réponse contradictoire. Le Royaume, justement, trouve sa source dans les années qui précèdent la rédaction dudit Adversaire : moment de dépression lié à un mariage qui prend l’eau, panne d’inspiration et, dans une continuité logique que Nietzsche aurait appréciée, conversion soudaine et absolue au christianisme. Époque oubliée par Carrère dont les traces — des cahiers où il se livre à une exégèse des Évangiles — ressurgissent par un de ces hasards

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10 rencontres littéraires à ne pas manquer

CONNAITRE | Héros de la rentrée romanesque ou mythes vivants de l'écriture, fut-elle littéraire ou graphique, ces auteurs ont toute leur place dans une "bibliothèque idéale". Ils passeront par ici dans les semaines qui viennent.

Benjamin Mialot | Mardi 30 septembre 2014

10 rencontres littéraires à ne pas manquer

Emmanuel Carrère Avec Le Royaume, imposant volume de 600 pages où il mène une double enquête sur la «crise de foi» qui l’a transformé en croyant fervent pendant deux brèves années et sur les premiers chrétiens, l’auteur de L’Adversaire poursuit son impressionnante exploration des "autres vies que la sienne". Ici, le vertige saisit le lecteur devant l’imbrication virtuose entre les questions que l’homme et le romancier se posent et la tentative de ramener la mythologie chrétienne à son point le plus profane : une secte d’évangélistes traversée par des luttes intestines, des enjeux de pouvoir et le désir d’écrire à plusieurs mains le roman du Christ ressuscité. Christophe Chabert Le 9 octobre à PassagesLe 27 novembre à Lucioles à Vienne    

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L’éternel retour d’Ostermeier

SCENES | Il est la star que toutes les scènes d’Europe s’arrachent depuis plus de dix ans. Et pour cause, Thomas Ostermeier dépoussière avec génie tout ce qu’il touche. Mais avec "Les Revenants", en s’attaquant pour la première fois à un travail en français dans le texte, il semble – momentanément - s’assoupir sur ses lauriers. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 11 mars 2014

L’éternel retour d’Ostermeier

La présentation d'un travail de Thomas Ostermeier est toujours un événement, quand bien même il n’est plus aussi rare qu’auparavant. Habitué à monter deux à trois créations par an à la Schaubühne, le théâtre berlinois qu’il dirige depuis quatorze ans, ou dans des festivals internationaux, il a l'an passé franchi le pas de la mise en scène en français, langue qu’il parle couramment. Un exercice que bien des salles lui réclamaient depuis déjà longtemps, et auquel il semble s’être plié, à première vue, avec un enthousiasme modéré, piochant à nouveau dans le répertoire de son auteur fétiche, Ibsen, dont il monte là une sixième pièce. Un texte qui certes a fait scandale à son époque au point d'être interdit, mais qui se révèle plus psychologisant, moins politique que ne le sont les glaçants Hedda Gabler et Maison de poupée ou l’époustouflant Ennemi du peuple. Une maison de trompés Comme à son habitude,

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Des réalisateurs qui ont la carte

ECRANS | En 2013, la SRF (Société des Réalisateurs de Films) ne s’offre pas qu’un combat épique en son sein, terminé par une prise de pouvoir des cinéastes ayant choisi (...)

Christophe Chabert | Mardi 25 juin 2013

Des réalisateurs qui ont la carte

En 2013, la SRF (Société des Réalisateurs de Films) ne s’offre pas qu’un combat épique en son sein, terminé par une prise de pouvoir des cinéastes ayant choisi de s’opposer radicalement à la nouvelle convention collective fixant la rémunération des techniciens de cinéma. Elle a aussi quelques idées plus festives comme cette Carte blanche qui se déroulera au Comœdia du 3 au 7 juillet, où les membres de la SRF présenteront des doubles programmes constitués d’un court et d’un long métrage, certains classiques, d’autres en avant-première. Rayon reprises, trois films incontournables : le premier long de Jacques Rozier, Adieu Philippine, un des trois points culminants — avec La Peau douce et Le Mépris — d’une Nouvelle Vague arrivée à maturité ;  un Kore-eda des débuts, devenu très rare, Maborosi ; et surtout l’exceptionnel documentaire d’

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Le Capital

ECRANS | De Costa-Gavras (Fr, 1h53) avec Gad Elmaleh, Gabriel Byrne, Natacha Régnier…

Christophe Chabert | Mercredi 7 novembre 2012

Le Capital

Incorrigible Costa-Gavras ! Il semble être le dernier à croire aux vertus du cinéma à thèse, ce rouleau compresseur de la dénonce courroucée dont l’objet varie au gré des circonstances politico-sociales. Ici, c’est le libéralisme qui en prend plein les dents, du moins en apparence. En montrant l’accession d’un énarque anonyme à la tête d’une grande banque européenne pour préparer sa reprise en main par des actionnaires avides, puis sa détermination à conserver le poste et les avantages qui vont avec, Gavras décrit un prototype de crapule que l’on devrait se plaire à détester. Conçu comme un thriller (la musique, envahissante, nous le fait bien comprendre), Le Capital s’égare toutefois dans une triple intrigue sentimentale aussi démonstrative et lourde que son propos politique. Mais là n’est pas le plus grave : par scrupule ou par paresse, Gavras invente une conscience à son anti-héros, qui se manifeste à l’écran par des flashs de violence fantasmée avant retour à la réalité. Le procédé est cinématographiquement éculé et dédouane le personnage de sa bassesse, pourtant affichée dès le départ (l’argent, l’argent, l’argent). On a oublié de parler de Gad Elma

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Entretien avec Emmanuel Carrère

CONNAITRE | Pourquoi vous êtes-vous mis à écrire à la première personne avec L’Adversaire (paru en 2000) ?Emmanuel Carrère : L’Adversaire est un livre que j’ai mis (...)

Nadja Pobel | Dimanche 11 décembre 2011

Entretien avec Emmanuel Carrère

Pourquoi vous êtes-vous mis à écrire à la première personne avec L’Adversaire (paru en 2000) ?Emmanuel Carrère : L’Adversaire est un livre que j’ai mis longtemps à écrire ; le fait divers est survenu en 1993 et le livre est sorti en 2000. J’ai essayé de l’écrire de toutes sortes de façons à la troisième personne comme j’avais toujours écrit auparavant, ça ne m’était jamais venu à l’esprit d’écrire à la première personne. Ce n’était même pas quelque chose que j’avais écarté après considération mais vraiment ça ne me venait pas à l’esprit. Et après avoir essayé de toutes sortes de manières différentes, j’ai abandonné ce récit avec un certain soulagement ; je m’éloignais de cette terrible affaire. J’ai alors eu envie d’écrire pour moi, à usage personnel, un mémo de cette histoire, les rencontres faites, le procès... Je le faisais à la première personne et je me suis aperçu que ça devenait le livre que j’avais été incapable d’écrire pendant des années. Pour le moment, j’ai du mal à envisager d’écrire autrement. Il y a une espèce de bascule qui s’est opérée à ce moment-là et je suis toujours dans cet usage qui m’est désormais

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Carrère à cœur ouvert

CONNAITRE | Depuis plus de dix ans et son Adversaire mémorable, Emmanuel Carrère écrit à la première personne. Pas par exhibitionnisme mais par souci de véracité, parce que c’est sa façon d’être écrivain. Questions sur cette introspection qui a ouvert au monde l’un des plus grands auteurs français couronné le mois dernier par le Prix Renaudot pour Limonov. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 2 décembre 2011

Carrère à cœur ouvert

Dans une lettre de Jean-Claude Romand qu’Emmanuel Carrère publie à la fin de L’Adversaire, le meurtrier lui écrit : «Il est cruel de penser que si j’avais eu accès à ce "je" et par conséquent au "tu" et au "nous", j’aurais pu leur dire tout ce que j’avais à leur dire [à sa famille qu’il a abattue] sans que la violence rende la suite du dialogue impossible». Quand on lui remémore cet extrait, Emmanuel Carrère s’étonne que cette phrase ait été énoncée si clairement. Elle est d’une limpidité qui, rétrospectivement, éclaire de manière très forte son œuvre. Entre le fait divers survenu en 1993 et la parution de L’Adversaire s’écoulent sept ans durant lesquels il cherche en vain une façon de dire cet effroyable récit et rédige même son dernier roman de fiction paru à ce jour, La Classe de neige. «J’ai tenté d’écrire L’Adversaire à la troisième personne, dit-il, il ne m’était jamais venu à l’esprit de le faire autrement mais après avoir essayé des manières différentes, j’ai abandonné ce récit avec un certain soulagement ; je m’éloignais de cette terrible affaire. J’ai alors eu envie d’écrire pour moi un mémo de cette histoire, l

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Emmanuel Carrère

CONNAITRE | "Limonov" P.O.L.

Nadja Pobel | Mardi 13 septembre 2011

Emmanuel Carrère

Après deux romans infiniment personnels - même si le dernier était ouvert à d’autres vies que la sienne -, il y avait une pointe de crainte à voir Emmanuel Carrère se dissoudre dans la biographie qu’il signe en cette rentrée de l’écrivain russe Edouard Limonov. Dès l’entame de son ouvrage, Carrère est là. Via le «je» qu’il a souvent employé, via son ton d’enquêteur et de journaliste. Octobre 2006, pour un magazine, il doit aller recueillir des témoignages de personnes qui ont connu Anna Politovskaïa qui vient d’être assassinée. Carrère a les deux pieds dans le réel. Par un hasard qui n’en est peut-être pas un, et puisqu’il est à Moscou, il se rend aux cérémonies de commémorations du 4e anniversaire du massacre de l’école de Beslan et y croise Edouard Limonov. La vie de Carrère est ainsi faite que les événements viennent à lui pour lui soumettre un sujet de bouquin (l’affaire Roman, le tsunami au Sri Lanka…) à moins, plus vraisemblablement que ce ne soit là son premier talent : faire œuvre de littérature de ce qui advient. D’ailleurs, il est bien question de prétexte à matière pour un récit et non de souci de véracité, car, comme le dit Carrère lui-même dans une

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Simon Werner a disparu...

ECRANS | Un premier long-métrage français bizarre, insituable, qui mélange les codes du teen movie, du film d’horreur et de l’intrigue policière, pour un résultat plaisant mais assez vain… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 14 septembre 2010

Simon Werner a disparu...

D’où sort ce drôle de film ? La biographie de son réalisateur, Fabrice Gobert, indique qu’il tournait des documentaires pour arte autour des premiers films de cinéastes connus, avant de signer une série «réaliste» pour ados. Curieusement, "Simon Werner a disparu…" semble synthétiser, sans trancher, ces deux sources : un peu film d’auteur, un peu téléfilm de luxe, un œil sur les cinéastes conceptuels, un autre sur le cinéma de genre. Du coup, il prend l’allure d’un projet improbable qui chercherait à marier "Elephant", "Souviens-toi l’été dernier" et "LOL", sans pour autant que le concept marketing délirant ne prenne le pas sur la cohérence de l’ensemble. Le titre donne le point de départ de l’intrigue : un lycée de la banlieue parisienne, dans les années 90, où Simon Werner, ado populaire mais ombrageux, a disparu. On retrouve du sang dans le labo de physique… Du coup, la rumeur s’emballe autour de cette disparition : fugue ? Assassinat ? Et pourquoi ? Déception amoureuse ? Vengeance personnelle ? Crime de pur hasard ? Cinq de ses camarades vont ainsi éclairer, en prenant en charge chacun une tranche du récit, le mystère autour de Simon Werner. Conte c

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Complices

ECRANS | De Frédéric Mermoud (Fr-Suisse, 1h33) avec Gilbert Melki, Emmanuelle Devos, Cyril Descours…

Christophe Chabert | Mercredi 13 janvier 2010

Complices

Complices, premier film d’un jeune cinéaste suisse aux courts-métrages prometteurs, souffre d’une schizophrénie fatale. Présenté comme un polar avec meurtres, flics et enquête, il s’agit en fait d’une énième laborieuse chronique de mœurs. Le corps d’un ado est retrouvé sur les rives du Rhône ; au fil d’incessants flashbacks (la pire idée du scénario, qui tue dans l’œuf l’envie d’en connaître l’issue), on découvre que Vincent était un gigolo ayant entraîné sa petite amie dans ses relations tarifées avec des hommes mariés. En parallèle, les inspecteurs Melki (qui refait peu ou prou son personnage dans la trilogie de Belvaux) et Devos (dont les apartés placement produit pour Meetic font vraiment peine), passent plus de temps à se tourner autour qu’à élucider le fait-divers. Le film accumule au passage tous les clichés — les notables partouzeurs, les jeunes friqués et pervers, les homos honteux ou solitaires… et ne masque pas son véritable dessein : se repaître de l’anatomie de son acteur principal, filmé comme une couverture de Têtu, ce qui en dit long sur la visée générale de Complices, à savoir du Téchiné new-look et branché. CC

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Vie des hommes infâmes

CONNAITRE | Livres / Avec D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère poursuit un «feuilleton de soi» en forme de poupées russes, où les récits s’imbriquent les uns dans les autres en changeant de média et de format. Mais ce tour de lui-même devient ici un pas de géant vers l’autre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 19 mars 2009

Vie des hommes infâmes

En dix ans, Emmanuel Carrère est devenu un des plus grands écrivains français. C’est d’autant plus étonnant que durant cette période, ses ouvrages se sont éloignés de l’obsession littéraire pour fureter entre le journalisme, le récit de soi et la partie écrite d’un grand récit multi-supports. D’autres vies que la mienne, fulgurant nouveau livre, poursuit ce feuilleton dont Carrère est le héros torturé, commencé avec L’Adversaire, puis poursuivi au cinéma avec Retour à Kotelnitch et enfin à travers ce sublime et terrible texte qu’était Un roman russe. Carrère y romance encore sa vie, œuvrant en scénariste traçant des perspectives dans son existence, ou en monteur quand il choisit de coller dans le même récit un tsunami au Sri-Lanka et la mort de sa belle-sœur. Cette manière d’intercaler des événements publics (le tournage puis la sortie de son premier long-métrage de fiction, La Moustache) avec leur décorum privé, de superposer vie artistique et vie intime, relève chez l’auteur d’un voyeurisme trompeur. À la manière d’un Chabrol, il nous force à regarder un événement pour mieux nous intéresser ensuite à celui qui, en apparence anecdotique, est en fait le véritable enjeu du récit.

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