Ce que fait l'image : Alain Guillemaud aux Archives municipales

Publié Lundi 23 mars 2026

Photographie / Des images publicitaires à ses recherches expérimentales autour du Polaroid, l'exposition aux Archives municipales retrace, jusqu'au 11 juillet, le parcours du photographe lyonnais Alain Guillemaud.

Photo : Alain Guillemaud, Bleu de Malte, 2004, Polaroid SX70

Instants polaroid prend pour point de départ les travaux publicitaires des années 80-90, espace contraint où, selon les mots du photographe, « l'image devait fonctionner, vendre ». Ces clichés rétroéclairés, sertis dans un mur où s'inscrit un heptalogue strict (cadrer, éclairer, régler, déclencher, révéler, fixer, recommencer), marquent un seuil. Ils constituent une étape nécessaire, mais aussi un geste de désencombrement : se défaire de « l'instant pub » pour rendre possible une autre économie de l'image.

À rebours de tout dispositif immersif homogénéisant - cette tendance contemporaine à dissoudre les œuvres dans une scénographie spectaculaire - le parcours privilégie un régime d'attention resserré. L'espace n'absorbe pas les images, il les maintient dans une proximité presque tactile. C'est dans cette retenue que se construit une forme d'intimité : non pas une immersion, mais une rencontre. Une relation directe, irréductible au langage (d'où la fragilité de toute tentative d'ekphrasis), se déploie dès que le regard s'attarde. Les plages désertes de Sète, saisies dans une lumière crépusculaire, répondent à des natures mortes oscillant entre une austérité morandienne et une matérialité plus trouble, presque organique, rappelant l'esthétique de Joel-Peter Witkin.

Alain Guillemaud, Sur un coin de table, 2022, Polaroid 20X25 cm, transfert d'émulsion

Une couleur comme seuil perceptif

Sans jamais s'ériger en signature (à la manière d'un International klein blue), le bleu de chez Guillemaud agit comme un opérateur atmosphérique. Une simple variation suffit à déplacer l'image vers un ailleurs, à instaurer une distance au réel qui n'est ni nostalgique ni illustrative. Ce qui affleure alors, c'est un mouvement continu entre l'espace intime que construit l'image et notre propre intériorité. Dans ce va-et-vient, l'image ne se laisse pas saisir : elle s'impose, au contraire, comme une puissance qui s'empare du regard et déjoue toute assignation culturelle, symbolique ou politique.

Les polaroids acquièrent ainsi une forme de liberté singulière : ils laissent glisser les choses autant que nos discours, résistant à la représentation et créant les conditions d'une véritable expérience.

Alain Guillemaud, Bleu océan, Landes, 2001, Polaroid SX 70

La matière mise en crise

Cette puissance tient aussi à un geste décisif : le traitement physique de l'image. Là où la chimie fige, Guillemaud réintroduit l'instabilité. Démontage des films, altérations volontaires et manipulations : l'image est soumise à une logique de l'accident. Une dynamique presque expressionniste - au sens étymologique d'expressio, "faire sortir" - traverse alors le travail. La matière est pressée, contrainte, jusqu'à ce que l'image excède ses propres limites. Elle cesse dès lors d'obéir aux coordonnées de notre regard : elle se diffracte et devient fuite. De cette instabilité naît une langue singulière, aux contours heurtés, mais capable d'articuler des fragments d'émotion d'une intensité rare.

Alain Guillemaud, Accident 1, Arcachon, 2014, Polaroid SX 70

Instants polaroid par Alain Guillemaud
Jusqu'au 11 juillet 2026 aux Archives municipales de Lyon (Lyon 2e) ; entrée libre

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