Loisirs créatifs et artisanat amateur : un engouement durable

Publié Mercredi 28 janvier 2026

Économie / Cours de poterie, café tricot, atelier tufting : les loisirs créatifs et l'artisanat amateur sont en augmentation à Lyon, tant au niveau de l'offre que de la demande. Analyse.

Photo : L'atelier

C'est un atelier sans prétention, situé dans une rue adjacente au cours Gambetta (Lyon 7e). Derrière les vitres poussiéreuses, on trouve en enfilade les bureaux des cinq artistes qui s'y dédient au travail de l'argile ainsi que leurs créations, pour certaines encore loin d'être achevées. Objets du quotidien, objets d'art, hybridation des deux, les univers de chaque artiste sont très reconnaissables. Au fond de la pièce, on trouve une salle spacieuse, dédiée aux cours et aux stages. En ce lundi matin de janvier, deux amatrices, Céline et Anne s'y appliquent à la fabrication d'objets en argile. La première façonne son propre arbre de vie mexicain, fait d'entrelacs assemblés minutieusement. La seconde a assis un petit bonhomme mélancolique sur une surface carrée. Virginie Pommel (Elpom de son nom d'artiste) va de l'une à l'autre pour donner quelques conseils, suivre l'élaboration des sculptures : « J'aime bien les projets ambitieux, commente-t-elle. Même si ça ne "marche" pas, ce n'est pas grave ». Céline est archiviste, et suit ce cours depuis quelques mois déjà. Elle se dit ravie de ce rendez-vous hebdomadaire : « J'ai besoin de toucher, d'entrer en contact avec de la matière, avec quelque chose de concret », analyse-t-elle. Anne, quant à elle, vient depuis plusieurs années. Comme de nombreux·ses aficionados de l'atelier, elle a connu Elpom via les cours "one shot" : 3 heures pour faire une coupelle colorée, 2 heures pour faire un vase unique, ou, spécialité de l'artiste, 3h30 pour fabriquer un bol à thé japonais dans le respect de la tradition nipponne, chaque "initiation" coûtant entre 65 et 87 €. Virginie Pommel s'est lancée il y a six ans à son compte, abandonnant sa profession d'ingénieure pour se consacrer à la céramique, matériau qu'elle manipulait depuis plus de vingt ans déjà. « Dès le début je savais que je voulais créer, mais aussi accompagner la création, être dans la transmission », détaille-t-elle.

L'arbre de vie de Céline, chez Elpom ©LS/LePetitBulletin

L'effet covid

Virginie Pommel a rapidement trouvé son public en 2020, elle a notamment bénéficié de "l'effet covid". D'après une étude de l'INSEE, les pratiques dites de loisir créatif avaient baissé de 11% entre 2008 et 2018, notamment chez les jeunes, du fait d'un glissement vers des pratiques liées au développement du numérique et d'internet. Le covid et les différents confinements ont drastiquement modifié cette tendance d'après une étude du ministère de la Culture. Celle-ci rapporte une augmentation globale des pratiques artistiques amateures. Les justifications sont multiples : cette période particulière a permis de nombreuses remises en question, notamment des modes de vie, et a fait émerger des discours valorisant le temps improductif (au sens capitalistique du terme), la consommation éthique et les savoirs faire artisanaux, éloignés du numérique.

La tendance aurait pu s'essouffler aussitôt le "retour à la normale" acté. Il semblerait que ce soit plutôt le contraire, en témoigne la success story de l'entreprise Wecandoo. Implantée dès sa fondation en 2017 à Paris et Lyon par Arnaud Tiret, Grégoire Hugon et Edouard Eyglunent, la plateforme met en relation des artistes et artisans du territoire avec des personnes curieuses de découvrir leurs métiers : poterie, broderie, couture, coutellerie, tufting, menuiserie, cuisine, jardinage, peinture... moyennant une commission de 25% sur chaque vente. Plus de 250 artisans ont mis des stages à disposition sur la plateforme dans la métropole de Lyon, et l'entreprise - pour l'instant leader sur le marché - ne cesse de s'étendre.  « Notre activité a augmenté de 15% en un an, de 50% en deux ans. Cela, alors qu'on commence à avoir des concurrents et que nous traversons une période de baisse du pouvoir d'achat », témoigne Grégoire Hugon, optimiste : « On a une clientèle très citadine, à 70% féminine, qui travaille souvent dans le tertiaire, derrière un ordinateur. Elle est très demandeuse de déconnexion, de vivre une rencontre, quelque chose de rafraîchissant qui les sort d'un quotidien parfois stressant. »

No stress

« Je pense qu'il y a plusieurs raisons pour lesquelles ça fonctionne autant », témoigne Soline, orthoprothésiste de 28 ans, serial testeuse de stages découverte. « Pour beaucoup, il y a le côté "one shot" qui fonctionne bien. Ce n'est pas engageant, on n'a pas la pression de "réussir" et pour autant, on est sûr·es de repartir avec un objet pas trop laid. Normalement [rires]. » La Lyonnaise qui a testé la couture, le tufting et qui a fini par s'engager dans des cours de poterie hebdomadaires esquisse une analyse : « j'ai rencontré beaucoup de personnes (majoritairement des femmes) qui n'arrivaient pas à s'autoriser à prendre du temps pour elles. Je pense qu'il y a quelque chose qui se joue à cet endroit-là. On paye, on réserve, on s'oblige à déconnecter ».

©Virgine Bouvard Knit eat

Trouver une communauté 

Emma Ducher est couturière, elle a lancé Knit eat - organisant des événements autour du tricot et de la couture - il y a sept ans avec Nathalie Plasse (de la boutique Nyack Lyon), avant d'être rejointes par Virgine Bouvard (photographe). « On a tout de suite décidé de se monter en entreprise plutôt qu'en association pour louer des lieux plus facilement, mais on n'en dégage aucun salaire, on a toutes une activité à côté », précise-t-elle. En octobre 2025, elles ont organisé la 6e édition du festival Knit eat & co, à la Sucrière et au Mob Hotel (Lyon 2e). « Il y avait des conférences, des ateliers, un marché... : tout pour s'épanouir en cousant ou en tricotant », détaille-t-elle. L'événement a réuni pas moins de 105 exposant·es et 9 000 visiteur·euses, dont 30% issu·es de l'étranger. « La première édition, c'était 20 exposant·es et 600 visiteur·euses à L'Embarcadère... En peu de temps, on a pris beaucoup d'ampleur, c'est vertigineux, on va d'ailleurs faire une petite pause côté festival », témoigne-t-elle. La couturière explique la ferveur autour du tricot de plusieurs façons : un effet de mode, boosté par les réseaux sociaux, mais aussi et surtout un sentiment d'appartenance à une communauté se retrouvant autour d'une activité méditative, presque curative, celle des aiguilles qui s'entrechoquent mécaniquement. « On organise des cafés, des restos, des cinés, des croisières et des balades tricot. On y retrouve majoritairement des femmes qui ont entre 20 et 50 ans, passionné·es par le tricot, mais aussi réconforté·es par le plaisir de le pratiquer ensemble », conclut-elle avant de se replonger dans l'élaboration d'un futur événement pour les passionné·es : les retraites tricot.

Des ateliers, comme s'il en pleuvait
Si les loisirs créatifs ont séduit bon nombre d'amateur·ices depuis 2020, certain·es ont même souhaité en faire leur métier. En dépit du succès durable des loisirs créatifs et de l'artisanat amateur, plusieurs artisan·es interrogé·es ont évoqué un phénomène de saturation de l'offre. Cette hypothèse n'est pour l'instant pas confirmée par une étude chiffrée.

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