Les radios associatives sous la menace d'une coupe budgétaire historique
Radiophonie associative / Le projet de loi de finances (PLF) pour 2026 cristallise les angoisses du secteur radiophonique associatif. Avec une baisse annoncée de 44 % des crédits alloués au Fonds de soutien à l'expression radiophonique (FSER), c'est tout un écosystème de proximité qui est menacé.Â
Photo : © Radio Laser
Pour comprendre le séisme que provoque l'actuelle discussion budgétaire à l'Assemblée nationale et au Sénat, il faut remonter aux racines du média radio en France. Avant 1981, le paysage est verrouillé par le monopole d'État. Seules les radios publiques et quelques "périphériques" (RTL, Europe 1, RMC), émettant depuis l'étranger, ont droit de cité.
C'est dans les années 1970 que l'agitation commence avec les radios pirates. Des militants, des passionnés et des collectifs bravent la loi pour émettre illégalement. Ces "flibustiers des ondes" revendiquent une parole libre, décentralisée et non commerciale. En 1981, avec l'arrivée de François Mitterrand au pouvoir, le monopole éclate. La loi du 29 juillet 1982 vient structurer ce nouvel espace en créant une catégorie spécifique : la radio associative (catégorie A).
Contrairement aux radios commerciales (NRJ, Fun Radio) qui vivent de la publicité, la radio associative a une mission de communication sociale de proximité. Elle ne peut pas tirer plus de 20 % de ses ressources de la publicité. En échange de cette contrainte - qui garantit son indépendance vis-à -vis des annonceurs -, l'État a mis en place un mécanisme de solidarité : le FSER (Fonds de soutien à l'expression radiophonique), qui se divise en trois aides principales pour l'installation, l'équipement et le fonctionnement de la radio.Â
Le PLF 2026 : une saignée budgétaire sans précédent
Le couperet est tombé lors de la présentation du budget de l'État en octobre dernier : le gouvernement envisage de réduire la dotation du FSER ramenant son enveloppe de 35 à 19 millions d'euros, soit une baisse vertigineuse de l'ordre de 44 % par rapport aux engagements précédents. Or, pour les 770 radios concernées, le FSER pèse lourd : entre 40 % et 60 % du budget total. Un réseau qui, au-delà des chiffres, fait vivre près de 3 000 salariés et repose sur l'engagement de quelque 30 000 bénévoles.
« Quand on voit que le FSER ne représente que 0, 4 % du budget global de la Culture, il n'y a rien d'autre qui descend autant », s'insurge Sylvain Delfau, président du Syndicat national des radios libres (SNRL) et également directeur de Radio laser, radio associative située en Ille-et-Vilaine en Bretagne. Il dénonce une « logique d'économie » qui ne dit pas son nom, alors que le fonds n'a pas été revalorisé depuis des années malgré l'inflation et l'augmentation du nombre de radios éligibles (plus de 10 à 20 % en dix ans).
Au moment où ces lignes sont écrites, la bataille parlementaire se poursuit. Des amendements transpartisans visent à sanctuariser le FSER. Le 11 décembre, le Sénat adopte largement un amendement rétablissant les crédits à leur niveau de 2025, soit 35, 3 millions d'euros. Ce vote doit encore être confirmé dans la suite de la navette parlementaire. La loi de finances doit être adoptée avant le 23 décembre 2025 à minuit, et promulguée au plus tard le 31 décembre 2025.
Le pluralisme territorial en péril
Le risque n'est pas seulement comptable, il est démocratique. Les radios associatives occupent souvent des "zones blanches" de l'information, là où les grands médias nationaux ne vont plus. « Nous sommes le socle de la communication de proximité, un rampart contre la désinformation », plaide Sylvain Delfau. En Bretagne, par exemple, des radios font vivre le breton ou le gallo, des langues que beaucoup savent parler mais peu savent écrire. Sans la radio, ces patrimoines oraux s'éteignent.
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Farid Boulacel, co-président de la CNRA (Confédération nationale des radios associatives) et figure historique des ondes en Auvergne-Rhône-Alpes, ne cache pas son inquiétude. À la tête de New's FM, une radio grenobloise ancrée dans les quartiers populaires depuis 35 ans, il voit dans cette baisse un coup d'arrêt aux missions sociales : « Nous menons des chantiers d'insertion, des ateliers avec des jeunes pour leur redonner confiance et valoriser leur parole. Si le FSER fond, nous devrons faire des choix. En zone urbaine, nous pourrions être contraints de ne plus sortir de nos studios, de cesser l'éducation aux médias. C'est l'essence même de notre projet qui est attaquée. »
La réduction des aides pourrait entraîner, selon les syndicats, une concentration du paysage radiophonique. Si une radio associative dépose le bilan, sa fréquence (attribuée par l'Arcom, le régulateur de l'audiovisuel) est remise au concours. Les grands groupes financiers, à l'affût de nouveaux territoires, pourraient alors s'en emparer, lissant ainsi la diversité des voix.Â
Radio Canut : le cas particulier de l'autogestion lyonnaise
Au milieu de ce paysage, certaines paroles détonnent, comme celle de Mathieu, bénévole à Radio Canut, culte antenne libre (pour ne pas dire libertaire) de Lyon. Ici, le modèle est atypique : pas de salariés, uniquement des bénévoles (une centaine). La radio fonctionne d'ailleurs grâce aux cotisations de ses émissions et du FSER. Pourtant, même pour ce bastion de l'autogestion, la baisse du FSER est une menace. « Le plus gros poste de dépense, c'est la technique. Émettre nous coûte environ 35 000 euros par an auprès de TDF (Télédiffusion de France), le prestataire de diffusion », explique Mathieu, « Le FSER représente environ 80 % de notre budget de diffusion. Or, les radios associatives représentent un service public à leur manière, offrant des formes radiophoniques moins cadrées. On sent une inquiétude globale face à la dégradation et à la concentration des médias entre les mains de quelques-uns. »
Un choix politique aux conséquences humaines
Pour les acteurs du secteur, l'argument de la « simple économie budgétaire » ne tient pas. Avec 3 000 emplois en jeu en France, dont environ 300 journalistes de proximité, le coût social d'une telle mesure pourrait s'avérer plus élevé que les économies réalisées.
Farid Boulacel souligne l'absurdité de la situation : « On aide la presse écrite à hauteur de 750 millions d'euros par an. Pourquoi ne pas sanctuariser 35 ou 40 millions pour les radios associatives qui sont un des derniers maillons du lien social ? ». Pour lui, la question est celle du modèle médiatique que nous voulons pour la France « Pourquoi, dans un monde où l'on a oublié ce qu'était la liberté d'expression, où l'on confond tout avec la vision américaine dérégulée où le plus fort gagne, veut-on affaiblir l'un des derniers bastions du pluralisme ? ».
