Tuer un merle moqueur

ECRANS | À l’affiche en octobre de la Ciné-collection dans les salles de l’agglomération, "Du silence et des ombres", un film humaniste et poignant de Robert Mulligan où les préjugés sont vus à hauteur d’enfants. CC

Christophe Chabert | Dimanche 3 octobre 2010

Aux États-Unis, c'est un classique, considéré comme un des meilleurs films de tous les temps (57e au classement des internautes d'IMDB) ; en France, "Du silence et des ombres" ("To kill a mockingbird") reste une œuvre assez méconnue, et cette reprise opportune permet de comprendre cet engouement américain. Il traite de la violence des préjugés racistes à travers le procès intenté à un homme noir par une jeune femme qui l'accuse de l'avoir violée. Il est défendu par Atticus Finch, interprété par un remarquable Gregory Peck. Mais au-delà de la thèse défendue, "Du silence et des ombres" est d'abord un film sur l'enfance. Le récit est raconté en voix-off par Scout, la fille d'Atticus, qui à l'écran ne quitte jamais son frère aîné Jem ; ensemble, ils font les 400 coups dans cette petite ville où les rumeurs courent vite, notamment celle, persistante, sur leur voisin d'en face, Boo Radley (longtemps invisible avant d'apparaître avec les traits juvéniles et le regard inoubliable de Robert Duvall). La première partie du film montre donc les enfants propager à leur échelle les mécanismes de l'intolérance cruelle reposant sur des préjugés, des ragots et des réflexes irrationnels. Leur père se charge de les remettre sur le droit chemin, délivrant de douces leçons de vie avec élégance et humour. Dans la deuxième partie, celle du procès, ces mêmes mécanismes auront des conséquences nettement plus dramatiques : c'est alors une ville entière qui s'acharne sur un de ses citoyens, et Atticus doit endosser l'habit réconciliateur de la conscience morale d'un peuple encore scindé en deux.

Honneur et préjugés

La beauté du film de Mulligan tient à ce fascinant renversement de perspective, mais aussi à sa capacité à adopter le regard des enfants sur les deux situations. D'abord en les confrontant à leurs frayeurs puériles — un volet qui claque, un banc qui craque, l'ombre menaçante des arbres dans la nuit… Puis en en faisant les spectateurs du procès, et même ses acteurs, comme dans la séquence formidable où Scout arrive, en singeant la sympathie surjouée qu'avait adoptée devant elle son père, à désamorcer une tentative de lynchage. Le film n'a pas besoin de sortir les violons pour émouvoir, tout comme il n'a pas besoin de souligner à quel point ce père devient un modèle pour ses enfants (au contraire, Mulligan insiste sur ses faiblesses, notamment l'arrangement final très discutable). Toujours subtil et complexe, le film mérité largement sa réputation et les louanges qui lui sont fréquemment adressées. 

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