Isabelle von Bueltzingsloewen, présidente de l'Université Lumière Lyon 2 « Il n'existe aucun cadre juridique clair définissant la liberté académique »
Entretien / Présidente de l'Université Lumière Lyon 2 depuis juillet 2024, Isabelle von Bueltzingsloewen revient sur l'identité singulière de l'établissement, ses tensions budgétaires, la concurrence du privé, les polémiques récentes et les transformations en cours. Une parole qui dit aussi les fragilités structurelles de l'université publique aujourd'hui.
Photo : Isabelle von Bueltzingsloewen © Université Lumière Lyon 2
Le Petit Bulletin : L'Université Lumière Lyon 2 est historiquement identifiée comme une université de sciences humaines, valorisant la pensée critique. Cette identité a-t-elle évolué ces dernières années ?
Isabelle von Bueltzingsloewen : L'Université Lyon 2 a effectivement toujours été associée aux sciences humaines et sociales, mais cette image ne rend plus vraiment compte de la réalité actuelle de l'établissement. Avec Nanterre, nous faisons partie des universités au spectre disciplinaire le plus large en France. On y trouve bien sûr des sciences humaines, mais aussi du droit, de l'économie, de l'informatique et une faculté de sciences de l'éducation.
Cette diversité s'exprime aussi à travers des projets communs, notamment avec l'Université Lyon 1, par exemple autour de la santé, sur des programmes de grande ampleur. Elle se retrouve enfin dans notre public étudiant, dont les profils sont très variés, tout comme les niveaux de politisation selon les disciplines. Lyon 2 est perçue comme une université plutôt située à gauche, c'est une réalité, mais elle accueille tous les étudiants, sans distinction. Cette pluralité fait partie de son identité.
LPB : À Lyon, le privé occupe une place importante dans l'enseignement supérieur. Quel regard portez-vous sur cette concurrence et sur la place laissée à l'université publique ?
I.VB : Nous ne manquons pas d'étudiants, bien au contraire. La difficulté tient surtout au contexte lyonnais, qui est très particulier. Près de 50 % des étudiants y sont inscrits dans le privé, ce qui constitue un record national. À l'échelle du site, cela représente environ 200 000 étudiants, tous établissements confondus dans la métropole, avec une multiplication d'écoles privées, notamment dans des domaines comme le marketing, la communication, l'événementiel, le numérique ou le jeu vidéo.
Beaucoup de ces écoles sont récentes, parfois peu stabilisées, avec des équipes pédagogiques très mobiles, souvent composées d'enseignants issus de l'université. Les étudiants et leurs familles sont souvent les premières victimes de ces structures, qui proposent des formations coûteuses dont les diplômes ne sont pas toujours reconnus par l'État.
À Lyon 2, certaines filières concentrent une forte demande. En psychologie, en droit ou en information-communication. À titre d'exemple, en psychologie, nous avons reçu cette année 26 170 candidatures pour environ 430 places. Au niveau master, des formations comme l'histoire politique restent très attractives et nous ne pouvons malheureusement pas absorber toutes les demandes.
LPB : Vous avez plusieurs fois mis en avant la reconnaissance de Lyon 2 en matière de recherche. Sur quels axes la recherche de l'université se distingue-t-elle aujourd'hui, et comment se traduit cette reconnaissance sur le plan académique et institutionnel ?
I.VB : La recherche à l'Université Lumière Lyon 2 s'appuie sur un écosystème scientifique à la fois dense et structuré. Nous comptons 33 unités de recherche, dont 17 unités mixtes associées au CNRS et une unité liée à l'Inserm, ce qui nous place comme un acteur majeur des sciences humaines et sociales sur le site Lyon-Saint-Étienne.
Ces laboratoires couvrent un large éventail disciplinaire, de l'histoire à la sociologie, en passant par la psychologie, le droit, l'économie, la géographie, la linguistique ou les sciences de l'information et de la communication. Mais ils travaillent aussi de plus en plus aux interfaces, notamment avec des champs comme l'environnement, le numérique ou la santé, en lien étroit avec l'Université Lyon 1 et d'autres partenaires du site. Cette recherche n'est pas cloisonnée. Elle s'exprime à travers des travaux fondamentaux, des chaires, un volume important de publications, près de 6 000 par an, mais aussi à travers des dispositifs comme la Boutique des Sciences, qui mettent en relation les chercheurs, les acteurs socio-économiques et la société civile autour de problématiques concrètes.
La reconnaissance se mesure donc autant par cette structuration que par la visibilité internationale de nos équipes, leur insertion dans des réseaux européens et leur participation à des projets de recherche collectifs.
LPB : Les formations en arts, culture et spectacle vivant contribuent fortement à l'identité de Lyon 2. Comment s'inscrivent‑elles dans vos priorités aujourd'hui ?
I.VB : Ces formations occupent une place importante dans notre projet d'établissement. Sur le plan académique, nous proposons des cursus en spectacle vivant, en musicologie, ainsi qu'un CFMI [Centre de formation des musiciens intervenants ndlr] pour former des musiciens intervenants, qui travaillent ensuite dans les écoles, les conservatoires ou les établissements médico-sociaux.
Nous entretenons également de nombreux partenariats avec des écoles culturelles comme l'Ensatt, des écoles d'architecture ou d'art, ainsi qu'avec les musées. Nous avons mis en place un statut d'artiste étudiant, des résidences, notamment en danse, et nous sommes l'une des rares universités à disposer d'un musée, le musée des Moulages situé dans le 3e arrondissement de Lyon, qui accueille un public très large, notamment scolaire. La filière cinéma est également structurante, avec un travail étroit mené avec la CinéFabrique pour mutualiser des équipements et des espaces. Plus largement, la culture occupe aujourd'hui une place centrale dans la vie étudiante. Depuis une dizaine d'années, nous disposons d'une direction dédiée, et environ soixante associations étudiantes sont agréées, dont une part importante dans le champ culturel.
La culture est également pensée comme un levier de réussite et d'ouverture. Cela passe par une programmation de spectacles, un concours d'éloquence, l'accompagnement de groupes de musique et la mise à disposition d'équipements et de lieux, dont un amphithéâtre culturel accessible aux étudiants.
LPB : Les différents campus (Berges du Rhône et Porte des Alpes) sont souvent perçus comme inégaux en matière de confort. Certaines filières ont pu se sentir invisibilisées, dépréciées par rapport à celles de centre-ville. Comment analysez-vous ces différences aujourd'hui ?
I.VB : Le campus de Porte des Alpes est ancien, mais il est aujourd'hui en pleine transformation. Contrairement à l'image parfois véhiculée, c'est même le site le plus dynamique en matière d'expérimentation de la vie de campus. Plus de 700 logements étudiants ont été ouverts, un "learning centre" de 10 000 m², La Ruche, est en cours d'achèvement, et le cadre paysager a été profondément repensé et un important travail paysager est en cours. Le sentiment d'isolement appartient en grande partie au passé. Le campus est relié au centre-ville en une trentaine de minutes par tramway, avec un renforcement des lignes prévu. Les conditions d'étude évoluent rapidement et de manière tangible.
LPB : Justement, où en est le projet de médiathèque La Ruche, après la suspension des subventions régionales ?
I.VB : Le projet n'a pas été ralenti. L'équipement ouvrira en octobre 2026 aux étudiants, aux personnels et au public extérieur. La Région s'est engagée contractuellement à hauteur de 18 millions d'euros sur La Ruche. Ces sommes doivent être versées, et une procédure de recouvrement comptable est actuellement en cours, portée par l'université et la préfecture.
LPB : La précarité étudiante continue de progresser. Quelles réponses structurelles l'université peut-elle apporter ?
I.VB : Nous avons mis en place des dispositifs ponctuels pour répondre à l'urgence : aide à la précarité numérique avec le prêt d'ordinateurs portables, une épicerie solidaire, des distributions alimentaires et de produits d'hygiène. Ces mesures permettent de tenir au quotidien, mais elles ne règlent pas les problèmes structurels.
La question du logement est centrale à Lyon, avec une pénurie importante et des loyers très élevés. Beaucoup d'étudiants travaillent à côté de leurs études, parfois dans des conditions difficiles, et certains se retrouvent sans solution d'hébergement.
Seulement, le logement et la restauration relèvent du Crous, tout comme la mise en œuvre du repas à un euro pour les étudiants boursiers, qui reste une mesure essentielle mais qui engorge les restaurants universitaires. Selon moi, ce sont avant tout les bourses qui devraient être revalorisées. Les universités, via France Universités [association reconnue d'utilité publique qui regroupe les présidents des universités et des établissements publics d'enseignement supérieur ndlr], portent ces revendications auprès de l'État et des rectorats.

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LPB : L'interruption d'un cours de Fabrice Balanche, géographe spécialiste du Moyen-Orient, par des militants cagoulés contestant ses positions sur la guerre à Gaza et les accusations d'antisémitisme ayant conduit à la suspension de Julien Théry, ont exposé Lyon 2 sur la scène médiatique et politique nationale. Quel regard portez-vous sur ces événements et sur ce qu'ils révèlent du climat universitaire dans votre établissement ?
I.VB : Il faut cesser d'amalgamer ces affaires, qui sont de nature très différente. Elles ne reflètent en rien le fonctionnement quotidien de l'université. Notre mission reste d'enseigner, de délivrer des diplômes et de produire de la recherche. L'université est une communauté de plus de 30 000 personnes, comparable à une petite ville, où peuvent survenir des incidents. Mais nous disposons des outils pour y répondre.
Dans le cas de Fabrice Balanche, la protection fonctionnelle a été immédiatement accordée, avec un accompagnement concret et durable. Dans l'affaire Julien Théry, les procédures disciplinaires suivent leur cours, conformément au droit. Je n'ai pas le pouvoir de révoquer seule un enseignant-chercheur. À ce stade, Julien Théry est suspendu à titre conservatoire. Cette suspension n'est pas une sanction, mais une mesure prévue par les textes pour permettre le déroulement serein de la procédure. Son conseil disciplinaire est programmé pour le mois de juin, dans des délais qui correspondent à la procédure normale.
LPB : Ces débats posent la question de la liberté académique. Le cadre est-il aujourd'hui suffisamment clair ?
I.VB : Non. Il n'existe pas de loi définissant précisément la liberté académique. Aujourd'hui, nous nous appuyons sur le Code de l'éducation, mais le cadre reste flou. Nous demandons au Parlement une loi spécifique, comparable à celle qui encadre la liberté de la presse. Un rapport sur les libertés académiques a été demandé mais les universités ne peuvent pas être à l'origine d'une loi, c'est au Parlement de se saisir de ce sujet.
LPB : L'année dernière, la Région a suspendu plusieurs subventions en évoquant des « dérives idéologiques ». Comment avez-vous vécu cette décision ?
I.VB : Cette décision m'est parvenue par voie de presse, sans notification écrite préalable ni motifs précisément formulés. Il a été question de « dérives idéologiques » et d'une demande de mettre en œuvre une enquête interne, sans que le périmètre de cette enquête n'ait jamais été clairement défini. Or, je n'ai tout simplement pas le pouvoir de diligenter une enquête de ce type sur mon propre établissement. Seuls le rectorat ou le ministère peuvent saisir l'Inspection générale. Le ministère n'ayant pas souhaité ouvrir d'enquête, la demande de la Région ne pouvait pas aboutir.
Les conséquences, en revanche, sont très concrètes. Le blocage de financements affecte directement des projets destinés aux étudiants, notamment les emplois étudiants, que la Région a continué de financer dans les autres établissements du site, mais pas à Lyon 2. C'est cela qui est le plus préoccupant et qui représente pour moi une instrumentalisation politique.
LPB : Face au déficit, un plan de retour à l'équilibre prévoit suppressions de postes et réduction de l'offre. Jusqu'où la situation peut-elle se tendre ?
I.VB : Nous sommes en déficit comme près de 80 % des universités françaises. Nous avons engagé un plan de retour à l'équilibre, avec des suppressions de postes liées à des départs à la retraite, et une simplification de l'offre de formation devenue trop dense. La mise sous tutelle reste peu probable. L'État n'a ni l'envie ni les moyens de placer une université sous tutelle en dehors de situations graves, ce qui n'est pas notre cas. En revanche, le modèle économique est clairement à bout de souffle. Les assises du financement des universités viennent de s'ouvrir. Il est urgent de revoir le cadre.
LPB : Quels chantiers ou priorités de recherche et de projets structurants l'université entend-elle développer dans les années qui viennent ?
I.VB : Notre politique de recherche vise plus que jamais à répondre à des enjeux sociétaux contemporains. À l'échelle du site lyonnais, nous participons à des projets transversaux notamment autour de l'alimentation, de la santé ou de l'environnement, où les sciences humaines et sociales apportent un éclairage essentiel. Un autre axe fort concerne l'internationalisation, à travers des réseaux de coopération avec des universités partenaires dans près de 39 pays.
Enfin, la refonte de l'offre de formations est engagée et encore en construction pour la période 2026-2027. À ce stade, aucun arbitrage définitif n'a été rendu, mais un travail est mené avec l'ensemble des composantes pour faire émerger des propositions communes. L'objectif est de mieux prendre en compte les évolutions de la société et les attentes des étudiants, notamment sur les enjeux du numérique et de l'intelligence artificielle, le renforcement de la professionnalisation, une clarification des débouchés et le développement de passerelles permettant des parcours plus évolutifs.

